Notre-Dame-de-l'Isle

Église Notre-Dame de Notre-Dame-de-l'Isle (Eure)
Église Notre-Dame, au cœur du village islois, à quelques centaines de mètres seulement de la Seine et de l'ancien site du fort capétien de l'Île aux Bœufs. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Notre-Dame-de-l'Isle dans le département de l'Eure
Situation de Notre-Dame-de-l'Isle dans le département de l'Eure Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Eure (27)
Communauté de communes
CA Seine Normandie Agglomération
Position
Sur la rive droite de la Seine au pied du Vexin normand, à une vingtaine de kilomètres en aval de Gommecourt ; ancien verrou capétien du duché de Normandie à hauteur de l'Île aux Bœufs.

Carte d'identité

Notre-Dame-de-l'Isle est une petite commune normande de 630 habitants (Islois) qui s'étire le long de la Seine sur 11,81 km², dans le département de l'Eure, à l'extrémité orientale du Vexin normand. Elle appartient à l'arrondissement et au canton des Andelys et fait partie de la Communauté d'agglomération Seine Normandie Agglomération (SNA). Le village est situé à 7 km au nord-ouest de Vernon, et environ 20 km en aval de Gommecourt par la Seine.

Le territoire couvre une bande étroite entre le fleuve et le plateau du Vexin normand : 46 % de forêts, 34 % de terres arables, et plusieurs étangs hérités d'anciennes carrières d'extraction de granulats. L'altitude varie de 14 m au bord de la Seine à 143 m sur le coteau, ce qui donne une étonnante verticalité à un terroir si petit.

Notre-Dame-de-l'Isle entre pleinement dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, mais sur un autre versant que Gommecourt : non plus la confluence Seine-Epte que l'on observe depuis Limetz-Villez, mais le verrou capétien que Philippe Auguste fit construire à hauteur de l'Île aux Bœufs pour préparer la conquête de la Normandie. À une vingtaine de kilomètres en aval de Gommecourt, c'est ici, sur cette commune devenue paisible, que se sont joués certains des plus grands épisodes de la frontière médiévale entre le royaume de France et le duché de Normandie.

Toponymie : de Prisciniacum à l'Île aux Bœufs

Le nom actuel apparaît tardivement, en 1412, sous la forme « Nostre-Dame de l'Isle ». Mais le territoire a une histoire toponymique bien plus longue, partagée avec ses voisines immédiates. Les chartes médiévales l'attestent en latin sous la forme Sancta Maria de Pressegniis insula vers 1240 — c'est-à-dire « Sainte-Marie de l'île de Pressagny ». Au XIVᵉ siècle, on rencontre encore Pressegni l'Isle.

Ce « Pressagny » initial renvoie à un toponyme gallo-romain plus ancien, Prisciniacum, qui désignait probablement un domaine appartenant à un certain Priscinius. Le territoire s'étendait alors largement de part et d'autre de la Seine et englobait ce qui formerait plus tard trois localités distinctes : Pressagny-l'Orgueilleux (rive droite, en amont), Pressagny-le-Val (aujourd'hui hameau de Notre-Dame-de-l'Isle) et Notre-Dame-de-l'Isle elle-même. Le hameau de Pressagny-le-Val subsiste sur le territoire actuel : témoin discret, mais tenace, de cette unité villageoise primitive.

Quand le vocable de Sainte-Marie remplace celui de Pressagny au début du XVᵉ siècle, le surnom « de l'Isle » s'impose pour distinguer le village de sa voisine d'amont. Ce déterminant fait référence à un site bien précis : l'Île aux Bœufs, vaste presqu'île de la Seine qui dépend administrativement de la commune et qui fut, pendant deux siècles, l'un des points les plus stratégiques de la frontière franco-anglaise.

L'Île aux Bœufs : le verrou capétien face à Richard Cœur de Lion

Fin XIIᵉ siècle. Le duché de Normandie, possession des rois Plantagenêt d'Angleterre depuis l'avènement d'Henri II en 1154, est en guerre quasi permanente avec le royaume de France de Philippe Auguste. L'enjeu : le contrôle de la frontière qui suit, en gros, le cours de l'Epte depuis le traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911, puis prolonge vers le sud par la Seine. Tout le secteur Gommecourt — La Roche-Guyon — Vernon — Les Andelys forme une ligne tendue de châteaux et de petites forteresses qui se répondent d'une rive à l'autre.

En 1196, Richard Cœur de Lion, alors roi d'Angleterre et duc de Normandie, lance la construction du formidable Château-Gaillard sur la falaise des Andelys, à 12 km en aval de Notre-Dame-de-l'Isle. Pour protéger ce verrou ducal contre toute remontée capétienne, il ajoute en 1197 un fort avancé sur une autre île de la Seine, l'île La Tour, entre Bouafles et Tosny : c'est le fort de Boute-avant (« qui pousse en avant »).

La réplique française est immédiate. Philippe Auguste, qui occupe déjà Vernon depuis 1195, fait construire à quelques kilomètres en amont, sur l'Île aux Bœufs, un fort qu'il nomme par dérision Boute-arrière (« qui repousse en arrière »). Le site est idéal : l'île commande la Seine à hauteur du hameau dit Le Goulet, sur la rive gauche, et ferme l'accès amont au Château-Gaillard. Désormais, les deux rois se font face à 5 km de distance, chacun depuis son île fortifiée, chacun avec sa bannière flottant au-dessus du fleuve.

C'est dans ce décor que se joue, en mai 1200, l'un des accords les plus importants du règne de Philippe Auguste : le traité du Goulet. Signé entre le roi de France et Jean sans Terre, nouveau roi d'Angleterre et duc de Normandie depuis la mort de Richard en avril 1199, le traité reconnaît officiellement Jean comme héritier des fiefs continentaux de Richard, en échange de l'hommage féodal au roi de France et d'importantes cessions territoriales en faveur de Philippe Auguste. C'est sur les îles du Goulet, et notamment sur l'Île aux Bœufs, qu'a lieu la fameuse rencontre des deux souverains, entre les deux forts qui se toisaient.

📖 SCÈNE DE VIE : Le mariage royal du 23 mai 1200
Île aux Bœufs et Port-Mort, mai 1200

Quelques jours après la signature du traité, un cortège descend la rive droite depuis Vernon. Blanche de Castille, douze ans, petite-nièce de Richard Cœur de Lion et nièce de Jean sans Terre, vient épouser Louis, fils aîné de Philippe Auguste — le futur Louis VIII. Le royaume de France est alors sous le coup d'un interdit pontifical, héritage de la répudiation de la reine Ingeburge par Philippe Auguste ; aucun sacrement n'y peut être célébré. Le mariage doit donc avoir lieu en terre anglo-normande, à Port-Mort, sur la rive opposée.

Pour la sécurité de l'événement, les deux rois échangent leurs positions. Philippe Auguste passe la Seine en barque et prend ses quartiers à Port-Mort, côté anglo-normand. Jean sans Terre, lui, vient s'installer dans le fort capétien du Goulet, sur l'Île aux Bœufs : chacun otage de l'autre, en quelque sorte, jusqu'à ce que la jeune princesse castillane soit unie au dauphin. Le mariage célébré, les deux souverains repassent en barque leur fleuve-frontière, chacun rejoignant son royaume.

L'épisode résume à lui seul ce qu'est devenue cette portion de Seine au tournant de l'an 1200 : un fleuve-frontière, parsemé d'îles fortifiées, où la diplomatie se joue à la barque et où la frontière médiévale dessinée trois siècles plus tôt par Charles le Simple et Rollon à Saint-Clair-sur-Epte trouve ici son prolongement aval le plus tendu.

Ile aux Bœufs sur la Seine - Au nord comme au sud de l'île sont représentées des mottes castrales.
Ile aux Bœufs sur la Seine - Au nord comme au sud de l'île sont représentées des mottes castrales.

La longue agonie du fort, du XIIIᵉ au XVᵉ siècle

Le traité du Goulet ne suffit pas à pacifier durablement la frontière. Dès 1202, la guerre reprend, Philippe Auguste fait raser le fort anglais de Boute-avant en préalable au siège de Château-Gaillard. La forteresse de Cœur de Lion tombe en 1204, après un siège célèbre, et toute la Normandie continentale bascule dans le domaine royal capétien. Désormais, le fort français du Goulet n'a plus de fonction frontalière : la frontière est repoussée loin vers l'ouest, en mer. Mais il garde, pour deux siècles encore, son rôle de prison politique et de relais royal.

En 1214, après sa capture à la bataille de Bouvines, le puissant Renaud de Dammartin, comte de Boulogne et allié de Jean sans Terre, est enfermé au Goulet. Il y mourra en 1227, après treize ans de captivité. C'est dire si le château capétien continue d'incarner, dans la mémoire des rois, la victoire sur les Plantagenêt.

Un siècle et demi plus tard, la guerre de Cent Ans redonne au site une actualité brutale. Par le traité de Londres du 24 mars 1359, le château du Goulet est cédé aux Anglo-Navarrais du parti de Charles le Mauvais, comte d'Évreux. Mais cinq ans plus tard, en avril 1364, c'est le futur Charles V le Sage, alors dauphin, qui y séjourne « à l'aube de son règne, un mois avant la bataille de Cocherel ». En 1371, Bruneau de Commandel y est capitaine. Mais la place change encore de mains, et le 8 février 1422, le roi d'Angleterre Henri V ordonne sa destruction : les pierres en seront longtemps disponibles pour qui voudra les emporter. En 1571, sur autorisation de Charles IX, ce qu'il en restait sera transporté en aval, à la chartreuse de Bourbon-lez-Gaillon, dont il participera à la reconstruction. Les derniers vestiges de la motte castrale, encore visibles au XIXᵉ siècle, sont engloutis aujourd'hui depuis la mise en service de l'écluse Notre-Dame-de-la-Garenne, qui a relevé le niveau de la Seine.

L'Île aux Bœufs, désormais classée zone naturelle d'intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF), est aujourd'hui une presqu'île couverte de bois humides, de mares et de boisements de peuplier noir, reliée à Saint-Pierre-la-Garenne par un mince bras de terre. C'est sans doute là, sous le couvert d'un boisement à frêne à folioles étroites, qu'il faudrait imaginer aujourd'hui les bannières de Philippe Auguste et de Richard Cœur de Lion.

Patrimoine et personnalités

De l'illustre passé castral, il ne reste donc rien de visible aujourd'hui sur la commune : l'Île aux Bœufs est protégée pour sa biodiversité, mais le fort lui-même appartient à la mémoire écrite. La commune ne compte d'ailleurs aucun monument historique classé ou inscrit sur son territoire propre — fait rare dans le secteur, qui s'explique en partie par l'engloutissement des vestiges médiévaux et par la modestie du bâti subsistant.

Le village conserve néanmoins son église paroissiale Notre-Dame, qui domine la rue de l'Église et dont le vocable même rappelle l'identité communale. Le manoir du Clos-de-l'Aître, à proximité immédiate du bourg, témoigne de l'aristocratie rurale locale entre la fin du Moyen Âge et l'Ancien Régime.

La commune accueille au XXᵉ siècle un personnage qui a marqué la vie culturelle française : Michel de Decker (1948-2019), historien fécond et figure du paysage audiovisuel des années 2000-2010, y avait son domicile. Auteur d'une cinquantaine d'ouvrages d'histoire de France, populaire vulgarisateur sur les ondes, il avait choisi cette commune de Seine pour son cadre de travail et sa tranquillité.

Géographie et carrefour normand

Notre-Dame-de-l'Isle est limitrophe de sept communes : La Chapelle-Longueville, Hennezis, Mézières-en-Vexin, Port-Mort (qui lui fait face sur l'autre rive de la Seine), Pressagny-l'Orgueilleux (sa voisine immédiate en amont, héritière du même toponyme antique), Saint-Pierre-la-Garenne (avec laquelle elle partage l'Île aux Bœufs) et Vexin-sur-Epte (commune nouvelle créée en 2016 par fusion de quatorze villages du Vexin normand).

La commune appartient au Vexin normand, prolongement occidental du plateau crayeux que l'on retrouve, intact, autour de Clachaloze et de La Roche-Guyon. Mais ici, le plateau s'efface : la Seine s'est élargie en sortant de la longue boucle de Vernon-Giverny, et le paysage devient progressivement plus ouvert, plus normand, à mesure qu'on descend vers Les Andelys et Rouen.

Le village s'inscrit ainsi dans une chaîne d'îles fluviales caractéristiques de cette portion de la Seine — l'Île aux Bœufs, l'île aux Prêles, qui se mêlent aujourd'hui, et plus en amont, dans la boucle de Moisson, les nombreuses îles décrites dans nos notices des communes voisines de Gommecourt. Cette géographie particulière, où le fleuve se démultiplie en bras et en îles, a constamment dicté l'histoire des hommes : sites refuges au Néolithique, oppida gaulois, prieurés médiévaux, forts royaux, ports de batellerie. La position de Notre-Dame-de-l'Isle, à l'embouchure des îles capétiennes du Goulet, en est l'un des chapitres les plus emblématiques.

Pour aller plus loin

La monographie de référence sur l'épisode du Goulet est l'article « Île aux Bœufs (Le Goulet) » sur Wikipédia, qui synthétise les sources médiévales et les travaux archéologiques. Pour le contexte général de la frontière franco-normande, on consultera utilement l'ouvrage classique de Maurice Powicke, The Loss of Normandy (1913), toujours référence, ainsi que les actes du colloque La guerre en Normandie (XIᵉ-XVᵉ siècle), publiés aux Presses universitaires de Caen et accessibles en ligne sur Cairn.

L'auteur local Jean Mineray a proposé une carte des lieux aux alentours de 1200 qui permet de visualiser le dispositif des forts et des passages — précieux complément aux récits chroniqueurs.

Enfin, pour qui souhaiterait se rendre sur place, l'Île aux Bœufs est aujourd'hui accessible à pied depuis Saint-Pierre-la-Garenne (par le pont de terre qui la relie à la rive gauche) ; mais c'est depuis le chemin de halage de Notre-Dame-de-l'Isle que l'on conserve aujourd'hui la meilleure vue d'ensemble du site, par-dessus le miroir d'eau qui recouvre les vestiges du fort capétien.

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Blason de Nucourt

Nucourt

Blason à compléter — voir mairie.

Église Saint-Quentin de Nucourt avec ses deux clochers
Église Saint-Quentin de Nucourt, isolée au milieu des champs à un kilomètre du village. Son clocher central en bâtière (vers 1175) est considéré comme l'archétype de tous les clochers gothiques du Vexin, dont celui de Vétheuil. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Nucourt dans le département du Val-d'Oise
Situation de Nucourt dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin Centre
Position
Sur le plateau du Vexin français, à 4,5 km à l'est de Magny-en-Vexin, dans le Parc naturel régional du Vexin français ; village trois fois historique — éperon barré gaulois, archétype des clochers du Vexin, et site clandestin d'assemblage des V1 allemands.

Carte d'identité

Nucourt est une commune de 719 habitants (Nucourtois) du Val-d'Oise, perchée sur le plateau du Vexin français à une altitude oscillant entre 85 et 137 mètres. Elle appartient à l'arrondissement de Pontoise, au canton de Vauréal et à la Communauté de communes Vexin Centre (depuis 2013). Elle est intégralement comprise dans le Parc naturel régional du Vexin français. Sa superficie modeste de 765 hectares se répartit en plus de 91 % d'espaces agricoles, forestiers et naturels.

Nucourt est mentionnée pour la première fois en 832 sous la forme Niriaco, dans une charte d'Hilduin, abbé de Saint-Denis. Le toponyme dérive vraisemblablement du latin novus (nouveau) et cortem (domaine). Au fil des siècles, on rencontre les graphies Nicoria, Niukora, Nuiecuriam, Nuescort, Neucourt, puis Nucourt.

La commune occupe une place singulière dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site : non pas un carrefour fluvial comme Gommecourt, mais un carrefour de hauteur, sur ce plateau crayeux du Vexin que se sont disputés tous les pouvoirs depuis l'âge du Fer. À 25 km au nord de Gommecourt, Nucourt est ce point haut où, à toutes les époques, les hommes ont voulu voir loin et tenir une frontière : éperon barré gaulois au Vᵉ siècle avant notre ère, retranchement carolingien face aux Vikings, base allemande d'assemblage de fusées V1 en 1944. À chaque rebond de l'Histoire, la même topographie de plateau a été remobilisée.

Ajoutons enfin que Nucourt est l'une des sources de l'Aubette de Magny, ruisseau qui traverse Magny-en-Vexin avant de se jeter dans l'Epte à Bray-et-Lû — donc même bassin versant que la rivière qui marque la frontière historique de Gommecourt.

Le Camp de César : un éperon barré du Vᵉ siècle avant J.-C.

À l'écart du village, sur un promontoire dominant la vallée de l'Aubette naissante, s'étendent les vestiges d'un site exceptionnel improprement baptisé Camp de César. L'appellation est trompeuse : les fouilles archéologiques menées entre 2004 et 2008 par Christophe Toupet et Céline Blondeau ont définitivement écarté la moindre occupation gallo-romaine. Jules César n'est jamais venu à Nucourt — le nom relève du même imaginaire populaire qui a couvert la France de « tours de César » et de « camps de César » sans rapport avec le proconsul des Gaules.

