Carte d'identité
Rolleboise est une petite commune des Yvelines de 346 habitants (Rolleboisiens), située à 10 km à l'ouest de Mantes-la-Jolie, sur la rive gauche de la Seine dans la convexité d'un méandre. Son territoire de 3 km² seulement est l'un des plus modestes du secteur, mais son relief est extrêmement varié : le bas de Rolleboise, le long de l'ancienne route nationale 13 et de la Seine, est à 15-20 mètres d'altitude ; le plateau culmine à 123 mètres. Entre les deux, le village se déploie en plusieurs paliers — 45 m à mi-côte, 65 m au haut du village, 80 m à son extrémité — selon une géographie en gradins qui en fait l'un des villages les plus pittoresques du secteur.
La commune dépend du canton de Bonnières-sur-Seine et de la Communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPS&O). Elle est limitrophe de Bonnières-sur-Seine au sud-ouest, de Méricourt au sud-est, de Rosny-sur-Seine à l'est, et son méandre fait face à la presqu'île de Moisson sur la rive droite. La commune comprend l'île de la Sablonnière dans la Seine.
Dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, Rolleboise est un cas d'école. Sa position dans la convexité du méandre, au pied d'une falaise crayeuse, en a fait, à toutes les époques, un point d'observation et de contrôle sur la Seine. C'est ce que prouve la présence humaine attestée dès le paléolithique inférieur, l'implantation médiévale d'un château fort, le percement du tunnel ferroviaire en 1843 qui fait toujours de Rolleboise le passage obligé entre Paris et la Normandie, et le séjour d'artistes — au premier rang desquels le peintre néo-impressionniste Maximilien Luce, qui y a vécu de 1917 à sa mort en 1941. Quatre moments d'occupation différents, une même topographie privilégiée.
L'atelier de taille de silex moustérien
L'occupation humaine de Rolleboise est l'une des plus anciennes du secteur. Les fouilles et les ramassages de surface ont livré, sur le territoire communal, un abondant matériel lithique du Paléolithique inférieur et moyen, et notamment une très grande quantité de silex taillés de type moustérien (industrie associée à l'homme de Néandertal, environ -300 000 à -40 000 ans). La densité du matériel laisse penser qu'à l'emplacement actuel du village, voire de toute la pointe du méandre, se trouvait un atelier de taille de silex.
La configuration géographique du site — une falaise crayeuse riche en rognons de silex dominant un point de passage de la Seine — explique cette implantation : les Néandertaliens, comme leurs successeurs sapiens, ont trouvé là à la fois la matière première (le silex extrait de la craie blanche), un poste d'observation sur la vallée, et un site d'occupation favorable. C'est exactement le même phénomène que nous avons décrit dans notre page Préhistoire pour les sites de Gommecourt et Clachaloze : la continuité d'une falaise crayeuse sur la rive nord-est se prolonge ici, à 15 km en amont, sur la rive gauche de la Seine — un cas singulier dû à l'inversion géologique de la boucle de Moisson.
Au IXᵉ siècle, Rolleboise est aussi mentionnée comme ayant été évangélisée par saint Nicaise, l'apôtre du Vexin, qui aurait séjourné une année à proximité (à Mousseaux-sur-Seine) au IIIᵉ ou IVᵉ siècle. La tradition est tenace, même si les sources hagiographiques restent floues sur les dates exactes.
Toponymie : Rolanis Busius, Rosbacium, Rolleboise
La toponymie de Rolleboise est l'une des plus mystérieuses du secteur. Les attestations anciennes sont étonnamment variées : Rolanis Busius vers le VIIIᵉ siècle, Rosbacium en 751, puis Rosbacio dans le comté de Madrie au haut Moyen Âge, Bessa-Rollacrota à une date indéterminée, Roilleboisse au XIIIᵉ siècle, et enfin Rolleboise à partir du XVIIᵉ siècle.
Les anciennes monographies communales (notamment celle de Paul Aubert) y voient une altération de l'expression « rouler du bois » : les pentes presque perpendiculaires de la falaise auraient permis aux bûcherons d'y précipiter les troncs depuis le sommet jusqu'au bord de la Seine, où ils étaient chargés sur des radeaux. L'étymologie populaire est séduisante mais ne résiste pas à l'analyse philologique : les attestations anciennes (en -bac-, en Rosbac-) n'ont aucun rapport avec le latin médiéval boscus (« bois ») ni avec un éventuel verbe rouler, qui aurait laissé des traces sous la forme rëoll-, roel-, rouel-, ruel- en ancien français. Autres pistes évoquées (toutes contestées) : un mot celtique signifiant « montagne boisée », ou bien le nom de Rollon le Normand, le chef viking devenu duc de Normandie au début du Xᵉ siècle. Aucune n'est convaincante. L'origine reste à ce jour énigmatique, malgré l'évidence d'un radical Rol- / Ros- très ancien.
Une place forte stratégique : de Jacques de Trie à Du Guesclin
Au Moyen Âge classique, Rolleboise possède un château fort qui assure le contrôle militaire de cette portion du fleuve. Le fief est tenu par la famille de Trie, lignée importante de la noblesse normande, présente à de nombreuses croisades.
L'épisode le plus célèbre est celui de 1250. Lors de la septième croisade, le roi Saint Louis (Louis IX) est fait prisonnier par les Ayyoubides à la bataille de Fariskur, en Égypte. Pour réunir la rançon colossale exigée par les Mamelouks, le roi doit faire vendre des biens de la couronne et solliciter ses vassaux. Jacques de Trie, seigneur de Rolleboise, achète alors 120 arpents de bois dans la forêt d'Arthies — au nom du roi — pour contribuer au financement de la rançon. C'est l'un des rares actes féodaux locaux directement associés à la captivité du saint roi : Rolleboise prend ainsi sa part, modeste mais réelle, à l'histoire des croisades.
Un siècle plus tard, lors de la guerre de Cent Ans, le château de Rolleboise change de mains à plusieurs reprises. En octobre 1363, il est pris et occupé par John Jouel, chef de compagnies au service d'Édouard III d'Angleterre. En 1364, Jouel cède le commandement à l'un de ses lieutenants, Wauter Straël (ou Wautaire Austrade, écuyer), mercenaire qui agit alors pour son propre compte : il pille la région et rançonne les bateaux entre Mantes et Rouen, mettant à sac aussi bien les possessions du roi de Navarre que celles du roi de France ou du roi d'Angleterre.
Devant ce péril, Bertrand Du Guesclin est dépêché par Charles V pour reprendre la place. Après un siège et plusieurs assauts infructueux — le château perché sur sa falaise crayeuse révèle ses qualités défensives — le futur connétable doit se résoudre à négocier le départ de Straël moyennant une forte somme. L'épisode, peu connu, montre que Rolleboise compte parmi les verrous fluviaux du XIVᵉ siècle, dans une logique militaire qui se prolonge dans tout le secteur, d'Notre-Dame-de-l'Isle en aval à Mantes en amont.
Sous la seigneurie des Silly de La Roche-Guyon
À partir de la fin du XVᵉ siècle, Rolleboise entre dans l'orbite féodale du duché de La Roche-Guyon. Le mariage en 1474 de Marie de La Roche-Guyon avec Bertin de Silly, chambellan du roi Louis XI, fait passer ce duché aux Silly. Et en 1513, le vaste fief des Silly s'étend désormais « de Copières et Arthies au nord à Rolleboise au sud, et de Aincourt et Guernes à l'est à Limetz à l'ouest » — Rolleboise marque ainsi la limite sud-est du domaine, le point où la mainmise des seigneurs de La Roche-Guyon vient buter sur les terres de la couronne.
La commune n'est pas pour autant intégrée à la châtellenie : elle conserve ses propres seigneurs locaux. Au XVIIᵉ siècle, on trouve à Rolleboise la famille de Montgros. Le 2 septembre 1674, Charles de Montgros, seigneur de Rolleboise et de Flicourt, est parrain au baptême de la principale cloche de l'église, baptisée Jeanne Catherine — la marraine étant Jeanne Catherine Dantecourt, épouse de Paul Fancrel, procureur au Châtelet de Paris. À cette époque, Rolleboise dépend du bailliage de Magny et de la généralité de Rouen, illustrant une fois encore son statut frontalier entre administrations royales d'Île-de-France et de Normandie.
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, Rolleboise figure dans le duché-pairie de La Roche-Guyon de la duchesse d'Enville — preuve que les Silly, puis les La Rochefoucauld, ont maintenu et même renforcé leurs droits sur la commune au fil des siècles.