Ce qu'on trouve sous le sol, en revanche, est de tout premier ordre : un éperon barré protohistorique datant du Vᵉ siècle avant notre ère (premier âge du Fer, La Tène ancien), dont la façade du rempart est encore lisible en place. Curieusement, les archéologues n'y ont relevé aucune trace d'habitat permanent à l'époque gauloise : le site semble avoir eu une fonction symbolique ou cérémonielle plutôt que résidentielle. Des restes humains néolithiques et des chambres funéraires antérieures, retrouvés sur place, suggèrent même que les Celtes ont respecté ce lieu comme une sépulture ancienne.

Mais l'histoire du Camp de César ne s'arrête pas là. Le site connaît une réoccupation spectaculaire à l'époque carolingienne, avec trois grandes phases de reconstruction du rempart entre la seconde moitié du Xᵉ siècle et le tout début du XIᵉ siècle. Les Carolingiens y auraient installé un retranchement défensif dès le IXᵉ siècle, en réponse probable aux raids vikings sur la Seine documentés dans notre page Haut Moyen Âge — les mêmes Vikings qui, à 25 km au sud, occupent l'île de Jeufosse entre 852 et 861 comme base de pillage. Les fouilles ont mis en évidence l'utilisation des fossés défensifs comme carrières de pierre, témoignant d'une réingénierie massive du site.

Le Camp de César est ainsi un témoin précieux du continuum protohistoire / haut Moyen Âge sur le plateau du Vexin : un lieu où la même topographie défensive a servi, à mille-cinq-cents ans d'intervalle, contre des dangers différents.

L'église Saint-Quentin : archétype des clochers gothiques du Vexin

À un kilomètre au nord-ouest du village, isolée au milieu des champs, à l'orée d'un boisement, se dresse l'église Saint-Quentin, dédiée au martyr du Vermandois mort en 303. Cette implantation est l'une des particularités frappantes du site : aucune habitation à proximité, seulement le cimetière qui l'entoure. La tradition locale rapportait l'existence d'un ancien monastère, dont Louis Régnier indiquait qu'on voyait encore les fondations vers 1866, mais aucun document n'en atteste.

L'édifice se distingue surtout par ses deux clochers d'époques différentes, configuration unique dans le Vexin. Le clocher central, en bâtière, surmonte la croisée du transept et date des alentours de 1175. Bernard Duhamel et Louis Régnier l'ont identifié comme le prototype et l'archétype de tous les clochers gothiques du Vexin : on retrouve ses caractéristiques dans les clochers d'Auvers-sur-Oise, Cléry-en-Vexin, Delincourt, Grisy-les-Plâtres, Jouy-le-Comte, Oinville-sur-Montcient, Osny, Saint-Ouen-l'Aumône, Vaudancourt, et, qui nous intéresse au plus haut point, Vétheuil. C'est à Nucourt qu'apparaît pour la première fois, à l'étage de beffroi, l'arc brisé qui caractérise toute l'école vexinoise. La filiation architecturale qui relie les églises de notre secteur passe ainsi par ce petit village isolé du plateau.

Le second clocher, occidental, est un clocher-porche inachevé de style Renaissance, construit vers 1560 par l'architecte Jean Grappin. Sa silhouette tronquée donne à l'édifice un profil aussi déséquilibré qu'attachant.

À l'intérieur, le chœur de deux travées (1210-1220), la chapelle nord (second quart du XIIIᵉ siècle) et la chapelle sud (XIVᵉ siècle) racontent six siècles de campagnes de construction. Après l'incendie de 1432 lors de la guerre de Cent Ans, la nef primitive est entièrement reconstruite vers 1540 en triple vaisseau, mêlant gothique flamboyant tardif et premier souffle de la Renaissance.

La pièce maîtresse du mobilier est un retable polychrome en pierre de Touraine d'environ 1553, qui occupe toute la largeur du vaisseau central. Son iconographie, centrée sur la Passion du Christ, et la finesse de sa sculpture en font une œuvre majeure. Les volets peints qui l'encadraient, représentant la vie de saint Quentin, ont été déposés au musée Tavet-Delacour de Pontoise puis au musée du Vexin français à Théméricourt pour des raisons de sécurité — l'isolement de l'église exposait trop le mobilier au vol.

L'église Saint-Quentin est classée monument historique par arrêté du 24 mars 1915 (référence Mérimée PA00080147). Le mobilier compte dix-sept éléments classés au titre objet : treize statues, le retable et ses volets peints, les fonts baptismaux, un lutrin, une plaque funéraire.

Le cimetière qui entoure l'édifice abrite deux autres monuments historiques : la croix de cimetière en pierre du XVIᵉ siècle (classée par arrêté du 19 septembre 1963, référence PA00080146) et la sépulture de Jacques comte de Monthiers datée de 1837 (classée par arrêté du 21 avril 1938, référence PA00080148), déplacée depuis la nécropole privée du lieu-dit Le Vieux-Hêtre.

Le tournant de 1944 : V1, opération Crossbow, et la fin du village

À l'été 1944, les vastes galeries de Nucourt connaissent l'épisode le plus tragique de leur histoire. Les Allemands y ont installé l'une des trois principales bases d'assemblage de V1 du nord de la France, dans le cadre de l'opération de bombardement de Londres : le site, baptisé « Nordpol », fait partie d'un trio stratégique avec les carrières de Saint-Leu-d'Esserent (code Léopold) dans l'Oise et celles de Rilly-la-Montagne (code Richard) dans la Marne. Les champignonnières ont été vidées, les pièces détachées arrivent par la ligne de chemin de fer Chars - Magny-en-Vexin mise en service en 1871, et près d'une vingtaine de V1 sont assemblés chaque jour, avec un stock pouvant atteindre un millier d'appareils. Deux mille cinq cents personnes y travaillent jour et nuit — ouvriers réquisitionnés locaux et prisonniers — auxquels s'ajoutent des dépôts de torpilles destinées aux sous-marins. À 25 km au sud-est, au château de La Roche-Guyon, le maréchal Erwin Rommel tient son quartier général du Groupe d'armées B : le Vexin tout entier vit alors au rythme d'une guerre qu'il subit sans en mesurer toute la portée stratégique.

Les services de renseignement britanniques connaissent pourtant l'existence de « Nordpol » grâce aux reconnaissances aériennes et à la résistance française. Les frappes alliées s'enchaînent dans le cadre de l'opération Crossbow. Le 22 juin 1944, soixante-dix bombardiers B-17 américains visent les carrières sans grande efficacité. Le 15 juillet, c'est au tour de quarante-sept Lancaster et six Mosquito de la RAF de larguer leur charge. Le pilonnage se prolonge en août. Au total, près de six mille bombes perforantes tombent sur la commune en trois raids principaux. Les carrières résistent — la couverture crayeuse est épaisse — mais le village au-dessus est détruit à 80 % et huit habitants sont tués. L'église Saint-Quentin, isolée à un kilomètre des habitations, est miraculeusement épargnée. Les galeries, elles, sont aujourd'hui murées.

L'épisode de l'été 1944 entre en résonance directe avec le sort tragique de La Roche-Guyon à la même époque. Le 18 août 1944, le château est déserté par les Allemands mais bombardé par erreur par les Alliés qui ignoraient le départ de Rommel. Vue de Londres, la zone Vexin-Mantois formait alors un dispositif unique : QG opérationnel à La Roche-Guyon, usine d'assemblage à Nucourt, rampes de lancement plus à l'ouest. Notre territoire est l'un des nœuds stratégiques de la guerre des bombes volantes.

Le château, les champignonnières et la pierre de Nucourt à Paris

L'exploitation du calcaire lutétien de Nucourt, daté du Lutétien moyen et épais de 12 à 18 mètres, remonte au Moyen Âge. Sa qualité a fait la fortune de plusieurs générations de carriers. Cette pierre de Nucourt a servi à l'édification des églises qui parsèment la région, mais aussi, à partir du XIXᵉ siècle et de l'arrivée du chemin de fer, à de prestigieuses constructions parisiennes : la tradition rapporte qu'elle entre dans les fondations de nombreux immeubles haussmanniens, et même — selon les amis du patrimoine local — dans celles de l'Arc de Triomphe. Le four à chaux voisin, utilisé pour la calcination, a fonctionné jusqu'en 1939. Les ouvertures cintrées de son alimentation sont toujours visibles, encadrées de grilles.

L'extraction cesse au début du XXᵉ siècle. Les vastes galeries souterraines, à température constante et atmosphère humide, sont alors reconverties en champignonnières — usage qui, ironie de l'histoire, en fait le décor parfait pour la dissimulation des V1 quatre décennies plus tard.

Le château de Nucourt, sur la rue de Magny, est une demeure sans grand caractère architectural mais riche d'une histoire singulière. Implanté à l'origine dans le hameau d'Hardeville, il appartient au XVIIIᵉ siècle à la famille de Monthiers. Jacques comte de Monthiers (1753-1837), président et lieutenant général des villes et villages de Pontoise, devient le premier maire de Nucourt après la Révolution. Son fait d'armes le plus surprenant : pendant la Terreur, il cache au château le corps de la bienheureuse Marie de l'Incarnation (Madame Acarie, 1566-1618, fondatrice des Carmélites en France). Le corps quitte Pontoise « secrètement et de nuit, caché dans une peau de vache sur l'impériale d'une voiture », et est déposé dans l'autel de la chapelle du château. Découvert en 1793 par les révolutionnaires, le cercueil est ouvert et le corps inhumé au cimetière ; en 1797, il est exhumé et replacé dans un coffre du même autel ; il ne sera restitué au carmel de Pontoise que le 7 mai 1822.

Géographie et carrefour vexinois

Nucourt est limitrophe de cinq communes : Le Bellay-en-Vexin (sud), Cléry-en-Vexin (sud-ouest), Magny-en-Vexin (ouest), Sérans (Oise, nord) et Hadancourt-le-Haut-Clocher (Oise, nord-est). Elle marque ainsi la limite départementale entre le Val-d'Oise et l'Oise, c'est-à-dire entre l'Île-de-France et les Hauts-de-France — autre matérialisation, sous une forme moderne, de la position de marche que cette commune occupe depuis trois mille ans.

La commune est traversée par la naissance de l'Aubette de Magny, dont les deux sources principales sont la Fontaine du Jardinet (abritée par un beau lavoir) et la Fontaine à Mademoiselle (ou Demoiselles de Bellebrune) au lieu-dit les Cressonnières. Le ruisseau, long de 15,4 km, traverse ensuite Magny-en-Vexin avant de se jeter dans l'Epte à Bray-et-Lû. Autrefois, l'Aubette était jalonnée de 26 lavoirs, 6 fontaines et 15 moulins ; aujourd'hui une zone de 17,64 hectares dite « des Trois sources » est classée espace naturel sensible départemental et ZNIEFF de type 1 et 2.

À Nucourt même, on peut suivre un sentier du patrimoine de 6,6 km au départ de la mairie qui passe par la mairie-école, le château, l'église Saint-Quentin, les anciennes cressonnières, les sources de l'Aubette, le lavoir, le Camp de César, les anciens fours à chaux et les anciennes carrières, l'ancienne gare, la ferme Morin, le pédiluve et le cimetière mérovingien.

À noter encore : le hameau de Hardeville, à 800 m au nord, fief d'une famille du même nom au Moyen Âge, et site primitif du château ; et l'ancien moulin transformé en chambres d'hôtes à la cressonnière, pour qui voudrait dormir au pied même des sources.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence sur le patrimoine local est le tome 2 du Patrimoine des Communes du Val-d'Oise publié par les Éditions Flohic en 1999 (ISBN 2-84234-056-6), aux pages 674-678. L'étude classique reste celle de Louis Régnier, « Excursion à Chars, Bouconvilliers, Nucourt et Magny-en-Vexin : IV. Nucourt », Mémoires de la Société historique et archéologique de l'arrondissement de Pontoise et du Vexin, vol. 11, 1888, p. 14-35 (consultable sur Gallica).

Pour la phase protohistorique et carolingienne du Camp de César, les notices d'archéologie médiévale publiées par Christophe Toupet et Céline Blondeau dans Archéologie médiévale (volumes 39 et 40, années 2009 et 2010) sont en ligne sur OpenEdition.

Pour l'épisode des V1, on consultera la frise chronologique 1939-1945 mise en ligne par les Archives départementales du Val-d'Oise, ainsi que les pages de l'Association des Sauveteurs d'Aviateurs Alliés consacrées aux raids alliés sur le triangle Saint-Leu-d'Esserent / Nucourt / Rilly-la-Montagne.

Enfin, la commune entretient un sentier du patrimoine balisé, et l'église Saint-Quentin n'est ouverte qu'à l'occasion des Journées européennes du patrimoine — une visite à programmer si l'on veut voir de près le clocher qui a inspiré tout le Vexin.

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Blason de Omerville

Omerville

Blason à compléter — voir mairie.

Église Saint-Martin d'Omerville et place du village
Église Saint-Martin d'Omerville, dont le clocher central roman remonte à la fin du XIᵉ siècle, et place Saint-Martin où se tenait au XIXᵉ siècle un marché aux fromages ronds produits à la ferme du manoir voisin. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation d'Omerville dans le département du Val-d'Oise
Situation d'Omerville dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin Val de Seine
Position
Sur le rebord du plateau du Vexin français, en surplomb de la vallée de l'Aubette de Magny et à 11 km au nord-est de La Roche-Guyon ; ancien siège d'une commanderie des Hospitaliers et fief de la branche Mornay-Villarceaux, croisant à plusieurs titres l'histoire de Gommecourt.

Carte d'identité

Omerville est une commune rurale du Val-d'Oise de 332 habitants (Omervillois), perchée à 60 km au nord-ouest de Paris, sur le rebord ouest du plateau du Vexin français. Elle domine la rive sud de l'Aubette de Magny, dont nous avons vu, dans la notice de Nucourt, qu'elle prend sa source à 4 km au nord-est avant de rejoindre l'Epte à Bray-et-Lû. Sur ses 1 200 hectares se déploient le bourg principal et quatre hameaux — Amiel, Gerville, Le Mesnil et Louvières — auxquels s'ajoutent les lieux-dits du Pont d'Hennecourt et des Peuples.

La commune dépend du canton de Vauréal et de la Communauté de communes Vexin Val de Seine, et elle est entièrement comprise dans le Parc naturel régional du Vexin français. Elle est aisément accessible par l'ancienne route nationale 14, et se situe à 11 km au nord-est de La Roche-Guyon et de la Seine, à 14 km au sud de Gisors.

La toponymie est d'origine carolingienne : Omervilla est attesté dès 1240, dérivé de l'anthroponyme germanique Audomar (« richesse célèbre ») et du suffixe latin -villa qui désigne un domaine rural. C'est une toponymie en -villa typique de la deuxième vague de défrichement carolingien, dont on retrouve l'écho dans nombre de villages du Vexin.

Dans le fil rouge « carrefour » qui structure notre site, Omerville occupe une position particulièrement intéressante. La commune n'est pas située sur une frontière fluviale ou départementale comme Gommecourt, mais elle est un nœud d'allégeances féodales qui croise à plusieurs reprises l'histoire de la châtellenie de La Roche-Guyon. C'est par l'intermédiaire de Guy de la Roche, seigneur de La Roche-Guyon en 1212, que les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem ont obtenu le droit d'agrandir leur maison de Louvières-Vaumion ; et c'est de la famille de Mornay, ancienne propriétaire du seigneurie de Gommecourt avant que celle-ci ne passe aux Silly en 1615, que viendra au XVIIᵉ siècle le nouveau propriétaire du manoir d'Omerville. Notre territoire a beaucoup tissé avec celui-ci.

L'église Saint-Martin : un témoin roman dans le Vexin

Au cœur du village, dans l'angle de la rue du Presbytère et de la rue de Mousseau, l'église Saint-Martin présente une silhouette singulière. Son plan allongé à vaisseau unique se développe en quatre travées d'époques successives, qui se succèdent en enfilade et racontent à elles seules l'histoire architecturale de la paroisse. Les murs des deuxième et troisième travées de la nef, ainsi que la base du clocher central, sont la partie la plus ancienne de l'édifice et remontent au moins au dernier quart du XIᵉ siècle, voire au tout début du XIIᵉ.

Le clocher central, roman, voûté en berceau à sa base, était surmonté au milieu du XIIᵉ siècle d'une élégante flèche de pierre. Le 2 avril 1897, la foudre s'abat sur le clocher au cours d'un violent orage et l'extrémité de la flèche s'écroule avec fracas. Des fissures se produisent à la base. Par mesure de sécurité, le conseil municipal de l'époque décide en 1905 de remplacer la flèche par un simple toit à quatre pans en ardoises — option pragmatique qui prive l'église de sa silhouette d'origine mais préserve l'édifice.

À l'intérieur, le chœur de deux travées, élevé vers 1220-1230, reflète les dernières années de la première période gothique. Le sanctuaire à abside polygonale est ajouté au dernier quart du XIIIᵉ ou au début du XIVᵉ siècle. La nef est entièrement remaniée au XVIᵉ siècle, dans le style de transition gothique flamboyant - Renaissance, particulièrement lisible dans les fonts baptismaux. L'accès, condamné à l'ouest par manque de place, se fait par un portail classique aménagé au sud au XVIIᵉ siècle.

L'église abrite une gisante du XIVᵉ siècle considérée comme l'une des plus belles du Val-d'Oise. Mains jointes en prière, pieds posés sur un lévrier — symbole de la fidélité dans la sculpture funéraire — la défunte est encadrée de deux minuscules anges « d'une exécution remarquable » qui glissent un coussin sous sa tête. L'identité de la personne représentée reste un mystère : ni Marie de Trie (morte en 1525, donc bien après la facture de la sculpture), ni la mère supérieure d'un improbable couvent voisin. Les historiens locaux la jugent « digne d'une nécropole royale ».

L'église Saint-Martin est inscrite à l'inventaire des monuments historiques en 1926 puis classée par arrêté du 2 mai 1927 (référence Mérimée PA00080152). Elle ne sert plus que pour deux à trois célébrations annuelles, rattachée à la paroisse de Magny-en-Vexin.

Le manoir de Mornay-Villarceaux et la passion de Ninon de Lenclos

Face à l'église, sur la place Saint-Martin, le manoir de Mornay-Villarceaux — aussi appelé Hôtel des Essarts — est tenu par les experts pour le joyau architectural du village. Il est édifié au début du XVIᵉ siècle, vraisemblablement par Jean d'Isque, héritier de la seigneurie des Essarts, sur l'emplacement de l'ancien château médiéval. Sa longue façade rythmée par deux échauguettes en encorbellement, son portail charretier en plein cintre flanqué d'une porte piétonne et ses fenêtres à meneaux ornées de sculptures rappellent la double vocation initiale, à la fois défensive et résidentielle, du logis seigneurial.

Le 24 mai 1646 (et non 1647 comme on le lit parfois), le fief des Essarts est acquis par les Villarceaux, héritiers d'une lignée déjà solidement implantée à Chaussy. Un an plus tard, Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, capitaine-lieutenant puis capitaine des gardes du dauphin (futur Louis XIV), prend personnellement possession du manoir. Cette acquisition rentre dans la stratégie d'extension du domaine de Villarceaux : à la fin du XVIIᵉ siècle, le marquis tient un vaste ensemble de seigneuries — Chaussy, Omerville, Méré, Ambleville — auxquelles s'ajoute le fief de La Moinerie à Genainville.

C'est ici, dans le manoir d'Omerville, que Louis de Mornay aurait abrité pendant trois ans sa célèbre passion pour Ninon de Lenclos (Anne de Lanclos, 1620-1705), grande dame des salons parisiens, courtisane et femme de lettres dont les Lettres circulèrent dans toute l'Europe lettrée. La tradition locale rapporte que c'est à l'annonce de l'arrivée de sa femme légitime au château de Villarceaux, voisin et plus prestigieux, que Louis de Mornay installait Ninon « provisoirement » à Omerville. Une autre version, plus piquante, veut que Ninon préférât rejoindre en calèche le château d'Ambleville par un improbable souterrain. Le couple eut un fils, Louis de la Boissière, qui fera carrière dans la Marine royale. Après leur séparation, Louis de Mornay courtisera, sans succès, Françoise Scarron — la future Madame de Maintenon. Il mourra seul et endetté en 1691.

Le manoir conserve sa silhouette défensive mais cède sa fonction militaire dès la fin du XVIIIᵉ siècle, au profit d'une exploitation agricole. C'est cette ferme du manoir qui produira, au XIXᵉ siècle, les fromages ronds vendus sur la place Saint-Martin lors du marché hebdomadaire — donnant son nom à la fameuse Croix Fromage voisine. Le manoir est inscrit aux monuments historiques par arrêté du 2 mai 1927 (référence Mérimée PA00080153).

La commanderie de Louvières-Vaumion : du Temple à Malte

À environ un kilomètre au nord du bourg, dissimulés aujourd'hui dans une ferme agricole, subsistent les vestiges d'un troisième grand monument historique : la Commanderie des Templiers, plus exactement la Maison hospitalière de Louvières-Vaumion.

L'histoire commence en 1181, quand Gaudefroy d'Ambleville fait donation à l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (les Hospitaliers) de la « maison du Vaumion » — une ferme, une église et quelques terres situées à la limite des communes actuelles d'Omerville et d'Ambleville. En 1212, avec l'approbation de Guy de la Roche, seigneur de La Roche-Guyon, et du roi Philippe Auguste, les chevaliers de l'Ordre achètent au seigneur Gauthier de Louvières et à son neveu Raoul les terres adjacentes : la « maison » se transforme alors en domaine considérable. Seul Guillaume des Essarts, seigneur d'Omerville, refusera de céder ses parcelles en bord d'Aubette, son moulin et son vivier — résistance privée à l'expansion hospitalière qui témoigne du poids déjà acquis par la seigneurie locale.

Un siècle plus tard, après la dissolution de l'Ordre du Temple prononcée au concile de Vienne en 1312, la commanderie templière voisine de Villedieu-les-Maurepas (à Élancourt, Yvelines) est rattachée au domaine de Louviers-Vaumion. Affaibli par la guerre de Cent Ans, le domaine est rattaché en 1474 à l'hôpital Saint-Jean-de-Latran à Paris, qui dépend du grand prieuré de France.

La commanderie de Louviers-Vaumion à Omerville n'est créée comme telle qu'en 1633, dans le cadre d'une vaste réorganisation des commanderies après la prospérité retrouvée des Hospitaliers. Y sont alors rattachées la commanderie de Cernay (à Ermont, Val-d'Oise) et plusieurs domaines de la région de Saint-Prix et du Pays de Thelle. C'est la ferme de Louvières, à Omerville, qui en devient le chef-lieu. Quarante-deux commandeurs se succèdent à sa tête, jusqu'à la dissolution révolutionnaire.

Le domaine est vendu comme bien national en 1790. Il n'en subsiste aujourd'hui que des caves voûtées d'ogives intégrées aux bâtiments d'une ferme privée, une tour et une porte du bâtiment sud, ainsi que le mur d'enceinte. L'ancienne commanderie est inscrite aux monuments historiques par arrêté du 4 juin 1926 (référence Mérimée PA00080149).

Croix, calvaires et petit patrimoine

Omerville possède un riche petit patrimoine de croix vexinoises, dont deux sont classées. La plus emblématique est la Croix Fromage, sur la place Saint-Martin : une croix pattée cerclée dans un disque de pierre, taillée d'un bloc avec son fût cylindrique de 2,50 m, posée sur un petit socle carré. Sa morphologie l'apparente à la fois aux croix templières de la Villedieu et à l'abacus — sceptre de commandement des Hospitaliers. La tradition locale rapporte qu'elle aurait été déplacée à la Révolution depuis la commanderie de Louvières vers la place du village, mais cela reste contesté. Son surnom — « Croix Fromage » — vient simplement du marché aux fromages ronds qui se tenait là au XIXᵉ siècle. Elle est classée monument historique en 1927.

La Croix de cimetière du XVᵉ siècle, dans le cimetière actuel, est elle aussi classée. C'est l'une des deux croix de calvaire de la commune (l'autre, le sommet, est conservée dans l'église Saint-Martin), ornée d'une « ornementation très filigrane » en style flamboyant, sur une colonne octogonale à socle à trois paliers. Près de l'église, une petite croix pattée trapue de 52 cm joue le rôle d'une simple borne ; elle vient elle aussi du chemin avant d'être ramenée sur la place au XXᵉ siècle.

À la sortie du village vers Magny-en-Vexin, la Croix quatre-pieds — croix latine posée sur un banc de pierre à quatre pieds — figure avec la Croix Fromage sur le blason d'Omerville.

Personnalités liées au village

Le manoir de Mornay-Villarceaux a vu défiler quelques figures notables, dont Ninon de Lenclos elle-même, qui n'y est pas née mais y a passé plusieurs étés. Louis de Mornay (mort en 1691) y a tenu, comme dit plus haut, sa résidence campagnarde et sa garçonnière mondaine.

Mais la personnalité la plus singulière reste celle de l'abbé Antoine-Henri de Bérault-Bercastel (1722-1794), curé d'Omerville à partir de 1758. C'est durant son ministère paroissial qu'il commence la rédaction d'une monumentale Histoire générale de l'Église en vingt-quatre volumes, publiée entre 1778 et 1790, traduite dans plusieurs langues et plusieurs fois rééditée au XIXᵉ siècle. La notoriété européenne de Bérault-Bercastel n'arrive cependant qu'après son départ d'Omerville en 1769, quand il est nommé chanoine de Noyon. Il meurt en 1794, dans la tourmente révolutionnaire.

Géographie et carrefour vexinois

Omerville est limitrophe de sept communes : Magny-en-Vexin (sud-ouest), Saint-Gervais (sud), Banthelu (sud-est), Hodent (est), Ambleville (nord-est), Maudétour-en-Vexin (nord-ouest, brièvement) et Saint-Clair-sur-Epte (nord, par le hameau de Gerville).

La proximité avec Saint-Clair-sur-Epte, à 4 km au nord, situe Omerville à l'extrémité ouest du Vexin français, dans le secteur même où se dessine, depuis le traité de 911 entre Charles le Simple et Rollon, la frontière historique entre l'Île-de-France et la Normandie — frontière que nous évoquons dans notre page consacrée au Haut Moyen Âge. La commune est traversée par le GR 11, qui relie le Vexin français au Vexin normand par les sentiers de plateau.

Le nord de la commune touche par ailleurs au territoire de Chaussy et au prestigieux Domaine de Villarceaux (~3 km à l'est par le plateau), siège de la branche aînée des Mornay-Villarceaux — un voisinage qui explique l'acquisition d'Omerville en 1646 et l'usage que Louis de Mornay y fit du manoir comme antichambre amoureuse de son château principal.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence reste Roland Vasseur et Françoise Waro, Villages du Vexin : Omerville, architecture et société (Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1988, 112 p.) — synthèse complète des sources locales que les visiteurs peuvent consulter à la mairie ou à la bibliothèque de Pontoise. Le tome 2 du Patrimoine des Communes du Val-d'Oise (Flohic, 1999, pp. 578-582) en propose un résumé richement illustré.

Pour la commanderie, l'ouvrage classique d'Eugène Mannier, Ordre de Malte : Les commanderies du grand-prieuré de France d'après les documents inédits conservés aux Archives nationales (Paris, Aubry & Dumoulin, 1872, 808 p.), reste la référence pour le grand prieuré de France.

Enfin, pour qui voudrait découvrir Omerville sur le terrain, la mairie organise des visites guidées plusieurs fois par an, notamment lors des Journées européennes du patrimoine ; l'église Saint-Martin n'est accessible qu'à cette occasion et lors des rares célébrations annuelles. Le GR 11 permet une magnifique promenade de plateau qui mène vers Chaussy, Villarceaux et la vallée de l'Aubette.

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Perdreauville

Manoir d'Apremont à Perdreauville
Manoir d'Apremont, l'un des plus anciens manoirs seigneuriaux des Yvelines (fin du XVᵉ - début du XVIᵉ siècle), au cœur du hameau du même nom. Sa façade alternant assises de pierre calcaire et de silex grossièrement taillés en fait l'un des édifices les plus singuliers du Mantois. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Perdreauville dans le département des Yvelines
Situation de Perdreauville dans le département des Yvelines Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Yvelines (78)
Communauté de communes
CU Grand Paris Seine et Oise
Position
Sur le plateau du Mantois, 8 km au sud-ouest de Mantes-la-Jolie et 12 km au sud de Bonnières-sur-Seine ; berceau possible du grand Sully, et terre des manoirs d'Apremont et des Beurons aux destinées entrelacées avec Rosny-sur-Seine.

Carte d'identité

Perdreauville est une commune rurale des Yvelines d'environ 920 habitants (Perdreauvillois), située sur le plateau du Mantois, à 8 km au sud-ouest de Mantes-la-Jolie et 12 km au sud de Bonnières-sur-Seine, dont elle dépend pour le canton. Son territoire de 1 118 hectares, le double de la moyenne yvelinoise, se déploie en forme de T sur six kilomètres d'est en ouest et 5,5 du nord au sud, en grande partie sur le plateau (130-140 m d'altitude) mais profondément entaillé au nord-ouest par le vallon du ru de Bléry, qui descend vers la Seine à Rosny-sur-Seine. La commune appartient depuis 2016 à la Communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise.

Le territoire est essentiellement rural : 95 % d'espaces agricoles ou forestiers, dont 15 % couverts par la forêt régionale de Rosny, sa pointe méridionale, classée ZNIEFF. L'habitat se concentre dans le bourg principal de Perdreauville, à la limite est, autour duquel gravitent plusieurs hameaux : le Petit Perdreauville, la Belle Côte et Apremont au nord, Haussepied, les Gaudimonts, la Mare la forge et la Verrière au sud.

Le nom de la commune apparaît pour la première fois dans une charte de Cluny du 16 février 1168 sous la forme latinisée Perita Villa, puis [in] Pertriavilla en 1210-1211, Prodrieinvilla vers 1250. Il dérive de l'anthroponyme germanique Pertricus et du terme toponymique vile (« domaine rural » en ancien français, plus tard villa dans les textes latins). C'est encore une de ces toponymies en -villa qui jalonnent toute la deuxième vague de défrichement carolingien dont nous avons vu, dans la notice de Omerville, qu'elle marque le paysage du Vexin et du Mantois.

Dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, Perdreauville occupe une place inattendue : non par sa propre position géographique, qui est celle d'un village rural du plateau du Mantois, mais par le destin biographique de Sully et par les liens du domaine d'Apremont avec ceux de Rosny et de Mantes — autant de fils qui se croisent à 12 km au nord-est de Gommecourt et qui font de cette commune un nœud secret de l'histoire moderne et contemporaine du secteur.

Le château des Beurons et le berceau contesté de Sully

Dans le bois des Beurons, secteur sud de la forêt régionale de Rosny, à la limite nord du territoire de Perdreauville et à proximité immédiate du hameau d'Apremont, se trouvaient les ruines d'un château seigneurial dont l'histoire est intimement liée à celle de Rosny et de la famille de Béthune.

L'histoire du site remonte au XIIIᵉ siècle, époque où Beuron n'est encore qu'un bois. Une allée pavée conduit aux vestiges d'un château construit par les seigneurs de Rosny, qui en font progressivement leur résidence de chasse en marge de leur fief principal. Ruinés pendant la guerre de Cent Ans, les Rosny ne peuvent restaurer leur château avant le XVIIᵉ siècle. C'est à cette occasion, vers 1615, que le conseiller et médecin du roi Louis XIII, Simon Letellier, fait reconstruire un nouvel édifice en lieu et place du château médiéval.

C'est ici que se joue l'une des énigmes biographiques les plus tenaces de l'histoire locale : le lieu de naissance de Maximilien de Béthune, futur duc de Sully (1559-1641). La tradition de Perdreauville rapporte que Sully serait né au château des Beurons le 13 décembre 1559, dans la résidence campagnarde de ses parents François de Béthune et Charlotte Dauvet. Cette version est défendue par les ouvrages généalogiques anciens et par la mémoire communale. Mais les sources institutionnelles dominantes (Wikipédia, FranceArchives, Larousse, le château de Sully-sur-Loire et l'article de référence de l'Académie) localisent la naissance au château féodal de Rosny-sur-Seine, à quelques kilomètres au nord, sur la rive de la Seine. La page Wikipédia de Perdreauville elle-même nuance : « Sully est peut-être né dans l'ancien château des Beurons ».

La question est sans doute insoluble en l'état des sources. Une chose est certaine : que ce soit à Rosny ou aux Beurons, l'enfant baptisé Maximilien y a passé une partie de son enfance avant d'être présenté en 1571, à douze ans, à Henri de Navarre — l'événement qui scellera son destin. Le futur Sully échappera de justesse au massacre de la Saint-Barthélemy (24 août 1572) grâce à sa présence d'esprit (un livre d'heures catholique sous le bras et une robe d'écolier traversant les rues de Paris), suivra Henri de Navarre dans toutes ses guerres, et deviendra surintendant des finances en 1598, grand maître de l'artillerie en 1599, et premier duc de Sully en 1606.

Dans le bois des Beurons, un peu à l'est d'Apremont, se dresse encore aujourd'hui un arbre remarquable : le « chêne Mademoiselle », témoin de plus de quatre mètres de circonférence. La tradition rapporte que la fille de Sully aurait planté ce chêne pour symboliser la rencontre entre son père et Henri IV dans la forêt de Rosny, au retour de la bataille d'Ivry (14 mars 1590) — moment fondateur de la reconquête du royaume par le futur roi de France. Le chêne actuel, vieillissant, se meurt aujourd'hui ; le 8 mars 2024, les enfants de l'école du Chêne Mademoiselle de Rosny et leurs élus ont planté un nouveau chêne à proximité, pour perpétuer le souvenir.

Le chêne Mademoiselle.
Le chêne mademoiselle.

Du château des Beurons proprement dit, il ne reste que quelques ruines dans la forêt. Trois arcades provenant de l'édifice ont été démontées et remontées dans un parc public du centre de Bonnières-sur-Seine : ce sont elles que l'on voit aujourd'hui, à 10 km de Perdreauville, sans toujours savoir d'où elles viennent.

La famille de Béthune était protestante calviniste, et c'est dans cette religion que le jeune Maximilien fut élevé à Rosny et aux Beurons. Cette ascendance huguenote — celle d'un futur ministre fidèle à sa foi tout au long de son service auprès du Béarnais — fait de Perdreauville une terre indirectement concernée par le protestantisme régional, sujet que nous traitons par ailleurs dans notre article sur le Protestantisme à Gommecourt.