La construction d'une route royale Paris-Évreux au XVIIᵉ siècle transforme la fonction du village. Sa position de bord de fleuve devient stratégique pour le roulage : Rolleboise voit s'établir des auberges, des relais de service de voitures, de diligences et de galiotes. C'est ce trafic routier qui assure sa prospérité pendant deux siècles — et c'est précisément lui que le chemin de fer viendra anéantir en quelques années à partir de 1843.
La Révolution et la déportation du curé Hodanger
En 1789, Rolleboise compte 101 feux (foyers). La commune rédige son cahier de 23 doléances — l'un des plus structurés du secteur — demandant entre autres « l'annulation et la révocation des impôts royaux, seigneuriaux et ecclésiastiques pour être remplacés par des impôts nouveaux établis sans différence d'ordres pour la contribution ». C'est un programme nettement réformateur, qui rejoint celui des cahiers de Gommecourt et des communes voisines (voir notre article Cahiers de doléances).
La Révolution est cependant un moment de tension religieuse à Rolleboise. Le curé Hodanger se rallie aux institutions républicaines de manière nuancée, mais ses sermons en 1798-1799 attirent l'attention du Directoire. Un arrêté du 6 nivôse an VII (26 décembre 1798) précise, après enquête de la police générale : « la présence de ces ecclésiastiques est un sujet de troubles dans le canton de La Roche-Guyon, qu'ils fanatisent les habitants de leur résidence, que par leurs manœuvres et leurs discours séditieux, ils portent le peuple à s'éloigner des institutions républicaines et qu'ils prêtent leur appui aux royalistes et aux anarchistes qui s'agitent dans le canton de La Roche-Guyon, il est ordonné qu'ils seront déportés ». Hodanger est ainsi déporté le 6 nivôse an VII pour « vouer aux enfers un prêtre célébrant le culte le décadi » (le décadi étant le dixième jour du calendrier républicain, instauré comme jour de repos en remplacement du dimanche) et s'agiter pour les prochaines élections.
L'épisode montre qu'à Rolleboise comme dans tout le canton de La Roche-Guyon, la résistance religieuse à la Révolution s'organise dès la fin du Directoire, dans le sillage des prêtres jureurs qui finissent par regretter leur prestation de serment.
Le tunnel de Rolleboise : 1843, l'arrivée du chemin de fer
L'événement qui transforme radicalement Rolleboise au milieu du XIXᵉ siècle est le percement, entre 1841 et 1843, du tunnel ferroviaire qui porte aujourd'hui le nom de la commune — bien qu'il soit en réalité situé pour l'essentiel sur le territoire de Freneuse, sur la rive opposée du méandre.
Un chantier pharaonique
Le tunnel de Rolleboise est l'un des plus anciens et des plus longs tunnels ferroviaires de France. Construit par l'entreprise britannique Mackenzie & Brassey sous la direction de l'ingénieur écossais Joseph Locke, pour le compte de la Compagnie du chemin de fer de Paris à Rouen, il est creusé sur 2 613 mètres à travers un éperon calcaire qui dépasse de 85 mètres l'altitude des rails. C'est cette particularité géologique — l'épaisseur exceptionnelle de la couche de craie — qui permet aux ingénieurs de se passer du revêtement en briques habituellement posé à l'intérieur des tunnels, sur près de 800 mètres de la longueur totale. Le tunnel comporte également six cheminées d'aération verticales, dont la plus haute mesure 80 mètres.
Les travaux durent vingt mois (1841-1843) et nécessitent une main-d'œuvre essentiellement britannique, importée par Mackenzie & Brassey. La construction est houleuse : la population locale, qui voit dans le chemin de fer une menace directe pour son économie, organise des manifestations hostiles. La troupe doit être envoyée à Bonnières, Freneuse et Rolleboise pour assurer la sécurité des ouvriers. Le tunnel est livré à la circulation le 3 mai 1843, et dès le 9 mai, les premiers voyageurs parcourent les 128 km séparant Paris de Rouen en 4 heures 10.
La fin d'un monde et l'insurrection de février 1848
Les craintes des habitants se révèlent fondées : en 1845, soit deux ans après l'ouverture, la totalité des aubergistes, conducteurs de diligences et de galiotes, postillons, rouliers, tenanciers de relais doivent fermer leurs établissements ou abandonner leur poste. Le roulage routier sur l'axe Paris-Rouen, qui faisait vivre Rolleboise depuis le XVIIᵉ siècle, s'éteint en quelques saisons.