Le manoir d'Apremont : huit siècles d'aristocratie rurale

Au cœur du hameau d'Apremont, à 1 km au nord du bourg, se dresse l'un des plus anciens manoirs seigneuriaux des Yvelines : une demeure de la fin du XVᵉ ou du début du XVIᵉ siècle, dont l'appareillage de façade — assises alternées de petites pierres calcaires et de silex grossièrement taillés — est aussi rare que pittoresque. Le bâtiment principal est cantonné de deux tourelles d'angle à toiture en poivrière qui rappellent une fonction défensive antérieure.

L'histoire d'Apremont commence beaucoup plus tôt. Au XIVᵉ siècle, le fief appartient à la famille de Mauvoisin, lignée de croisés bien connue dans le Mantois (qu'on retrouve dans les toponymes voisins Jouy-Mauvoisin, Fontenay-Mauvoisin, Boissy-Mauvoisin). En 1350, Guy IV de Mauvoisin cède la terre à son frère Jean, qui meurt sans postérité ; sa nièce Béatrix en hérite et l'apporte en dot, avec Perdreauville et Rosny, à son mari Jean, sire de La Ferté. À sa mort en 1392, le fief revient à Agnès de Mauvoisin et Robert de la Noue, qui en font dresser un inventaire précieux : « la terre d'Apremont, la haute justice, moyenne et basse, le manoir, court, colombier, les jardins... »

La suite des seigneurs se perd jusqu'à 1470, date à laquelle Claudin d'Amfreville-sur-Iton se déclare seigneur d'Apremont. Sa veuve, Ysabelle du Mesnil-Jourdain, rend aveu vers 1580 au seigneur de Rosny pour « la seigneurie d'Apremont, le manoir, cours et colombier, pressoir, qui de présent sont en décadence ». C'est cet aveu désolé qui motive la reconstruction du manoir actuel dans les années 1580-1600. Le fief passe ensuite par mariages successifs : Jacques d'Amfreville, Nicolas d'Amfreville, Hector de Vipart, baron de Bec-Thomas, puis (1623) Marie Dauvet et son mari, puis (1660) la famille Bouton de Chamilly par le mariage de Catherine — la branche d'Erard Bouton, comte de Chamilly, page du Grand Condé à Rocroy et Fribourg, futur maréchal de camp.

Au début du XVIIIᵉ siècle, le fief est acheté par François-Olivier de Sénozan, qui est également seigneur de Rosny-sur-Seine. Désormais, l'histoire d'Apremont est liée à celle de Rosny. Le domaine passe par mariage à la famille Talleyrand-Périgord (la grande famille du diplomate), puis en 1818 au duc de Berry.

La duchesse de Berry au manoir d'Apremont

Marie-Caroline de Bourbon-Sicile, duchesse de Berry (1798-1870), est l'une des figures politiques les plus singulières de la première moitié du XIXᵉ siècle. Veuve du duc de Berry assassiné en 1820, mère de l'héritier légitime des Bourbons, l'enfant du miracle qui deviendra le comte de Chambord (futur prétendant légitimiste « Henri V »), elle s'illustre par son énergie politique et son aventurisme. En 1832, elle organise depuis l'Italie un débarquement en Provence et tente de soulever la Vendée contre Louis-Philippe : c'est l'échec retentissant, suivi de son arrestation à Nantes, de sa grossesse imprévue qui fera scandale, et de son exil définitif.

C'est dans ce contexte qu'elle a vécu, en partie, au manoir d'Apremont. Le château de Rosny-sur-Seine et son domaine, dont Apremont est dépendance, lui appartiennent en propre via l'héritage de son mari. Elle s'en dessaisit après la Révolution de 1830 — sa fuite la prive de la jouissance directe du domaine, mais l'attachement personnel reste. Le manoir d'Apremont garde aujourd'hui, dans la mémoire locale, le souvenir de cette dame légitimiste dont le destin a marqué les premières années de la monarchie de Juillet.

Dans les années 1900, le manoir est loué à Gabriel Hanotaux (1853-1944), qui en fait sa résidence campagnarde. Hanotaux est alors une figure majeure : ministre des Affaires étrangères de la Troisième République (1894-1895 puis 1896-1898), académicien élu en 1897 sur le fauteuil de Paul Challemel-Lacour, historien de Richelieu dont il publie une monumentale histoire en huit volumes entre 1893 et 1947. Diplomate de carrière, il a négocié le rapprochement franco-russe, encouragé la mission Marchand (qui aboutira à Fachoda), et fondé en 1909 le Comité France-Amérique pour renforcer le lien transatlantique. Il quitte la politique pour se consacrer à l'histoire et au rayonnement français : ambassadeur extraordinaire à la canonisation de Jeanne d'Arc (1920), délégué à la Société des Nations (1920-1923).

Le manoir d'Apremont n'est aujourd'hui pas classé monument historique — un fait paradoxal au vu de son ancienneté et de son histoire. Une association locale, « Apremont et son manoir », créée le 27 janvier 2018, milite activement pour son inscription à l'inventaire des monuments historiques des Yvelines.

Le manoir d'Apremont à Perdreauville, berceau de la famille Mauvoisin.
Le manoir d'Apremont à Perdreauville, berceau de la famille Mauvoisin

L'église Saint-Martin et le patrimoine du bourg

L'église Saint-Martin est l'ancienne chapelle seigneuriale du château, datée du XIᵉ siècle dans ses parties les plus anciennes. Elle a été remaniée au XVIᵉ siècle, puis profondément reconstruite en 1930 à la suite d'un glissement de terrain qui emporta une partie de la nef et le clocher. Pour des raisons de stabilité, elle fut alors reconstruite plus courte que son emprise originelle — c'est sa silhouette actuelle, modeste mais émouvante, qui domine le village.

L'édifice ne bénéficie d'aucune protection au titre des monuments historiques. La commune ne compte d'ailleurs aucun monument historique inscrit ou classé sur son territoire — fait surprenant au vu de la richesse seigneuriale du lieu, et qui explique en partie l'engagement de l'association Apremont et son manoir pour faire évoluer cette situation.

Dans le cimetière communal, deux inhumations marquantes : deux aviateurs anglais tués lors d'un combat aérien de juin 1940, et celle de Pol Bury (1922-2005), pionnier belge de l'art cinétique, sculpteur des célèbres fontaines à boules mobiles des jardins du Palais-Royal à Paris et de nombreuses œuvres monumentales (Guggenheim de New York, Fondation Maeght, Université de l'Iowa). Pol Bury avait installé son atelier à Perdreauville et y a vécu jusqu'à sa mort en 2005. Son œuvre, fondée sur le « mouvement extrêmement lent » comme moyen d'expression, est aujourd'hui considérée comme l'une des contributions majeures du XXᵉ siècle à l'art contemporain.

Le retour des arcades à Bonnières-sur-Seine

Avant de quitter Perdreauville, il faut signaler un détail patrimonial peu connu : les trois arcades du château des Beurons, démontées des ruines, ont été remontées dans un parc public au centre de Bonnières-sur-Seine au XXᵉ siècle. Pour le promeneur qui les contemple à Bonnières, sans le savoir, c'est un fragment du château natal supposé de Sully qu'il a sous les yeux — un transfert symbolique qui rapproche les deux communes du Mantois autour d'une même mémoire de pierre, et qui illustre, à sa modeste mesure, ce dialogue entre rivières et plateau que nous suivons à travers tout le secteur.

Géographie et carrefour discret

Perdreauville est limitrophe de huit communes : Rosny-sur-Seine au nord, Jouy-Mauvoisin et Fontenay-Mauvoisin à l'est, Favrieux au sud-ouest, Le Tertre-Saint-Denis au sud, Ménerville au sud-ouest, Boissy-Mauvoisin à l'ouest, Bréval et Saint-Illiers-la-Ville au nord-ouest.

Deux axes routiers traversent la commune : la départementale D 110, qui relie Mantes-la-Ville à Bréval en traversant le bourg, et la D 114, qui relie Rosny-sur-Seine à Saint-Illiers-le-Bois et passe par le hameau de la Belle Côte au nord. La ligne ferroviaire Paris-Cherbourg longe la limite sud-ouest et desservait autrefois une halte à Ménerville, à 2,5 km du bourg. Le GR 26, sentier de grande randonnée reliant Paris à Deauville par la rive sud de la Seine, traverse le Petit Perdreauville.

La commune marque le partage entre le plateau du Mantois proprement dit et la vallée de la Seine. Si Perdreauville n'a pas accès direct au fleuve, la forêt régionale de Rosny, qui couvre 15 % de son territoire, offre depuis le plateau de Chevry de magnifiques belvédères sur les boucles de Guernes et de Moisson — autre rappel, depuis le sud, du paysage de presqu'île que nous avons décrit dans notre notice de Moisson.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence sur le patrimoine local est le tome 1 du Patrimoine des Communes des Yvelines publié par les Éditions Flohic en 2000 (ISBN 2-84234-070-1), aux pages 120-122.

Pour la biographie de Sully, la référence est l'article fouillé du portail FranceArchives consacré à Maximilien de Béthune, duc de Sully, qui pèse soigneusement les sources sur le lieu de naissance. L'Académie française propose une notice biographique sur Gabriel Hanotaux, et la thèse récente d'Emmanuelle Haim, Gabriel Hanotaux, un homme d'État, historien et académicien au service de la Nation française (1898-1944) (Sorbonne, 2022) renouvelle profondément la connaissance de cette « figure oubliée de la Troisième République ».

Pour Pol Bury, le catalogue raisonné en ligne du Centre Daily-Bul & C° et le Centre de la Communauté française de Belgique maintiennent une documentation de référence ; le film documentaire d'Arthur Ghenne, Pol Bury, la poésie de la lenteur (57 min, 2014), constitue une bonne porte d'entrée dans l'œuvre.

Enfin, pour qui voudrait découvrir Perdreauville sur le terrain, le chêne Mademoiselle est accessible depuis le bois des Beurons par les sentiers de la forêt régionale de Rosny ; le manoir d'Apremont reste une propriété privée mais s'observe depuis la rue du Manoir ; et la tombe de Pol Bury est dans le petit cimetière communal, à quelques pas de l'église Saint-Martin.

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Blason de Port-Mort

Port-Mort

Écartelé : au 1ᵉʳ de gueules à deux léopards d'or l'un au-dessus de l'autre (Normandie), au 2ᵉ d'or au cep de vigne au naturel fruité de gueules (la côte d'Annebault, 88 vignerons en 1791), au 3ᵉ d'or à la nef de sable habillée de gueules voguant sur trois burelles ondées et alésées d'azur (la Seine et le port), au 4ᵉ d'azur à trois fleurs de lis d'or (le mariage royal de 1200). Blason composé par la commune au début du XXIᵉ siècle pour synthétiser son histoire.

Le menhir « Gravier de Gargantua » à l'entrée de Port-Mort
Le menhir dit « Gravier de Gargantua » à l'entrée ouest du village, classé monument historique en 1923. Mentionné dès 1832 par Auguste Le Prévost, ce monolithe de calcaire sénonien du Néolithique signale la présence d'un gué naturel sur la Seine — la même barre calcaire qui porte la butte de Châteauneuf et son château capétien. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Port-Mort dans le département de l'Eure
Situation de Port-Mort dans le département de l'Eure Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Eure (27)
Communauté de communes
CA Seine Normandie Agglomération
Position
Sur la rive gauche de la Seine, 8 km en aval de Vernon et 6 km en amont des Andelys, en face de l'Île aux Bœufs ; verrou capétien construit en 1198 en pleine terre anglo-normande par Philippe Auguste, lieu du mariage de Blanche de Castille et du futur Louis VIII en 1200, gardienne d'un menhir néolithique classé monument historique.

Carte d'identité

Port-Mort est une commune rurale de l'Eure de 891 habitants (Pormortais, recensement 2022), située sur la rive gauche de la Seine, à 8 km en aval de Vernon et à 6 km en amont des Andelys. Son territoire de 12,17 km² s'étire entre le fleuve, qu'il borde sur près de quatre kilomètres, et le plateau du Vexin normand qui culmine à 138 mètres. La commune appartient à la Communauté d'agglomération Seine Normandie Agglomération (SNA), au canton et à l'arrondissement des Andelys, et inclut une partie de l'île Besac dans la Seine, partagée avec Saint-Pierre-la-Garenne sur la rive opposée.

Le bourg s'est construit dans la vallée alluviale étroite, entre la Seine et la falaise crayeuse, avec ses hameaux disséminés : Châteauneuf au nord (sur l'éperon dominant), Le Mesnil, Le Thuit, La Mi-Voie et La Roque. La commune est desservie par l'ancienne route nationale 313 (actuelle RD 313), axe étroit qui longe la Seine de Vernon aux Andelys, et par la RD 10 vers Hennezis et l'intérieur du plateau. Le chemin de halage offre une magnifique promenade au bord du fleuve.

Dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, Port-Mort occupe une place tout à fait singulière. Plus qu'aucune autre commune de notre secteur — à l'exception peut-être de Saint-Clair-sur-Epte —, c'est ici, à hauteur du Goulet, que s'est jouée la frontière médiévale entre le royaume capétien et le duché normand. Sur deux kilomètres de fleuve seulement, à la fin du XIIᵉ siècle, se faisaient face quatre châteaux ennemis : Château-Gaillard (1196-1198), le fort anglais avancé de Boutavant (1197) sur l'île de la Tour, le fort capétien du Goulet sur l'Île aux Bœufs, et Châteauneuf (1198) à Port-Mort. C'est, à plus petite échelle, l'équivalent stratégique de ce que la confluence Seine-Epte représente pour Gommecourt et Clachaloze — un nœud frontalier de la chrétienté médiévale.

Le menhir « Gravier de Gargantua » : 5 000 ans de mémoire

À l'entrée ouest du village, au bord de la D 313 en venant de Courcelles-sur-Seine ou des Andelys, se dresse le menhir dit « Gravier de Gargantua ». Ce bloc de calcaire sénonien mesure aujourd'hui 3,50 m de haut, 2,50 m de large et 0,70 m d'épaisseur ; il fut autrefois plus haut, mais il a été brisé en deux lors de son déplacement au XIXᵉ siècle. Le tronçon enterré d'un mètre est resté en place. Le monument est attribué au Néolithique, comme tous les grands menhirs du Vexin, et des haches polies ou des pièces destinées au polissage ont été retrouvées sur le territoire communal, confirmant une occupation humaine dense à l'époque.

L'histoire de sa redécouverte est savoureuse. Auguste Le Prévost (1787-1859), savant antiquaire de l'Eure, fut le premier à le mentionner en 1832, le décrivant comme « un menhir conique de dix pieds de hauteur environ, et de cinq à six de largeur à sa base ». En 1879, le vicomte de Pulligny relate que, lors du déplacement pour l'aménagement d'une route, l'ouvrier chargé de l'opération a tranché le monolithe au ras du sol, laissant un tronçon enterré d'un mètre. Le marquis de Graville obtint alors que la partie restante soit réimplantée dans son orientation primitive, et fit réparer les angles inférieurs. Léon Coutil, dans son Inventaire des menhirs et dolmens de France : Eure publié en 1896, en consigne la description définitive. Le menhir a été classé au titre des monuments historiques par arrêté du 10 janvier 1923, ce qui le protège depuis de nouvelles destructions.

Le surnom « Gravier de Gargantua » renvoie à la tradition rabelaisienne : selon une légende locale, le géant Gargantua aurait perdu en passant ce caillou tombé de sa chaussure. Mais l'analyse scientifique y voit plutôt une borne préhistorique, peut-être signal de proximité d'un dolmen disparu, peut-être marqueur de gué naturel sur la Seine — l'emplacement du menhir correspond en effet à la barre calcaire qui prolonge la butte de Châteauneuf sous le lit du fleuve et qui a permis, dès le Néolithique, le passage d'une rive à l'autre. On retrouve la trace de cet ensemble de mégalithes du Vexin dans notre article dédié, Les mégalithes et allées couvertes du Vexin, qui replace le Gravier de Gargantua dans son contexte régional.

Châteauneuf : un château français en terre anglo-normande (1198)

À la fin du XIIᵉ siècle, alors que Richard Cœur de Lion, duc de Normandie et roi d'Angleterre, fait construire entre 1197 et 1198 le formidable Château-Gaillard sur la falaise des Andelys — à 6 km en aval — pour verrouiller la frontière contre Philippe Auguste, le roi de France réplique par un coup d'audace : il fait édifier en 1198, en territoire anglo-normand, un petit fort sur le piton rocheux qui domine la vallée de la Seine à hauteur de Port-Mort. C'est Châteauneuf, château « neuf » construit en réplique au Château-Gaillard tout aussi neuf.

Le paradoxe diplomatique est saisissant : comment Philippe Auguste a-t-il pu construire une place forte dans le duché de Normandie, alors propriété des Plantagenêt ? Les historiens supposent qu'il y eut une cession ponctuelle ou un arrangement local dont la trace s'est perdue ; on a aussi suggéré que la construction fut tolérée parce qu'elle se faisait sur un secteur frontalier ambigu, déjà partiellement contrôlé par les troupes royales. Quoi qu'il en soit, la butte de Châteauneuf dominait la Seine à 40 mètres de hauteur sur un piton calcaire et offrait, comme à Château-Gaillard et à Notre-Dame-de-l'Isle (fort capétien du Goulet sur l'Île aux Bœufs), un poste d'observation imprenable sur le fleuve. On suppose, même si rien n'est prouvé, que le site avait peut-être déjà été utilisé comme oppidum gaulois des Véliocasses — la tribu qui occupait le Vexin au moment de la conquête romaine.

Châteauneuf joue son rôle quelques années à peine. En 1202, Philippe Auguste reprend la guerre, fait raser le fort anglais de Boutavant en préalable au siège du Château-Gaillard, et fait tomber la forteresse de Richard en 1204. Toute la Normandie continentale bascule alors dans le domaine royal, et Châteauneuf perd sa raison d'être : il sera abandonné pour des raisons mystérieuses dans le courant du XIIIᵉ siècle, peut-être parce que son rôle frontalier disparut avec la conquête capétienne. Il en reste aujourd'hui les soubassements du donjon, accessibles à toute heure mais à fréquenter avec prudence — l'éperon est friable et le sentier d'accès vertigineux.

📖 SCÈNE DE VIE : Le mariage du 23 mai 1200
Église Saint-Martin de Châteauneuf, mardi 23 mai 1200

L'aube de ce mardi de mai 1200 monte lentement sur la falaise. En contrebas de l'éperon de Châteauneuf, sur le rivage qui borde la Seine, la petite église Saint-Martin — construite vers l'an 1100, voûtée en berceau, simple comme un fanal de pierre dans la verdure — s'apprête à accueillir un mariage qu'aucun chroniqueur n'aurait imaginé célébrer en ce lieu.

Une enfant de douze ans, en robe de Castille, descend du château de Boutavant, où son oncle Jean sans Terre l'a accueillie quelques jours plus tôt. Elle s'appelle Blanche, fille du roi Alphonse VIII de Castille et d'Aliénor d'Angleterre — petite-fille de la formidable Aliénor d'Aquitaine, qui est venue elle-même la chercher en Espagne quelques mois plus tôt malgré ses quatre-vingts ans passés. À ses côtés marche un adolescent de treize ans, Louis, fils de Philippe Auguste et futur Louis VIII de France. Ils ne se connaissent que depuis quelques jours.

Aucun des deux rois n'est présent dans l'église. Le mariage ne peut pas se célébrer en domaine royal français, parce que le pape Innocent III a frappé tout le royaume d'interdit depuis que Philippe Auguste a répudié sa seconde épouse Ingeburge de Danemark. Et il ne peut pas non plus se célébrer dans l'église des Andelys, en territoire Plantagenêt, parce qu'il faudrait que Jean sans Terre et Philippe Auguste y siègent côte à côte — politiquement impensable. La solution est trouvée : Port-Mort, en terre normande mais sous la protection du château capétien tout proche, à mi-chemin entre les deux puissances.

C'est Élie de Malemort, archevêque de Bordeaux, qui préside la cérémonie. Il a accompagné Blanche depuis la Garonne. Devant lui, la jeune princesse castillane prête le serment dans une langue qu'elle parle à peine — le français du nord —, et le jeune prince français lui répond, en latin, les paroles rituelles que tout chrétien apprend à dix ans. Personne ne sait, dans cette église modeste, que cette enfant deviendra la mère de Saint Louis, et que Louis lui-même, dans douze ans, sera surnommé « Louis le Lion » pour sa bravoure à la bataille de La Roche-aux-Moines.

La cérémonie achevée, le cortège remonte vers l'éperon. La jeune mariée pleure, dit-on, dans sa litière. Elle est loin de la cour de Castille où elle a grandi entourée de sœurs ; elle quitte sa grand-mère Aliénor d'Aquitaine pour ne plus jamais la revoir — celle-ci s'éteindra quatre ans plus tard à Fontevraud. Mais la diplomatie a fait son œuvre : la paix entre la France et l'Angleterre tient pour deux ans, et le traité du Goulet, signé la veille à quelques centaines de mètres au-dessus du fleuve, est désormais scellé par le sang d'un mariage.

De l'église Saint-Martin de Châteauneuf, il ne reste aujourd'hui plus rien. Elle a été supprimée à la fin du XVIIIᵉ siècle par un décret royal d'union des deux paroisses de Port-Mort ; ses pierres ont servi ailleurs. Mais la place qu'elle occupait — au pied de la butte, face à la Seine — est encore reconnaissable. C'est de là, sans doute, qu'il faudrait imaginer, ce 23 mai 1200, la silhouette frêle de Blanche de Castille montant la Seine pour la première fois.

Vue d'artiste ou plan du site de l'église Saint-Martin de Châteauneuf à Port-Mort
Le site de l'ancienne église Saint-Martin de Châteauneuf, au pied du piton rocheux, où fut célébré le 23 mai 1200 le mariage de Blanche de Castille et du futur Louis VIII (image d'illustration).

Les deux églises : Saint-Martin et Saint-Pierre

L'histoire ecclésiastique de Port-Mort est singulière : la commune comptait, jusqu'au XVIIIᵉ siècle, deux paroisses distinctesSaint-Pierre de Port-Mort, dans le bourg sur l'emplacement de l'actuel cimetière, et Saint-Martin de Châteauneuf, en contrebas du piton rocheux. L'église Saint-Martin est celle qui accueillit le mariage royal de 1200, construite vers 1100 (parties les plus anciennes datables du XIIᵉ siècle), elle desservait la communauté du hameau de Châteauneuf et resta paroisse distincte tout au long du Moyen Âge et de l'Ancien Régime.

C'est par lettre de patente royale du 19 janvier 1770, dans le cadre de la réorganisation paroissiale du diocèse, que les deux paroisses sont unies et que Saint-Martin de Châteauneuf est supprimée. Le décret du parlement de Rouen du 1ᵉʳ mars 1770 rend la mesure exécutoire. Une école de filles est créée dans la foulée, financée par le legs d'un certain sieur Carey et installée dans la maison entre la boulangerie et l'ancien corps des sapeurs-pompiers. Sonnant le glas de l'église médiévale, l'épisode marque la fin de six siècles de présence paroissiale au pied du château.

L'église paroissiale actuelle Saint-Pierre est construite en 1875 au cœur du nouveau centre du village, après un échange de terrains entre la commune et le comte de Graville. Plus modeste que ses devancières, elle abrite néanmoins le tombeau de saint Ethbin — un moine d'origine bretonne du VIIᵉ siècle dont les reliques ont été conservées à Port-Mort à une époque inconnue, et dont le souvenir tenace illustre l'ancienneté chrétienne du site. Le tombeau est aujourd'hui un objet de dévotion locale et figure dans l'inventaire général du patrimoine.

Les seigneurs : du Moyen Âge aux Jubert de Bouville

Du Moyen Âge à la Révolution, Port-Mort relève successivement de plusieurs lignées. Grimoult de Plessis, vassal du duc de Normandie au XIᵉ siècle, est l'un des premiers seigneurs identifiables ; selon certaines sources, c'est lui qui aurait été l'initiateur du premier château fort, avant la reconstruction capétienne de 1198.

Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, c'est la famille Jubert de Bouville qui détient la seigneurie. Cette puissante famille de robe normande, originaire de Bizy ou Blaru près de Vernon, anoblie dès 1369 et présente au parlement de Rouen depuis le XVIᵉ siècle, possède simultanément les fiefs de Port-Mort, Pressagny-le-Val, Notre-Dame-de-l'Isle, Écos, Le Bus (cf. Bus-Saint-Rémy), Mézières-en-Vexin, Sainte-Geneviève et Panilleuse — un véritable réseau seigneurial qui tisse, à lui seul, une géographie cohérente entre l'Eure normande et le Vexin français. Nicolas Louis Jubert de Bouville (1700-1770), comte de Bouville, en est la figure la plus considérable : marquis patron honoraire de Clère-Panilleuse, haut justicier de tout ce réseau, il symbolise l'apogée familial avant la Révolution.

Le dernier seigneur de Port-Mort est Marie-Alexandre-Gabriel Jubert, comte de Bouville, né en 1756 et mort en mai 1793, dans la tourmente révolutionnaire. C'est dans son entourage, au début des années 1780, que Jean-Jacques Lequeu (1757-1826), architecte visionnaire dont les dessins fantastiques sont aujourd'hui conservés à la Bibliothèque nationale de France, exécute en 1788 un projet de « Temple du Silence » pour Port-Mort — un édifice rêvé qui ne sera jamais bâti, mais dont la mention figure à l'inventaire général du patrimoine culturel comme témoignage de l'esprit néoclassique du siècle finissant. Le château seigneurial des Jubert, situé au lieu-dit Château de la Motte, traverse la Révolution tant bien que mal et subit plusieurs reconstructions aux XIXᵉ et XXᵉ siècles.

La vigne, le barrage et le port d'autrefois

Pendant des siècles, Port-Mort a vécu de la viticulture et de la batellerie. Les coteaux d'Annebault, comme ceux de Gommecourt et Clachaloze, qui exposent leurs pentes à mi-flanc de la falaise crayeuse, étaient autrefois couverts de vignes : en 1791, on dénombre 88 vignerons parmi les 132 propriétaires terriens recensés sur la commune — soit deux propriétaires sur trois. La vigne disparaît progressivement au XIXᵉ siècle avec la crise du phylloxéra (1870-1890) et la concurrence des vins méridionaux acheminés par le chemin de fer, mais le vocable de « côte d'Annebault » subsiste et figure encore aujourd'hui sur le blason communal sous la forme d'un cep de vigne au naturel fruité de gueules.

Le barrage de Port-Mort, dit communément « barrage Eiffel » bien qu'il ne soit pas de Gustave Eiffel — son ouvrage de jeunesse à Bordeaux en porte également le nom abusivement —, est édifié à la fin du XIXᵉ siècle pour réguler la navigation. Il s'appuie sur la barre calcaire naturelle qui prolonge la butte de Châteauneuf sous le lit de la Seine : c'est ce verrou rocheux qui crée à hauteur de Port-Mort un gué naturel dès la Préhistoire, et qui justifie l'implantation antique sur le site. Au droit de la butte, l'Atlas de 1786 montrait encore cinq à six îlots ; plus en amont, jusqu'à hauteur du Goulet, quatre îles basses parsemaient le fleuve. C'est tout ce paysage d'archipel fluvial qui faisait la richesse de la batellerie médiévale et de Port-Mort lui-même.

L'origine du nom Port-Mort reste contestée : certains y voient un Portus Mauri gallo-romain (« port des Maures »), d'autres une référence celtique à Port-Mor (« grand port »), d'autres encore le Porcus Mortuus latin (« porc mort »), allusion à un sacrifice ou à un événement local. Mais la coexistence de cinq formes anciennes — Porcus-Mortuus, Port-Maur, Portus-Mauri, Ports-Mor, Port-Mort — interdit toute conclusion certaine. Ce qui est sûr, c'est que le toponyme est un toponyme de port, et que ce port a longtemps été l'âme du village.

Géographie et carrefour fluvial

Port-Mort est limitrophe de six communes : Pressagny-l'Orgueilleux au sud-est, Notre-Dame-de-l'Isle à l'est, Saint-Pierre-la-Garenne au nord-est (vis-à-vis sur la rive opposée, par-delà l'île Besac), Courcelles-sur-Seine au nord, Tosny au nord-ouest (en remontant la Seine vers Les Andelys), et Hennezis à l'ouest sur le plateau.

La position fluviale de Port-Mort est typique des communes de la rive gauche de la Seine : adossée à une falaise crayeuse qui s'arrête net face à l'Île aux Bœufs, dans le « Goulet » ainsi nommé pour le rétrécissement du lit du fleuve. À 2 km en aval, Notre-Dame-de-l'Isle clôt cet ensemble exceptionnel d'archipel fortifié médiéval, dont nous avons retracé l'histoire complète dans la notice voisine. À 6 km en amont, le pont des Andelys et la silhouette de Château-Gaillard rappellent que tout ce secteur de basse Seine, entre Vernon et Les Andelys, fut au tournant de l'an 1200 le front principal de la guerre franco-anglaise.

La D 313, l'ancienne route nationale, longe la Seine et relie Port-Mort à Vernon et aux Andelys. Plus discrètement, le chemin de halage offre la plus belle approche du village : c'est par ce sentier de berge, qui passe au pied du piton de Châteauneuf, que se découvrent dans le même mouvement le menhir préhistorique, les ruines du château capétien et les fragments d'histoire médiévale qui font l'identité singulière de cette commune frontalière par excellence.

Pour aller plus loin

Pour qui s'intéresse à l'histoire de Port-Mort, le site officiel de la commune (port-mort.com) propose une remarquable série de pages historiques rédigées par les bénévoles locaux, couvrant la butte de Châteauneuf, les fiefs, les paroisses, la vie paroissiale au XIXᵉ siècle, la vigne, et de nombreuses autres curiosités. C'est l'une des monographies communales en ligne les mieux faites du secteur.

L'ouvrage de référence du XIXᵉ siècle reste Louis-Étienne Charpillon et l'abbé Caresme, Dictionnaire historique de toutes les communes du département de l'Eure (Delcroix, 1868, t. II, p. 679-682), accessible sur Gallica.

Pour le menhir « Gravier de Gargantua », voir la notice Mérimée PA00099361 sur le portail POP du ministère de la Culture, ainsi que l'inventaire de Léon Coutil, Inventaire des menhirs et dolmens de France : Eure (1896, in Bulletins de la Société préhistorique de France). Pour le replacer dans son contexte régional, nous renvoyons à notre article dédié Les mégalithes et allées couvertes du Vexin.

Pour le château de Châteauneuf et le mariage de 1200, l'article de fond le plus complet reste celui de montjoye.net, qui synthétise les sources médiévales. Pour la biographie de Blanche de Castille, voir l'ouvrage classique de Régine Pernoud, La Reine Blanche (Albin Michel, 1972), ainsi que la chronique de Matthieu Paris, Chronica Majora, qui rapporte les négociations préliminaires au mariage et le rôle d'Aliénor d'Aquitaine.

Enfin, sur le terrain, le menhir est libre d'accès au bord de la D 313 (entrée ouest du village) ; l'éperon de Châteauneuf se gravit par un sentier prudent depuis le hameau du même nom ; et le chemin de halage offre, par tout temps, la promenade la plus enchantée du secteur — depuis ce sentier, on revoit, à chaque méandre, ce que Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion se disputèrent pendant un demi-siècle.

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Port-Villez commune déléguée (ancienne commune)

Vue de la Seine et de la falaise à Port-Villez
La Seine à Port-Villez, dans la concavité du méandre que domine la falaise crayeuse du Vexin normand. C'est ce paysage de brume et de coteaux abrupts qui a inspiré à Claude Monet une série de toiles emblématiques peintes depuis son bateau-atelier dès 1894. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Port-Villez dans le département des Yvelines (avant fusion 2019)
Situation de Port-Villez dans le département des Yvelines, avant la fusion de 2019 avec Jeufosse au sein de la commune nouvelle de Notre-Dame-de-la-Mer Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Yvelines (78)
Communauté de communes
CC Pays Houdanais
Position
Sur la rive gauche de la Seine, face à Limetz-Villez et juste en aval du confluent de l'Epte, dans la concavité d'un méandre dominé par une falaise crayeuse ; ancien port viking au IXᵉ siècle, motif favori de Claude Monet à la fin du XIXᵉ, et site exceptionnel de l'Institut belge de rééducation des mutilés de la Grande Guerre.

Carte d'identité

Port-Villez est, depuis le 1ᵉʳ janvier 2019, une ancienne commune des Yvelines, devenue ce jour-là commune déléguée au sein de la commune nouvelle de Notre-Dame-de-la-Mer, créée par fusion avec sa voisine Jeufosse (les deux communes déléguées ont elles-mêmes été supprimées au 1ᵉʳ janvier 2022). Avant la fusion, Port-Villez comptait environ 245 habitants (Villezportains, recensement 2016) sur 800 hectares, dont 80 % couverts par le bois de Port-Villez.

Le territoire est situé à l'extrême nord-ouest des Yvelines, à la limite immédiate du département de l'Eure, à 5 km au sud-est de Vernon et 19 km au nord-ouest de Mantes-la-Jolie. Il occupe la rive gauche de la Seine dans la concavité d'un méandre, avec une petite enclave sur la rive droite, au droit de Giverny, sur la « Grande île » qui forme la confluence avec l'Epte. L'habitat se répartit entre le bord du fleuve, à une vingtaine de mètres d'altitude, et le plateau à 130 mètres, où se trouvent les hameaux du Chêne Godon (partagé avec Blaru) à l'ouest, du Grand Val au nord et de Notre-Dame-de-la-Mer au sud (partagé avec Jeufosse). Le territoire est limitrophe de Vernon au nord-ouest, de Giverny au nord-est, de Limetz-Villez à l'est (séparé par la Seine), de Jeufosse au sud-est et de Blaru à l'ouest.

Le bord du fleuve, qui laisse juste la place aux voies de communication, est adossé à une falaise crayeuse imposante — celle-là même qui se prolonge en amont sur tout le secteur Bennecourt - Clachaloze - La Roche-Guyon - Vétheuil dont nous avons décrit la continuité géologique dans plusieurs de nos articles précédents. La D 915, qui relie Bonnières-sur-Seine à Rouen, traverse le bourg en suivant la Seine ; la ligne ferroviaire Paris-Le Havre longe également le fleuve.

Dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, Port-Villez occupe une place tout à fait particulière : c'est un des points de basculement géographique majeurs entre l'Île-de-France et la Normandie, juste en aval de l'embouchure de l'Epte qui sert depuis le IXᵉ siècle de frontière historique entre les deux territoires. Et c'est aussi, par son toponyme même, un lieu de mémoire viking.