Le ressentiment populaire s'exprime brutalement lors de la Révolution de février 1848. Dans la nuit du 23 au 24 février, « un groupe d'anciens commerçants, aubergistes, charpentiers de bateaux, garçons d'écurie et de femmes incendièrent les guérites des gardes du chemin de fer, arrachèrent deux rails de 4,80 m à l'entrée du tunnel puis, le traversant en chantant La Marseillaise, les insurgés se saisirent du wagon royal qui était remisé à Bonnières, y mirent le feu en le repoussant dans la remise détruisant l'ensemble sans être inquiétés par les gardes nationaux de Bonnières, Freneuse et Bennecourt, qui étaient en armes et pensaient avoir affaire à une véritable armée d'insurgés parisiens ou rouennais ». Le wagon royal de Louis-Philippe part ainsi en fumée dans une remise de Bonnières, victime collatérale de la disparition d'un métier.
Zola et la postérité littéraire
Le tunnel de Rolleboise entre dans la littérature française grâce à Émile Zola, qui l'intègre à La Bête humaine (1890). Au chapitre V du roman, le mécanicien Jacques Lantier conduit la locomotive La Lison sur cet itinéraire familier : « Après Mantes, il dut pousser la Lison, pour qu'elle montât une rampe assez forte, presque d'une demi-lieue. Puis, sans la ralentir, il la lança sur la pente douce du tunnel de Rolleboise, deux kilomètres et demi de tunnel, qu'elle franchit en trois minutes à peine... » Zola, qui avait soigneusement enquêté sur les techniques ferroviaires pour son roman, reproduit ici avec précision la pente douce de 3 ‰ descendante en direction du Havre et la longueur exacte du tunnel — confirmant que l'auteur des Rougon-Macquart a vraisemblablement effectué le trajet pour ses repérages.
Le passage obligé Paris-Normandie
Aujourd'hui encore, le tunnel de Rolleboise reste le passage obligé pour tous ceux qui circulent en train entre Paris et la Normandie, comme le souligne SNCF Réseau : « cet ouvrage, emprunté par l'ensemble des trains normands assurant la desserte entre Rouen et Paris, est l'un des plus anciens (1843) et des plus longs tunnels de France (2,6 km) ». 180 trains y circulent chaque jour (dont 50 % de fret, selon les chiffres de 2011), pour près de 10 000 usagers quotidiens. La vitesse y est limitée à 130 km/h.
La ligne, électrifiée en 1966 par caténaire monophasée 25 kV 50 Hz entre Achères et Rouen, a connu plusieurs campagnes de modernisation : restauration en 1986 (abaissement de la plate-forme et entretien des maçonneries), travaux importants en 2014 (350 m réfectionnés avec décapage haute pression, armature et béton projeté), et nouvelle campagne en 2024. Une plaque sur le côté gauche de l'entrée sud-est du tunnel indique « Rolleboise, 2612 m » — la longueur exacte étant en réalité de 2612,70 mètres, « rognée » à 2612 plutôt qu'arrondie à 2613.
Un dernier incident a marqué les mémoires : le 24 juin 2014, un train Le Havre - Paris Saint-Lazare est resté immobilisé pendant plus de deux heures dans le tunnel après qu'une bâche envolée d'un autre convoi a entouré la caténaire. Trois cents voyageurs sont restés bloqués dans la pénombre — un « scénario catastrophe » qui rappelle la fragilité d'un ouvrage de 180 ans sur lequel repose une part essentielle des liaisons franciliennes vers la Normandie.
L'habitat troglodyte sous la falaise crayeuse
Comme à Mousseaux-sur-Seine voisine, comme à La Roche-Guyon, comme à Haute-Isle avec son église entièrement taillée dans la roche, Rolleboise possède un habitat troglodyte ancien — moins spectaculaire et moins réputé que celui de La Roche-Guyon, mais bien réel. Des caves troglodytes sont creusées dans le pied de la falaise crayeuse, notamment sous l'église Saint-Michel dont la terrasse domine le coteau, et plus généralement sous tout le coteau sur lequel s'accroche le village.