Un toponyme viking : Port-Wiez, port de Wiesland

La tradition rapportée par l'ancien maire de Jeufosse, F. Moy, d'après l'abbé Amaury de la Société française d'archéologie, est l'une des plus belles trouvailles toponymiques du secteur. Elle date des invasions vikings du IXᵉ siècle, dans les années 861-862, alors que les chefs scandinaves Brinon (Bjørn) et Sidroc se sont fortifiés sur l'île de la Flotte, à quelques centaines de mètres en amont, et harcèlent depuis six mois l'armée de Charles le Chauve, roi de France.

Dans l'embarras, Charles le Chauve a recours à une diplomatie de circonstance : il offre trois mille livres pesant d'argent au chef viking Wiesland pour qu'il vienne combattre Brinon. Wiesland accepte. Il remonte la Seine depuis l'embouchure jusqu'au-delà de la confluence de l'Epte, et s'arrête sur la rive gauche, juste en aval du confluent, en un lieu qui prendra son nom : « Port-Wiez », « le port de Wiesland ». C'est de cette base que Wiesland encercle Brinon entre deux armées ; capitule, ce dernier obtient le passage de retour à la mer moyennant 7 000 livres d'argent.

L'épisode trouve un écho un siècle plus tard, en 946, à la « Fosse Gevaud » (Jeufosse) — toute proche — entre Richard Iᵉʳ duc de Normandie et le Norvégien Harold : après la bataille gagnée par Louis IV d'Outremer dans les plaines de Bonnières, Bennecourt et Freneuse, les deux souverains s'y concertent pour conclure la paix qui « resserre la Normandie dans ses anciennes limites ». L'oratoire de Notre-Dame-de-la-Mer, qui domine encore la vallée depuis le plateau de Jeufosse, commémore depuis le Moyen Âge ces deux délivrances. Le pèlerinage annuel à la chapelle, qui a donné son nom à la commune nouvelle de 2019, perpétue le souvenir, et est devenu en 2002 le pèlerinage diocésain catholique que Mgr Éric Aumônier, alors évêque de Versailles, a souhaité renouer avec la tradition médiévale.

Le toponyme Villez, lui, est d'une couche plus tardive, probablement carolingienne, et désigne une villa — un domaine rural — sur le modèle des nombreuses -villa du Vexin (Omerville, Perdreauville, Limetz-Villez, etc.). Port-Villez serait alors la convergence d'une couche viking (le port de Wiesland) et d'une couche carolingienne (la villa). À noter que la voisine d'en face, Limetz-Villez, partage le même suffixe — héritage probable d'une seigneurie commune autrefois — et que la fusion administrative Limetz + Villez s'est produite plus tard, le 20 mars 1967, comme rappelé dans notre notice de Limetz-Villez. Port-Villez et Limetz-Villez sont historiquement liés par le bac qui a longtemps traversé la Seine entre les deux rives — c'est ce bac qui a donné son nom au « port » du village.

Le Camp de César et la longue occupation humaine

À la pointe de l'éperon qui sépare la vallée de la Seine du vallon dit « Grand Val d'Aconville », le site archéologique du Camp de César témoigne d'une occupation humaine continue du Néolithique au haut Moyen Âge. Comme à Nucourt sur le plateau du Vexin, le nom de « Camp de César » est une appellation populaire trompeuse — César n'est jamais venu à Port-Villez — mais il signale un éperon barré protohistorique, dont la position de promontoire sur le méandre de la Seine offre une vue de surveillance imprenable sur le fleuve.

L'occupation néolithique est confirmée par les outils de silex retrouvés sur le territoire, qui s'ajoutent au paysage régional dense en matériel préhistorique évoqué dans notre page Préhistoire. À l'âge du Fer, le site devient un oppidum gaulois — l'une de ces hauteurs fortifiées qui parsèment le rebord crayeux. Sous l'Empire romain, des vestiges montrent une activité de surveillance et d'échange. Sous le haut Moyen Âge — celui des invasions vikings dont nous venons de parler — le camp retrouve une utilité défensive avant d'être abandonné.

Les coteaux de la Seine de Jeufosse à Port-Villez sont aujourd'hui protégés au titre du réseau Natura 2000 (« Coteaux et Boucles de la Seine », code FR1100797). Sur substrat de craie blanche à silex, ces talus en pente raide portent une forêt de pente ou de ravin avec des espèces submontagnardes : un paysage rare, qui restitue, ici comme nulle part ailleurs dans le secteur, le continuum géologique de la falaise du Vexin sur la rive opposée à celle de Gommecourt.

La famille de Tilly : une seigneurie de la Renaissance à la Révolution

Du Moyen Âge à la Révolution, Port-Villez relève de la famille de Tilly, qui en possède la seigneurie du XVᵉ siècle à 1789, puis la récupère après la Restauration au XIXᵉ siècle. Les Tilly étaient une vieille famille normande, propriétaire d'un château de plaine sur la rive gauche, dont les vestiges se sont en grande partie fondus dans le paysage. La notice de Louis Régnier, Excursions archéologiques dans le Vexin français — deuxième série : Port-Villez, Gisors (1927, ouvrage posthume), reste la référence pour la topographie féodale de la commune.

Le barrage-écluse de Port-Villez, bâtiment en pierre du XIXᵉ siècle, témoigne d'une autre époque : celle de la navigation moderne sur la Seine, avec son cortège d'aménagements hydrauliques. L'ouvrage est aujourd'hui désaffecté depuis la construction du barrage de Méricourt, plus en aval, qui assure désormais la régulation du fleuve à hauteur du secteur.

La commune ne compte aucun monument historique inscrit ou classé, fait qui mérite d'être noté au vu de la richesse de son passé.

Claude Monet, peintre de Port-Villez

Lorsque Claude Monet s'installe à Giverny en 1883 puis y achète sa maison en 1890, il découvre depuis l'autre rive un paysage qui va devenir l'un des motifs récurrents de son œuvre des années 1880-1890 : la colline de Port-Villez vue depuis Giverny, le bras de Seine et la « Grande île » qui forment le confluent avec l'Epte. La situation est idéale : Port-Villez est en face de la maison de Monet, séparée du village du peintre par seulement quelques centaines de mètres d'eau.

Dès 1883, Monet peint Paysage à Port-Villez (musée Soumaya, Mexico) — vue de la rive droite, avec la colline et les petites maisons en partie cachées derrière une île, dans une palette dominée par les bleus et les verts qu'il développera plus tard à Giverny. Il y manifeste pleinement la loi du contraste simultané des couleurs, chère aux impressionnistes (un toit rouge-orangé contre l'eau bleu-vert).

Mais c'est à partir de 1894 que Monet revient massivement au motif. Cette année-là, alors qu'il a la cinquantaine, il peint une série de quatre toiles intitulée La Seine à Port-Villez — toutes du même format (65,4 × 100,3 cm environ), peintes depuis un bateau-atelier ancré dans la rivière, le matin tôt, dans la brume qui « nimbe les bords de la Seine ». Ces toiles capturent un même point de vue mais à des heures et lumières légèrement différentes ; elles préfigurent les séries qui vont marquer la fin de la carrière du peintre (Cathédrales de Rouen, Nymphéas).

Quatre tableaux de la série sont aujourd'hui dispersés dans les plus grandes collections :

  • La Seine à Port-Villez (1894), Tate Gallery, Londres (N06182, acquis en 1953)
  • La Seine à Port-Villez (1894), Musée d'Orsay, Paris
  • La Seine à Port-Villez (1894), Musée des Beaux-Arts de Rouen
  • The Seine at Port-Villez (1894), National Gallery, Londres (L719, daté à tort 1885)
  • La Seine à Port-Villez, effet bleu (W. 1374, 1894), collection privée

La critique d'art souligne l'importance de cette série : elle marque un tournant technique majeur dans l'œuvre du peintre. Monet abandonne la texture granuleuse des Cathédrales pour adopter une touche unifiée qui s'affine jusqu'à laisser apparaître la toile, et les « lignes sont maintenant dissoutes, les limites du réel semblent abolies ». Le critique du Musée des Beaux-Arts de Rouen suggère que cette évolution doit peut-être aux échanges du peintre avec Stéphane Mallarmé.

En 1902, le peintre américain Theodore Earl Butler — gendre de Monet, membre de la colonie de Giverny — peint à son tour Bateaux sur la Seine près de Port-Villez (collection privée), témoignant de l'influence que la zone exerce alors sur l'école impressionniste américaine.

La balade « Sur les pas de Monet », accessible depuis Limetz-Villez, permet aujourd'hui de retrouver les points de vue exacts d'où le maître a peint ces toiles.

L'Institut belge de rééducation des mutilés (1915-1919)

Un chapitre singulier de l'histoire de Port-Villez s'ouvre en août 1915. La Belgique, envahie en 1914 par les armées allemandes, voit son armée se replier sur l'Yser après la chute d'Anvers et la bataille de l'Yser. Le gouvernement belge en exil au Havre — sous la direction du Premier ministre Charles de Broqueville — installe en territoire français un vaste dispositif sanitaire pour ses soldats : hôpitaux à Calais, Beverloo, Cabourg, Sainte-Adresse, Carteret, Portbail... et École nationale de rééducation professionnelle à Port-Villez.

C'est en effet à Port-Villez, sur cinq hectares de terrain acquis pour la circonstance, qu'ouvre en août 1915 l'Institut militaire de rééducation professionnelle, créé par le ministre Charles de Broqueville et placé sous la direction du sénateur Thiébaut. L'établissement a pour mission d'accueillir les militaires belges déclarés inaptes définitifs au service armé en raison de leurs blessures, et de leur enseigner un nouveau métier : agriculture, élevage de volailles, lapins, jardinage, mécanique, imprimerie. C'est l'une des premières expérimentations institutionnelles de rééducation par le travail appliquée aux mutilés de guerre — modèle qui inspirera la politique d'après-guerre.

Les locaux accueillent également une imprimerie, qui édite « Les archives médicales de guerre », revue spécialisée dans la chirurgie de guerre et la rééducation des blessés. Plusieurs pavillons sont construits sur place pour loger les pensionnaires, les ateliers, les clapiers, les volailles et les jardins de production. Des photographies conservées par le service Images Défense du ministère des Armées français et par l'association Médecins de la Grande Guerre documentent le quotidien de l'établissement.

L'institut ferme à la fin de la guerre, en 1919, mais marque le territoire de manière durable : pendant quatre ans, une petite Belgique a vécu à Port-Villez, sur cette rive gauche de la Seine que la diplomatie de Wiesland avait choisie mille ans plus tôt. Le lien entre la commune et la Belgique se prolonge encore par quelques tombes au cimetière communal.

La fusion de 2019 : Notre-Dame-de-la-Mer

Le 27 septembre 2018, un arrêté préfectoral crée la commune nouvelle de Notre-Dame-de-la-Mer, à la demande des conseils municipaux de Jeufosse (668 habitants) et de Port-Villez (244 habitants). La fusion prend effet le 1ᵉʳ janvier 2019. Le chef-lieu est installé à Jeufosse, où se trouve la mairie. Les deux communes deviennent communes déléguées, statut supprimé au 1ᵉʳ janvier 2022 par souci de simplification administrative.

Le nom choisi — Notre-Dame-de-la-Mer — fait référence à l'oratoire qui domine la vallée depuis le plateau de Jeufosse, et qui commémore les deux délivrances vikings du IXᵉ siècle et du Xᵉ siècle. C'est l'un des rares cas en France où une commune nouvelle a adopté un nom à connotation religieuse, fait suffisamment singulier pour avoir été commenté dans la presse nationale. La commune nouvelle compte aujourd'hui environ 742 habitants (recensement 2026).

Géographie et carrefour fluvial

Port-Villez occupe un point géographique exceptionnel dans le secteur que couvre notre site : c'est la première commune de la rive gauche de la Seine qu'on rencontre en remontant le fleuve depuis Vernon, immédiatement avant l'embouchure de l'Epte (qui sépare administrativement les départements de l'Eure et des Yvelines), face à Limetz-Villez dont elle a longtemps partagé le destin par-delà le fleuve. Plus loin en amont, Bennecourt et la pointe de Gloton lui tendent le miroir d'une autre couleur impressionniste — celle de Zola et de Cézanne.

L'enclave de Port-Villez sur la rive droite, dans la « Grande île », est administrativement remarquable : elle relevait des Yvelines (78) tout en se trouvant géographiquement dans l'enchevêtrement des îles eurois (27). Cette petite anomalie cartographique, désormais englobée dans la commune nouvelle de Notre-Dame-de-la-Mer, témoigne de la complexité des frontières administratives héritées des partages féodaux médiévaux le long de l'Epte.

La falaise crayeuse qui domine le bourg appartient au même ensemble géologique que celles que nous avons décrites dans nos notices de Bennecourt, Clachaloze, et Haute-Isle. Mais ici elle est sur la rive gauche — singularité notable, qui rappelle qu'à hauteur de la boucle de Moisson, le fleuve s'inverse géologiquement et que la falaise change de rive. C'est cette même falaise qui, à un kilomètre en amont, abrite les vestiges troglodytiques que l'on trouve sporadiquement entre Port-Villez et Jeufosse.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence sur l'archéologie et le patrimoine local est Louis Régnier, Excursions archéologiques dans le Vexin français — ouvrage posthume — deuxième série : Port-Villez, Gisors (Imprimerie Benard-Bardel et fils, 1927, 170 p.), consultable en bibliothèques spécialisées. Le tome 1 du Patrimoine des Communes des Yvelines (Flohic, 2000) consacre les pages 122-123 à Port-Villez.

Pour la série de Monet à Port-Villez, les sites du Musée d'Orsay, de la Tate Gallery et du Musée des Beaux-Arts de Rouen offrent des analyses circonstanciées. La balade « Sur les pas de Monet » est documentée par l'office de tourisme Seine Vexin Tourisme et par la mairie de Limetz-Villez.

Pour l'Institut belge de rééducation, le site Images Défense du ministère des Armées français conserve plusieurs photographies d'époque, accessibles en ligne. Le portail belge Médecins de la Grande Guerre propose un article documenté sur l'École nationale belge des mutilés. La revue Les archives médicales de guerre, imprimée à Port-Villez de 1915 à 1919, est conservée à la Bibliothèque royale de Belgique.

Enfin, sur la fusion communale de 2019 et l'identité actuelle de Notre-Dame-de-la-Mer, la presse locale (Yvelines Infos, 78 Actu) propose une couverture régulière, et l'article Wikipédia de la commune nouvelle synthétise efficacement les sources préfectorales.

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Pressagny-l'Orgueilleux

Château de la Madeleine à Pressagny-l'Orgueilleux
Château de la Madeleine à Pressagny-l'Orgueilleux, sur le Mont donné en 1129 à saint Adjutor pour y fonder un prieuré marial. L'édifice actuel — composite, mêlant néogothique, néo-Renaissance et Art déco — résulte de plusieurs campagnes successives entre 1772 et 1932. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Pressagny L'Orgueilleux dans l'Eure
Situation de Pressagny L'Orgueilleux dans le département de l'Eure Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Eure (27)
Communauté de communes
CA Seine Normandie Agglomération
Position
Sur la rive droite de la Seine, 6 km en aval de Vernon et 3 km en amont de Notre-Dame-de-l'Isle ; ancien domaine gallo-romain de Priscinius, berceau de saint Adjutor patron des mariniers de la Seine, et écrin baroque du château de la Madeleine cher au poète Casimir Delavigne.

Carte d'identité

Pressagny-l'Orgueilleux est une commune rurale de l'Eure d'environ 690 habitants (Pressecagniens), située dans la vallée de la Seine, en contrebas du plateau du Vexin normand. Le territoire couvre 1 027 hectares sur la rive droite du fleuve, à 6 km en aval de Vernon et à environ 3 km en amont de Notre-Dame-de-l'Isle. La commune fait partie de la Communauté d'agglomération Seine Normandie Agglomération (SNA), de l'arrondissement et du canton des Andelys, et inclut trois îles dans la Seine partagées avec Saint-Pierre-d'Autils, son vis-à-vis sur la rive gauche.

Le paysage combine vallée alluvionnaire (terrain sablonneux et caillouteux, 30 mètres d'altitude au bord du fleuve), pentes boisées, et plateau argilo-siliceux. La commune est profondément forestière : 73 % de son territoire est couvert de forêts, dont plus de 700 hectares en propriété privée, contre seulement 150 hectares en terres agricoles. Elle est traversée par la départementale 313, axe étroit et sinueux qui longe la Seine de Vernon aux Andelys.

Dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, Pressagny-l'Orgueilleux occupe une position à la fois géographique et thématique. Géographiquement, c'est la commune qui assure la transition entre le bourg ancien de Vernon et l'enchevêtrement d'îles capétiennes que nous avons décrites dans la notice de Notre-Dame-de-l'Isle — elles partagent d'ailleurs la racine toponymique antique Prisciniacus. Thématiquement, c'est ici, à l'embouchure du Mont de la Madeleine sur la Seine, qu'est née la figure tutélaire de saint Adjutor, patron des mariniers — un personnage clé pour qui veut comprendre la batellerie de la Seine médiévale, sujet déjà esquissé dans notre article Clachaloze, la Seine et ses ports.

L'énigme du nom : Prisciniacus, Pressagny, l'Orgueilleux

L'histoire toponymique du village est l'une des plus riches du secteur, et permet de répondre à la question qui peut intriguer le promeneur : pourquoi « l'Orgueilleux » ? Reprenons.