Ces excavations, anciennes pour les plus profondes, ont servi de caves de stockage, de pressoirs, d'abris à animaux — favorisant comme à La Roche-Guyon l'apparition de salpêtre sur les parois de craie blanche, recueilli en retour par les paysans pour l'approvisionnement des poudreries. Certaines ont pu servir d'habitats secondaires ou de refuges. La continuité géologique avec les boves de Mousseaux et de La Roche-Guyon est totale : il s'agit d'un même affleurement de craie blanche du Crétacé supérieur (Campanien, environ 80 millions d'années), qui forme une falaise quasi continue de Bennecourt à Vétheuil, et sur la rive gauche, à Rolleboise en remontant le méandre.
Mais cet habitat de craie tendre a son revers : la falaise est fragile, sujette aux affaissements et aux éboulements, surtout après les périodes de fortes pluies ou de gel. Les habitants de Rolleboise « connaissent depuis des siècles les effondrements de terrain et les affaissements de la falaise », et « vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête ou sous leurs pieds » — selon la formule employée par l'article du Parisien du 2 mars 2001.
Deux épisodes récents ont rappelé la fragilité du site. Le 26 novembre 2000, une partie de la falaise s'écroule sur une maison du village, éventrant la toiture. Puis dans la nuit du 6 au 7 février 2001, une portion de la terrasse de l'église s'effondre une douzaine de mètres plus bas, dans le jardin de la maison du peintre Maximilien Luce située au pied du coteau — « sûrement dû à l'affaissement de l'une des caves troglodytes situées sous l'église », expliquait alors le maire de l'époque. Une partie du mur d'enceinte de l'église et plusieurs tonnes de terre tombent dans la cour ; l'accès à la terrasse est interdit après l'apparition de lézardes sur le mur de la sacristie.
Face à ce risque chronique, la mairie avait fait réaliser une étude géologique en 1995, et le préfet des Yvelines a défini en 1997 un Projet d'Intérêt Général (PIG) sur la commune et quatre villages voisins : Méricourt, Mousseaux, Gommecourt et Bennecourt — confirmant que la problématique troglodytique est commune à tout le secteur de la falaise crayeuse de la rive nord-est et de la rive gauche dans la convexité de Rolleboise. Le PIG dressait l'inventaire des risques et définissait des règles strictes : interdiction de construire dans un certain périmètre, interdiction de reconstruire après sinistre, information obligatoire de la population.
C'est donc à Rolleboise — et plus largement dans tout le secteur — un patrimoine vivant mais menacé, dont l'existence rappelle à quel point le substrat crayeux a façonné non seulement les paysages, mais aussi les modes d'habitat des hommes depuis le Néolithique.
L'église Saint-Michel
L'église paroissiale Saint-Michel est construite dans le haut du village, sur le coteau dominant la vallée de la Seine — implantation typique des églises de plateau qui marquent le paysage du Vexin. Elle conserve dans son architecture des éléments des XIIᵉ et XVIᵉ siècles, mais a connu plusieurs campagnes de réfection qui ont modifié son aspect originel. Sa principale cloche, baptisée Jeanne Catherine, fut bénite le 2 septembre 1674.
L'édifice n'est pas inscrit à l'inventaire des monuments historiques, fait curieux au vu de son ancienneté. La commune ne compte d'ailleurs aucun monument historique inscrit ou classé sur son territoire — particularité partagée avec plusieurs de nos communes voisines.
L'église est immortalisée par Maximilien Luce dans plusieurs toiles, notamment Rolleboise, l'église et la maison du peintre (1927) conservée au musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie (inv. 98.04.39), ainsi que Rolleboise, la sortie de l'église (vers 1930), huile sur carton du même musée.
Maximilien Luce, peintre néo-impressionniste de Rolleboise
La figure artistique majeure de Rolleboise est Maximilien Luce (Paris, 1858 - Paris, 1941), peintre néo-impressionniste, graveur, illustrateur et militant libertaire. Disciple direct de Georges Seurat et fidèle ami de Paul Signac, il use à partir de 1885 de la technique du divisionnisme (le pointillisme) avant de revenir à une facture plus libre, qui garde l'harmonie et la luminosité du néo-impressionnisme.
À la fois peintre des paysages industriels (Le Pays noir, Charleroi, les usines), des scènes ouvrières, et des portraits, Luce a illustré abondamment les revues anarchistes et libertaires (Le Père Peinard, Les Temps nouveaux, L'Incendiaire). Son engagement politique lui vaut d'être incarcéré après l'attentat de 1894 lors du « procès des Trente ». Il devient en novembre 1935 président de la Société des Artistes Indépendants, succédant à Paul Signac. Geste qui dit son éthique politique jusqu'au bout : il démissionne de cette présidence à la fin de 1940 pour protester contre la politique de discrimination du régime de Vichy à l'égard des artistes juifs. Il meurt à Paris le 7 février 1941.
Luce découvre Rolleboise en 1917, lors de fréquents séjours chez son ami le peintre paysagiste Alfred Veillet et le céramiste André Metthey, déjà installés dans la commune. Il y trouve « l'apaisement », et en 1922 (parfois 1920 selon les sources), acquiert une maison perchée sur le coteau calcaire, au pied de l'église, qui offre une vue panoramique sur les boucles de la Seine. Là, il pratique un art plus serein, renouant avec les thèmes du premier impressionnisme : la nature, les bords de Seine, les baigneurs, la vie paysanne. Il succède ainsi à Camille Corot, qui avait peint près de 70 toiles dans les environs de Mantes et à Rolleboise.
L'œuvre rolleboisienne de Luce — extraordinairement abondante — est aujourd'hui largement conservée au musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie, grâce à la donation de son fils Frédéric Luce (1896-1974) par acte du 8 mai 1971. Parmi les toiles majeures : Rolleboise, cour de ferme (1917-1918), Baignade à Rolleboise (1920), Rolleboise, l'arbre en fleurs (1920), Rolleboise, la baignade dans le petit bras (vers 1920) — toile manifeste 135×147 cm —, Rolleboise, l'église et la maison du peintre (1927), Rolleboise, la route en bords de Seine (1930), Rolleboise, la sortie de l'église (vers 1930), et de nombreuses autres scènes du village et de ses environs (Méricourt, Lavacourt, Rosny, Mantes).
Maximilien Luce est inhumé à Rolleboise en 1941, dans le village qui aura été pour lui, comme il aimait à le rappeler, « l'apaisement » après une vie d'engagement et de combat.
La maison du peintre, située en contrebas de la terrasse de l'église, existe toujours. C'est dans son jardin que sont tombés, dans la nuit du 6 au 7 février 2001, les blocs de terre et de craie de la terrasse effondrée — comme un dernier hommage paradoxal du village au peintre qui l'avait tant représenté.
Autres personnalités
Le peintre paysagiste Alfred Veillet (Ézy-sur-Eure 1882 - Rolleboise 1958), qui avait découvert Rolleboise avant Luce et l'y avait introduit, est également inhumé dans la commune. Son œuvre, principalement constituée de paysages des bords de Seine, reste connue dans les cercles régionaux. Le céramiste André Metthey (1871-1920), autre découvreur de Rolleboise pour Luce, n'y est pas inhumé mais y a séjourné régulièrement.
Le Domaine de la Corniche : entre légende royale et hôtel de luxe
L'édifice qui fait aujourd'hui la renommée touristique de Rolleboise est le Domaine de la Corniche, un manoir construit en 1908 sur la falaise crayeuse, offrant une vue exceptionnelle sur la Seine et la presqu'île de Moisson.
La légende rapportée par tous les guides touristiques veut que le manoir ait été construit pour le roi des Belges Léopold II (1835-1909), afin d'abriter ses amours clandestines avec sa maîtresse Blanche de Vaughan (de son vrai nom Blanche Delacroix, 1883-1948, devenue baronne de Vaughan en 1908). L'histoire est savoureuse, mais elle se heurte à plusieurs réserves chronologiques. Léopold II meurt le 17 décembre 1909, soit moins de deux ans après la prétendue construction. Et la documentation historique sur les résidences françaises du roi des Belges et de sa maîtresse pointe principalement vers le château de Balincourt à Arronville (Val-d'Oise), où le couple séjourna effectivement. La construction de Rolleboise en 1908 pour Léopold II relève sans doute davantage du mythe touristique que de la réalité documentaire — version « sulfureuse » à laquelle une autre tradition substitue une « baronne » anonyme comme commanditaire, restée non identifiée à ce jour.
Quoi qu'il en soit, le manoir existe bel et bien, construit en 1908 dans un style éclectique, avec son petit temple d'amour dans le parc, ses jardins en terrasse, son belvédère panoramique. Transformé en hôtel dès les années 1920, il devient l'un des points d'arrêt favoris du tourisme romantique des bords de Seine. Aujourd'hui hôtel 4 étoiles, le Domaine de la Corniche compte 43 chambres réparties dans quatre bâtiments, un spa de 600 m², une salle de cinéma privée, un salon de billard, et deux restaurants dont le Panoramique — distingué d'une étoile au Guide Michelin depuis 2024.