Le nom apparaît en 729, dans une charte de Wandemir datée du règne de Thierry IV, sous la forme latinisée Prisciniacus — toponyme gallo-romain composé du suffixe d'origine gauloise -iacu (qui désigne un domaine) et du nom de personne latin Priscinus, porté par un indigène gaulois romanisé. C'est exactement la même racine que celle de notre voisine Notre-Dame-de-l'Isle, dont le nom médiéval était Sancta Maria de Pressegniis insula — « Sainte-Marie de l'île de Pressagny ». Le grand domaine antique de Priscinius s'étendait donc des deux côtés de la Seine et englobait, à l'origine, ce qui formera plus tard plusieurs paroisses distinctes : Pressagny-l'Orgueilleux (rive droite, en amont), Pressagny-le-Val (aujourd'hui hameau de Notre-Dame-de-l'Isle), et Notre-Dame-de-l'Isle elle-même.

La graphie évolue dans le temps : Prisigny en 1180 (cartulaire de Saint-Wandrille), Priseigneyum en 1208 (cartulaire de Saint-Taurin), puis l'apparition du qualificatif déterminant : Presegniacum Lorguellox au début du XIIIᵉ siècle (registre de Philippe Auguste), Pressigny l'Orguilleux en 1450 (aveu de l'abbé de Bernay), Pressagny l'Orgueilleuse en 1782 (Dictionnaire des postes), et enfin Pressagny-l'Orgueilleux sous sa forme actuelle. Notons un détail révolutionnaire : entre le 16 octobre 1793 et le 8 juillet 1814, la commune s'est appelée Pressagny-sous-Vernon — épuration jacobine d'un nom jugé trop « aristocratique ».

Mais d'où vient l'Orgueilleux ? La question a fait débat. Les toponymistes distinguent deux pistes étymologiques qui se sont peut-être croisées :

Première piste, la plus simple : Orgul- viendrait directement du substantif orgueil, lui-même issu du francique urgōlī / orgōli signifiant « fierté » (à comparer au bas-allemand urgol « excellent », au vieux haut-allemand urguol « excellent, fier », à l'anglo-saxon orgol « fierté »). Cette racine germanique aurait été apportée par les Francs, puis adoptée localement pour distinguer « le Pressagny fier » de son voisin « le Pressagny du Val » (Pressagny-le-Val, plus modeste, plus retiré).

Seconde piste, plus surprenante : la racine Orgul- aurait pu désigner, dans un sens technique attesté en 1376 dans le Modus et Ratio, une « grosse cale de bois ou de pierre, insérée sous un levier comme point d'appui ». Pressagny-l'Orgueilleux serait alors, à l'origine, le « Pressagny où se trouve l'orgul » — une pièce technique liée à la navigation fluviale ou à une activité de port. Étymologie technique avant d'être glorificatrice.

Les deux hypothèses se sont probablement croisées : la racine technique orgul (cale, appui) aurait été confondue avec le substantif moral orgueil (fierté), et c'est sous le poids de cette confusion que le qualificatif a été latinisé au XIIIᵉ siècle en [Presseium] superbum — « Pressagny le superbe », comme on lit dans les pouillés d'Eudes Rigaud et Raoul Roussel. Le déterminant -l'Orgueilleux se retrouve d'ailleurs dans d'autres toponymes français, notamment Corvol-l'Orgueilleux (Nièvre, Corvolium Superbum) — preuve qu'il s'agit d'un type toponymique récurrent.

Aujourd'hui encore, le surnom donne au village une saveur particulière dans la géographie normande : c'est, littéralement, le « Pressagny fier ».

Saint Adjutor, patron des mariniers de la Seine

Nous sommes au début du XIIᵉ siècle. À Vernon, alors place forte stratégique des Plantagenêt sur la frontière franco-normande, vit le seigneur Jean de Vernon, marié à Rosamonde de Blaru, dame des Vétheuilais. De cette union naît un fils, Adjutor, vers 1073. Il deviendra l'une des grandes figures spirituelles du Vexin normand et le saint patron des mariniers de la Seine — figure majeure pour quiconque s'intéresse à la batellerie médiévale, dont nous avons croisé l'importance dans notre article sur Clachaloze, la Seine et ses ports.

Adjutor combat aux côtés des chevaliers chrétiens lors de la première croisade (1096-1099). Capturé par les Sarrasins, il est emprisonné dans des conditions dont la légende reproduira le détail : enchaîné par des fers à un mur. Miraculeusement libéré, il rapporte en Normandie les chaînes de sa captivité, qu'il considère désormais comme reliques. À son retour, vers 1100, dégoûté du monde, il se fait ermite sur sa propriété du Mont à Pressagny-l'Orgueilleux, surplombant la Seine au lieu-dit qu'on appellera plus tard la Madeleine.

Le miracle qui assoira sa réputation est rapporté avec une précision savoureuse par la tradition locale. Un gouffre redouté du lit de la Seine, à hauteur de Pressagny, provoquait depuis des décennies de nombreux naufrages parmi les bateliers du fleuve. Adjutor, depuis son ermitage, aurait jeté ses chaînes de captivité dans le tourbillon, le rendant inoffensif à tout jamais. Du gouffre originel, il ne reste aujourd'hui qu'un souvenir folklorique, mais l'iconographie du saint (visible dans son tombeau dans l'église de Pressagny et dans la chapelle du château de la Madeleine) le représente toujours portant ses chaînes dans la main droite, avec à ses pieds les symboles de sa croisade en Terre Sainte.

Adjutor meurt en odeur de sainteté le 30 avril 1131, sur son Mont de la Madeleine. En 1129, son ermitage avait été officiellement érigé en prieuré dédié à Marie-Madeleine, par donation à l'ordre de Tiron (ordre monastique érémitique fondé par saint Bernard d'Abbeville). Le prieuré de la Madeleine prospèrera ainsi pendant plus de six siècles, jusqu'à la Révolution. C'est dans la chapelle du château actuel qu'est conservé son tombeau.

Le culte de saint Adjutor s'est diffusé dans tout le Vexin normand au Moyen Âge. Patron officiel des mariniers de la Seine, il est invoqué contre les périls de la navigation fluviale par toute une corporation de bateliers, de remorqueurs, de halage. Son nom est plus tard porté par diverses paroisses et confréries de la basse Seine. À Pressagny, le pèlerinage s'est maintenu, notamment par le moine Barbatre du prieuré de la Madeleine, dont le journal de voyage en Terre Sainte rédigé en 1480 (publié dans l'Annuaire de la Société de l'Histoire de France, 1972-1973) constitue une source précieuse pour l'histoire des pèlerinages normands.

Le château de la Madeleine, six états en deux siècles

Le domaine qui domine la Seine sur le Mont d'Adjutor a connu, depuis la disparition du prieuré médiéval, une séquence de transformations que peu de monuments offrent.

État 1 : le prieuré médiéval (1129-Révolution). Les moines de Tiron y exploitent le domaine, élèvent une chapelle, gardent le tombeau du fondateur. Plusieurs prieurs s'y succèdent jusqu'au XVIIIᵉ siècle.

État 2 : le premier château (1772). L'abbé Charles Morin du Marais Vernier, dernier abbé de Paimpont en Bretagne, fait édifier sur le site du prieuré une demeure de plaisance que la Révolution détruira entièrement quelques années plus tard.

État 3 : la maison du général de Brémond (1811). Sous le Premier Empire, le général Joseph François Dominique de Brémond (né à Grenoble le 11 octobre 1773), général d'Empire, fait rebâtir sur les ruines une grande demeure qui sera la base de la suite.

État 4 : Casimir Delavigne (1824-1839). Le poète Casimir Delavigne (1793-1843), académicien, célèbre auteur des Messéniennes et des Vêpres siciliennes, achète le château avec son frère en 1824. Pendant quinze ans, le poète y séjourne, y compose, y reçoit. En 1839, il s'en sépare et compose à cette occasion un poème, « Adieu à la Madeleine », dont les deux derniers vers s'adressent au propriétaire suivant. C'est cette association entre le poète et le lieu qui sera, au XIXᵉ siècle, la principale source de réputation du domaine.

État 5 : Antoine René de Perier (1839-1864). Ancien garde du corps de la maison militaire du roi Louis XVIII, président de la Société des peintres de Rouen, Perier rachète le domaine à Casimir Delavigne en 1839 et en sera le propriétaire vingt-cinq ans, en plus d'être maire de Pressagny-l'Orgueilleux de 1848 à 1865.

État 6 : la baronne Thénard et la reconstruction néo-Renaissance (1864-1865). Victorine Humblot, veuve du baron Louis Jacques Thénard (le chimiste qui a donné son nom au « bleu de Thénard »), achète le domaine le 26 juillet 1864 et entreprend dès 1865 une vaste campagne de reconstruction et de réaménagement du parc, qui transforme radicalement la propriété. La résidence prend son caractère néo-Renaissance, avec des jardins redessinés. La propriété reste dans la famille Thénard jusqu'en 1915.

Des campagnes ultérieures viennent enrichir l'édifice : en 1932, l'entrepreneur de travaux publics Antoine Gianotti, politicien des Alpes-Maritimes, fait ajouter une aile en béton de style Art déco — ce qui donne au château son aspect composite actuel, mêlant néogothique, néo-Renaissance et Art déco, ses quatre ailes organisées autour d'une cour et ses quatre façades toutes différentes. En 1946, l'entreprise Lebréjal installe une laiterie et, dans les années 1950, restaure la chapelle abritant le tombeau de saint Adjutor. À partir de 1982, les actuels propriétaires entreprennent une restauration générale, qui a fait du château un lieu d'événements de prestige (mariages, séminaires, tournages).

Le château de la Madeleine est inscrit aux monuments historiques par arrêté du 6 juin 2002 (référence Mérimée PA27000048), portant sur « le château en totalité, avec le pavillon de gardien et le mur d'enceinte avec ses piliers et grilles au nord et à l'est, en bordure de la route de Pressagny-l'Orgueilleux à Vernonnet ». Le parc et le site sont par ailleurs classés depuis le 8 juillet 1937.

L'église Saint-Martin et la cicatrice de juin 1944

L'église paroissiale Saint-Martin était un édifice ancien, plusieurs fois remanié depuis le Moyen Âge. Mais elle a connu un destin tragique : presque entièrement détruite par un bombardement en juin 1944, à quelques jours du Débarquement et de la libération du secteur. Comme à Mantes-la-Jolie, à Vernon et dans tant de communes de la vallée de la Seine, l'aviation alliée a payé un lourd tribut à la liberté en frappant des objectifs stratégiques (ponts, voies ferrées) au prix de pertes civiles considérables.

La reconstruction est confiée à l'architecte Henry Pottier, basé à Vernon, qui dessine un édifice nouveau intégrant les rares éléments épargnés. La nouvelle église Saint-Martin est inaugurée le 21 juillet 1957. Elle abrite aujourd'hui une statue de saint Adjutor — fondateur du prieuré de la Madeleine — représenté avec à ses pieds les symboles de sa croisade et dans la main droite les chaînes de sa captivité.

L'église Saint-Martin n'est pas, en elle-même, inscrite ou classée monument historique — sa reconstruction récente lui en interdisait la protection au moment des arrêtés de la Révolution culturelle. Mais elle reste, par sa charge mémorielle, l'un des édifices les plus émouvants de la commune.

L'industrie discrète d'un village fluvial

Pressagny n'a pas seulement été un village de prieuré, de saint et de poète : c'est aussi un village de batellerie et d'industrie révolutionnaire, deux activités directement liées à la Seine et au substrat religieux dont elle hérite. À la fin du XVIIIᵉ siècle, un chantier de construction navale est installé sous l'église, sur la berge même du fleuve, pour y construire des navires de ligne — preuve que Pressagny, malgré son éloignement de Rouen et du Havre, participe alors à la fabrication de la marine de guerre française. Le chantier disparaît avec la Restauration et avec le déplacement de la construction navale vers les grands ports atlantiques.

Pendant la Révolution, les deux prieurés de la commune sont vendus comme biens nationaux. L'ex-prieuré de la Madeleine — celui-là même qui abritait depuis 1129 le tombeau de saint Adjutor — est reconverti en atelier de fabrication de salpêtre. Les habitants du village doivent y livrer les cendres de leurs foyers pour qu'on en tire la potasse, matériau de base de cette industrie utile à la fabrication de la poudre à canon. C'est l'un des aspects les moins connus de l'effort de guerre de la jeune République : transformer chaque foyer rural en producteur d'ingrédient stratégique. À Pressagny, l'épisode laisse une trace douce-amère — un lieu sacré du Moyen Âge devenu, pour quelques années, manufacture d'État.

Personnalités liées au village

Outre Adjutor, Casimir Delavigne, le général de Brémond et la baronne Thénard, plusieurs autres figures sont attachées à Pressagny. Au XVIIIᵉ siècle, le marquis de TournyLouis-Urbain Aubert de Tourny (1695-1760), intendant général de Guyenne, à qui l'on doit les célèbres Allées de Tourny à Bordeaux — fut seigneur de Pressagny-l'Orgueilleux parmi ses nombreuses possessions. Un siècle plus tard, Alexandre de Seguin, propriétaire des châteaux de Tosny et de Pressagny, bienfaiteur de l'hôpital du Petit Andely, est maire de la commune de 1820 à 1830. Hippolyte Camille Delpy (1842-1910), peintre paysagiste de l'école de Barbizon, élève de Charles-François Daubigny, aurait habité au château et y aurait peint quelques toiles.

Au XXᵉ siècle, le critique d'art Michel Tapié de Céleyran (1909-1987), créateur de la célèbre formule « art informel » et figure majeure de la critique contemporaine d'après-guerre, petit-neveu de Henri de Toulouse-Lautrec, possède une propriété à Pressagny ; il y est inhumé au cimetière communal. Eggly, artiste-peintre (1908-1998), y a vécu de 1958 à 1974. La commune compte également, parmi ses résidents plus récents, l'accordéoniste Bruno Desmet dit Zinzin (né en 1963), accordéoniste de Pascal Sevran dans La Chance aux chansons, installé à Pressagny depuis le milieu des années 1970.

Les berges de la Seine entre Vernon et Pressagny ont enfin été régulièrement fréquentées par les impressionnistes. La tradition rapporte que Pierre Bonnard accueillait Claude Monet en son bateau-atelier, qui mouillait devant la fameuse « roulotte » du peintre nabi, au lieu-dit « ma campagne », entre Vernon et Pressagny — une scène qui complète admirablement les paysages de Monet à Port-Villez et à Giverny.

Géographie et carrefour de la basse Seine

Pressagny-l'Orgueilleux est limitrophe de quatre communes : Vernon au sud-est, Notre-Dame-de-l'Isle au nord-ouest, Saint-Étienne-sous-Bailleul à l'ouest, et Saint-Pierre-d'Autils au sud (sur l'autre rive de la Seine, par-delà les trois îles partagées).

C'est un site géographique éminemment fluvial : 700 hectares sur les 1 027 hectares du territoire sont en forêt, et l'habitat se concentre essentiellement le long du bord de Seine, sur le sentier de halage qui relie Vernon aux Andelys. Cette configuration, héritée de l'activité de batellerie médiévale, fait de Pressagny l'un des « vrais villages de la Seine » — par opposition aux villages de plateau du Vexin que nous avons découverts dans nos autres notices.

La commune est chargée de mémoires impressionnistes : on y croise les fantômes de Monet et Bonnard sur les berges, on y devine les sentiers que Pissarro parcourait à pied entre Vernon et Les Andelys. C'est un fragment de paysage qui, à 6 km en aval de Giverny et à 12 km en amont du Château-Gaillard, occupe une position de transition : ni encore tout à fait la Normandie de Cœur de Lion, ni déjà la zone immédiate du peintre des Nymphéas. Une rotule discrète, entre le monde médiéval frontalier et l'éclat impressionniste du XIXᵉ siècle.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence pour qui s'intéresse à Pressagny est sans conteste Rémy Lebrun, Pressagny-l'Orgueilleux. Histoire d'un village normand au bord de la Seine (368 p., publié en juin 2012, disponible auprès de l'auteur, maire honoraire de la commune). C'est un travail monographique remarquable, couvrant des origines à la fin de la IVᵉ République.

Pour le château de la Madeleine, l'article Wikipédia de l'édifice, la notice Mérimée PA27000048 sur le portail POP du ministère de la Culture, et le site officiel du château offrent une documentation visuelle abondante. Les archives départementales de l'Eure conservent par ailleurs un fonds important de cartes postales anciennes consacrées au château et au tombeau de saint Adjutor, accessibles via le portail Mnesys.

Pour Casimir Delavigne, l'édition critique de ses œuvres complètes parue chez Didier au XIXᵉ siècle reste accessible sur Gallica ; le poème « Adieu à la Madeleine » y figure dans le volume des poésies tardives.

Pour saint Adjutor, les notices hagiographiques classiques le mentionnent sous différents vocables (saint Adjuteur, saint Adjutorius). Voir notamment Migne, Patrologia Latina, vol. 192, col. 1339-1346, et l'article de l'Annuaire de la Société de l'Histoire de France (1972-1973) sur le moine Barbatre.

Enfin, pour qui voudrait découvrir Pressagny sur le terrain, le sentier de halage offre une balade impressionniste de 4 km le long de la Seine en direction de Vernon, qui passe au pied du château de la Madeleine et permet de croiser les paysages aimés de Monet et de Bonnard.