L'établissement attire à la fois les touristes venus visiter Giverny (à 25 km) et La Roche-Guyon (à 8 km), et constitue, à sa façon, l'héritier moderne des relais de diligences qui faisaient la prospérité du XVIIᵉ siècle — relais que le tunnel de Rolleboise avait précisément fait disparaître en 1843. Le retournement de l'histoire vaut d'être souligné : ce qui avait tué le village au XIXᵉ siècle (la rapidité du chemin de fer) finit, au XXIᵉ siècle, par lui ramener une nouvelle prospérité — la lenteur retrouvée du tourisme de luxe.
Géographie et carrefour
La convexité du méandre dans laquelle s'inscrit Rolleboise est, géographiquement, la réplique en miroir de la presqu'île de Moisson sur la rive opposée : les deux communes se font face de part et d'autre d'une boucle de Seine particulièrement spectaculaire, que l'on découvre admirablement depuis le belvédère de la Corniche. Ce méandre fait également de Rolleboise la dernière commune de la rive gauche avant que la falaise crayeuse ne se déplace définitivement sur la rive droite, en aval, à hauteur de Bennecourt.
La commune est traversée par l'ancienne route nationale 13 (devenue D 113) qui longe la Seine, et par la ligne ferroviaire Paris-Le Havre qui s'enfonce dans le tunnel un peu plus à l'ouest. Il n'y a plus de pont sur la Seine à Rolleboise : pour traverser, il faut remonter à Bonnières-sur-Seine (3 km au sud-ouest) ou descendre jusqu'au bac saisonnier de Vétheuil-Lavacourt — celui-ci fonctionne uniquement d'avril à novembre (voir la notice de Moisson).
Aujourd'hui largement résidentielle et touristique, la commune conserve son caractère de village de coteau avec ses différents paliers d'altitude, son patrimoine arboré étonnamment riche, et son fonds artistique lié à Maximilien Luce — qui, à lui seul, justifie un détour par le musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie pour qui s'intéresse à l'identité picturale du secteur.
Pour aller plus loin
L'ouvrage de référence sur le patrimoine bâti est le tome 1 du Patrimoine des Communes des Yvelines (Flohic, 2000, ISBN 2-84234-070-1), aux pages 124-125. Pour l'histoire médiévale et l'épisode de Saint Louis, on consultera utilement la Chronique de Saint-Denis et les travaux de Jean Richard, Saint Louis, roi d'une France féodale, soutien de la Terre Sainte (Fayard, 1983).
Pour le tunnel de Rolleboise, l'article de Michel de Decker dans Les grandes heures de la Normandie (Perrin, 1988, p. 252) reste une référence accessible, complétée par les fiches techniques de SNCF Réseau et de Structurae. Pour la postérité littéraire, voir évidemment La Bête humaine d'Émile Zola (1890), chapitre V.
Pour Maximilien Luce, le catalogue de l'exposition Maximilien Luce, néo-impressionniste — Rétrospective (musée des Impressionnismes de Giverny, 28 juillet-31 octobre 2010), ainsi que les fiches du musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie, constituent les sources les plus complètes. La biographie de référence est celle de Philippe Cazeau, Maximilien Luce (La Bibliothèque des Arts, 1982).
Pour le Domaine de la Corniche et son histoire belge, les sources fiables sont rares — la plupart des récits relèvent de la légende touristique. Le fonds Léopold II des Archives royales de Belgique à Bruxelles est la source primaire. Sur Blanche Delacroix / baronne de Vaughan, l'ouvrage classique de Jacqueline Defresne, Blanche, la baronne de Vaughan (Paris-Méditerranée, 1996), reste la référence biographique.
Enfin, sur le terrain, le belvédère de la Corniche est librement accessible (l'hôtel autorise le passage) et offre l'un des plus beaux panoramas sur la Seine francilienne. Le sentier de promenade qui descend du plateau vers le bord de fleuve permet de découvrir les étages successifs du village, l'église Saint-Michel et sa terrasse, et la maison du peintre Maximilien Luce au pied du coteau.