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Blason de La Roche-Guyon

La Roche-Guyon commune (« Plus Beaux Villages de France »)

D'azur à un château donjonné d'une tour crénelée de cinq pièces d'argent, maçonné de sable et ajouré du champ, posé sur un rocher du second issant d'une plaine ondée d'azur et d'argent de quatre pièces et accosté de deux fleurs de lys d'or en chef ; à l'écusson d'or à cinq cotices du champ et à la bordure de gueules brochant en abîme. Le blason figure le château fort dressé sur sa roche au-dessus de la Seine (la plaine ondée d'azur et d'argent), encadré des fleurs de lys royales ; en cœur, l'écusson aux cinq cotices et à la bordure de gueules est celui de la maison de La Rochefoucauld, qui détint le duché de la fin du XVIIᵉ siècle jusqu'à la Révolution.

Le château de La Roche-Guyon adossé à la falaise crayeuse, avec son donjon en surplomb
Le château de La Roche-Guyon, adossé à la falaise crayeuse et coiffé de son donjon roman, vu depuis la Seine — silhouette emblématique de tout le secteur, classée monument historique. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de La Roche-Guyon dans le département du Val-d'Oise
Situation de La Roche-Guyon dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin Val de Seine
Position
Rive droite de la Seine, en aval immédiat de la confluence Seine-Epte, sur l'un des plus beaux méandres du fleuve — chef-lieu historique de la châtellenie qui embrassait Gommecourt, Clachaloze, Haute-Isle, Vétheuil et plusieurs autres villages voisins.

Carte d'identité

La Roche-Guyon est une petite commune de 434 habitants (Insee 2022), les Guyonnais et Guyonnaises, sur 2,99 km², blottie sur la rive droite de la Seine en aval immédiat de la confluence Seine-Epte, dans l'un des plus beaux méandres du fleuve. Le village s'étire au pied d'une falaise crayeuse qu'il escalade jusqu'au donjon roman dressé sur la crête, à plus de cent mètres au-dessus du fleuve — silhouette emblématique de tout le secteur. La commune appartient au département du Val-d'Oise, à l'arrondissement de Pontoise, et — depuis 2005 — à la Communauté de communes Vexin – Val de Seine (CCVVS), la même intercommunalité que Vétheuil, Haute-Isle, Amenucourt et Saint-Clair-sur-Epte. Elle est membre fondatrice du Parc naturel régional du Vexin français (1995), dont elle est l'une des portes les plus emblématiques, et figure depuis 1990 parmi les « Plus Beaux Villages de France ».

Le fil rouge de carrefour s'incarne ici à plusieurs niveaux. Géologique d'abord : la falaise crayeuse continue qui borde la rive droite de la Seine depuis Bennecourt jusqu'à Saint-Martin-la-Garenne en passant par Clachaloze, Haute-Isle et Vétheuil culmine précisément à La Roche-Guyon, au point d'y porter un donjon. Politique ensuite : du Moyen Âge à la Révolution, le village a été le chef-lieu d'une vaste châtellenie dont relevaient Clachaloze (dès 1399 au moins), Gommecourt (à partir de 1615), Vétheuil, Haute-Isle, Moisson, Mousseaux-sur-Seine et plusieurs autres villages des deux rives. Aujourd'hui encore, sans le château ducal qui leur faisait face, ces communes seraient un assemblage d'unités hétérogènes — c'est lui qui leur a longtemps donné leur cohérence.

Toponymie : « la Roche de Guy »

Le nom du village apparaît au XIᵉ siècle sous la forme Rupes Guidonis — littéralement la « Roche de Guy » — du nom du seigneur Gui (ou Guido) qui édifia, vers le milieu de ce siècle, le premier donjon défensif sur l'éperon crayeux qui domine le méandre. Le nom est explicite : rupes en latin désigne précisément un rocher escarpé, le surplomb crayeux qui caractérise le site. Au fil des siècles, Rupes Guidonis se simplifie en La Roche-Guy, puis La Roche-Guyon — finale conservée jusqu'à aujourd'hui. La forme est, à elle seule, un raccourci de l'histoire du lieu : un rocher, un seigneur, un nom.

La parenté toponymique avec d'autres « Roches » du Vexin (Rocheville, Roche-d'Oëtre en Normandie...) inscrit La Roche-Guyon dans la grande famille des fortifications d'éperon de la rive normande de l'Epte et de la Seine. Mais ici, le qualificatif Guyon signe l'individuation par le seigneur : c'est cette Roche-là, et pas une autre.

La châtellenie et ses dynasties (XIᵉ-XVIIIᵉ siècles)

L'histoire seigneuriale de La Roche-Guyon couvre plus de huit siècles et compte parmi les plus continues du Vexin français. Elle se laisse résumer en quatre grandes dynasties qui se succèdent presque sans interruption depuis l'édification du premier donjon.

La maison de La Roche, qui donne son nom au site, détient la seigneurie depuis les origines (XIᵉ siècle) jusqu'à la fin du XIVᵉ. C'est elle qui édifie le donjon roman primitif, vers 1190, à l'époque où La Roche-Guyon constitue une forteresse de frontière sur la limite entre Vexin français et Vexin normand fixée par le traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911 — limite que la Seine elle-même ne suffit pas à matérialiser. Le château s'étoffe progressivement aux pieds du donjon, du XIIIᵉ au XVᵉ siècle, mêlant architecture défensive, résidentielle et seigneuriale.

En 1474, Marie de La Roche, dernière héritière de la lignée, épouse Bertin de Silly, chambellan de Louis XI. Le château passe ainsi par mariage à la famille de Silly, qui le conserve jusqu'en 1628. C'est François de Silly (mort en 1628), comte puis duc de La Roche-Guyon en 1621, qui rachète en outre en 1615 la seigneurie voisine de Gommecourt à la famille de Mornay — premier rattachement direct de notre village à la châtellenie de La Roche-Guyon (avant cette date, seul le hameau de Clachaloze en relevait).

À la mort de François de Silly, le domaine entre par mariage dans la famille du Plessis-Liancourt (1632) — Roger du Plessis, premier duc de La Roche-Guyon de la nouvelle lignée, accumule les charges à la cour de Louis XIII —, puis, vers 1670, dans la maison de La Rochefoucauld, l'une des plus illustres de France. Le duché-pairie de La Roche-Guyon est désormais l'une des grandes possessions des La Rochefoucauld, et le château connaît au XVIIIᵉ siècle son apogée intellectuel.

Le salon des Lumières de la duchesse d'Enville

C'est sous Louise-Élisabeth de La Rochefoucauld, duchesse d'Enville (1716-1797), que La Roche-Guyon devient l'un des hauts lieux des Lumières françaises. Belle-fille du duc Alexandre de La Rochefoucauld (1690-1762), qui avait fait conduire au château les grands travaux du XVIIIᵉ siècle, elle y anime un salon physiocrate qui accueille Turgot, Condorcet, Benjamin Franklin, Adam Smith, Voltaire et nombre d'autres figures du siècle. Femme de tête, polyglotte, traductrice d'Adam Smith en français, la duchesse d'Enville est aussi la dernière seigneuresse de Gommecourt en 1789 — son nom apparaît à plusieurs reprises dans les délibérations du conseil municipal au tout début de la période révolutionnaire.

Son fils, Louis-Alexandre de La Rochefoucauld d'Enville, député de la noblesse aux États généraux et surnommé le « duc ami du peuple » pour son ralliement précoce aux idées nouvelles, est assassiné à Gisors le 4 septembre 1792 sous les yeux de sa mère et de son épouse — épisode tragique qui clôt l'histoire féodale du domaine. L'événement est traité plus en détail dans l'article dédié Le château de La Roche-Guyon.

Le château et son patrimoine bâti

Le château de La Roche-Guyon — classé monument historique sous la référence Mérimée PA00080186 — est ouvert au public et accueille chaque année plus de 80 000 visiteurs. Il occupe une position remarquable, articulée verticalement entre le donjon roman du sommet, le corps de logis étagé à mi-pente, et les boves troglodytiques taillées dans la falaise crayeuse au niveau du fleuve — celles-ci servirent successivement de caves, d'écuries, et même, au XVIIᵉ siècle, de théâtre troglodytique témoignant de l'ouverture du château à la vie culturelle de cour. Le potager a été classé Jardin remarquable en 2011 ; il propose une remarquable collection de variétés anciennes de légumes, fruits et plantes aromatiques.

À côté du château, l'église Saint-Samson est elle aussi protégée au titre des monuments historiques — référence Mérimée PA00080185, inscrite en 1926. Édifice de style gothique flamboyant des XVᵉ-XVIᵉ siècles, mêlé d'éléments Renaissance, elle conserve un mobilier liturgique remarquable et plusieurs pierres tombales des seigneurs de La Roche-Guyon. La mairie, la fontaine et les bords de Seine aménagés en promenade complètent un ensemble urbain d'une grande cohérence, qui justifie pleinement le classement du village parmi les « Plus Beaux Villages de France » depuis 1990 et son rattachement au réseau des sites majeurs du Parc naturel régional du Vexin français.

Du sac viking à Rommel : un site stratégique sur la longue durée

L'épisode le plus saisissant du XXᵉ siècle est sans conteste l'occupation par le maréchal Erwin Rommel, qui fit du château de La Roche-Guyon le quartier général du Groupe d'armées B chargé de la défense du mur de l'Atlantique, de février à juillet 1944. Le village comptait alors plus de 1 500 soldats allemands pour 543 habitants — record national d'occupation, attesté par les registres communaux. C'est ici, le 17 juillet 1944, que Rommel reçut les blessures graves d'une attaque aérienne britannique sur la route de Vimoutiers, qui mèneront à son suicide forcé deux mois plus tard, après l'attentat manqué du 20 juillet contre Hitler.

L'ensemble de cette histoire — du donjon roman du XIIᵉ siècle au QG de Rommel en 1944, en passant par la châtellenie médiévale, le salon des Lumières de la duchesse d'Enville et l'assassinat révolutionnaire de son fils — est traité en détail dans l'article dédié de notre site : Le château de La Roche-Guyon.

Géographie et carrefour fluvial

La Roche-Guyon occupe une position géographique stratégique rare : adossée à la falaise crayeuse de la rive droite, elle contrôle l'aval immédiat de la confluence Seine-Epte, et fait directement face à la grande boucle de Moisson sur la rive opposée. Un pont franchissant la Seine au niveau du village fut construit une première fois en 1837-1841 — pont suspendu en bois à péage conçu par Boulland, démoli en 1914 —, puis remplacé en 1932 par un pont en béton armé dû aux ingénieurs Boussiron et Esquillan. Ce dernier fut dynamité par le Génie français le 9 juin 1940 pour ralentir l'avance allemande, et n'a jamais été reconstruit depuis. Un bac de remplacement a fonctionné entre 1914 et 1932, puis à nouveau brièvement après-guerre, mais il a disparu avant 1960.

De fait, sur les trois communes du Val-d'Oise riveraines de la Seine dans le Vexin — La Roche-Guyon, Haute-Isle et Vétheuil — aucune ne possède de pont. Il n'existe donc aujourd'hui aucun pont sur la Seine entre Mantes-la-Jolie et Bonnières-sur-Seine — sur près de quinze kilomètres de fleuve, seul un bac saisonnier entre Vétheuil et Lavacourt (commune de Moisson) assure une traversée d'avril à novembre, les vendredis, samedis, dimanches et jours fériés.

La commune borde directement le département des Yvelines à l'est et à l'ouest (face à Moisson, en lien direct avec Gommecourt à six kilomètres en amont) — illustration du rôle de carrefour interdépartemental que tient La Roche-Guyon depuis ses origines.

Pour aller plus loin

La pièce maîtresse du site sur cette commune est l'article dédié Le château de La Roche-Guyon, qui en développe l'histoire complète, du donjon roman du XIIᵉ siècle au quartier général de Rommel en 1944, en passant par la châtellenie médiévale, le salon des Lumières de la duchesse d'Enville et l'assassinat révolutionnaire de son fils. La Roche-Guyon étant le chef-lieu féodal dont relevaient Clachaloze de toute ancienneté et Gommecourt depuis 1615, son histoire est indissociable de la nôtre.

Pour le contexte général, voir aussi la fiche La Roche-Guyon de Wikipédia et la monographie collective dirigée par J.-L. Corbasson, P. Goutrat et S. Gasser, Le Patrimoine des communes du Val-d'Oise, Flohic Éditions, 1999, t. II, p. 562-577. Sur les Lumières au château, l'ouvrage de référence est Claude Constant, Le Salon d'Enville à La Roche-Guyon, 2007.

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Rolleboise

Vue de la Seine depuis le belvédère de la Corniche à Rolleboise
Vue depuis le belvédère de la Corniche à Rolleboise. Le village s'étage entre le bord du fleuve (15-20 m d'altitude) et le plateau (123 m), avec en contrebas l'ancienne route nationale 13 et la voie ferrée Paris-Le Havre qui s'enfonce un peu plus à l'ouest dans le célèbre tunnel de Rolleboise. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Rolleboise dans les Yvelines
Situation de Rolleboise dans le département des Yvelines Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Yvelines (78)
Communauté de communes
CU Grand Paris Seine et Oise
Position
Sur la rive gauche de la Seine, dans la convexité d'un méandre face à la presqu'île de Moisson, 10 km à l'ouest de Mantes-la-Jolie ; village pittoresque accroché à la falaise crayeuse, autrefois place forte stratégique sur la frontière franco-normande, traversée depuis 1843 par l'un des plus anciens et des plus longs tunnels ferroviaires de France, refuge du peintre néo-impressionniste Maximilien Luce, et adossée au domaine de la Corniche aux légendes royales belges.

Carte d'identité

Rolleboise est une petite commune des Yvelines de 346 habitants (Rolleboisiens), située à 10 km à l'ouest de Mantes-la-Jolie, sur la rive gauche de la Seine dans la convexité d'un méandre. Son territoire de 3 km² seulement est l'un des plus modestes du secteur, mais son relief est extrêmement varié : le bas de Rolleboise, le long de l'ancienne route nationale 13 et de la Seine, est à 15-20 mètres d'altitude ; le plateau culmine à 123 mètres. Entre les deux, le village se déploie en plusieurs paliers — 45 m à mi-côte, 65 m au haut du village, 80 m à son extrémité — selon une géographie en gradins qui en fait l'un des villages les plus pittoresques du secteur.

La commune dépend du canton de Bonnières-sur-Seine et de la Communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPS&O). Elle est limitrophe de Bonnières-sur-Seine au sud-ouest, de Méricourt au sud-est, de Rosny-sur-Seine à l'est, et son méandre fait face à la presqu'île de Moisson sur la rive droite. La commune comprend l'île de la Sablonnière dans la Seine.

Dans le fil rouge « carrefour » qui parcourt notre site, Rolleboise est un cas d'école. Sa position dans la convexité du méandre, au pied d'une falaise crayeuse, en a fait, à toutes les époques, un point d'observation et de contrôle sur la Seine. C'est ce que prouve la présence humaine attestée dès le paléolithique inférieur, l'implantation médiévale d'un château fort, le percement du tunnel ferroviaire en 1843 qui fait toujours de Rolleboise le passage obligé entre Paris et la Normandie, et le séjour d'artistes — au premier rang desquels le peintre néo-impressionniste Maximilien Luce, qui y a vécu de 1917 à sa mort en 1941. Quatre moments d'occupation différents, une même topographie privilégiée.

L'atelier de taille de silex moustérien

L'occupation humaine de Rolleboise est l'une des plus anciennes du secteur. Les fouilles et les ramassages de surface ont livré, sur le territoire communal, un abondant matériel lithique du Paléolithique inférieur et moyen, et notamment une très grande quantité de silex taillés de type moustérien (industrie associée à l'homme de Néandertal, environ -300 000 à -40 000 ans). La densité du matériel laisse penser qu'à l'emplacement actuel du village, voire de toute la pointe du méandre, se trouvait un atelier de taille de silex.

La configuration géographique du site — une falaise crayeuse riche en rognons de silex dominant un point de passage de la Seine — explique cette implantation : les Néandertaliens, comme leurs successeurs sapiens, ont trouvé là à la fois la matière première (le silex extrait de la craie blanche), un poste d'observation sur la vallée, et un site d'occupation favorable. C'est exactement le même phénomène que nous avons décrit dans notre page Préhistoire pour les sites de Gommecourt et Clachaloze : la continuité d'une falaise crayeuse sur la rive nord-est se prolonge ici, à 15 km en amont, sur la rive gauche de la Seine — un cas singulier dû à l'inversion géologique de la boucle de Moisson.

Au IXᵉ siècle, Rolleboise est aussi mentionnée comme ayant été évangélisée par saint Nicaise, l'apôtre du Vexin, qui aurait séjourné une année à proximité (à Mousseaux-sur-Seine) au IIIᵉ ou IVᵉ siècle. La tradition est tenace, même si les sources hagiographiques restent floues sur les dates exactes.

Toponymie : Rolanis Busius, Rosbacium, Rolleboise

La toponymie de Rolleboise est l'une des plus mystérieuses du secteur. Les attestations anciennes sont étonnamment variées : Rolanis Busius vers le VIIIᵉ siècle, Rosbacium en 751, puis Rosbacio dans le comté de Madrie au haut Moyen Âge, Bessa-Rollacrota à une date indéterminée, Roilleboisse au XIIIᵉ siècle, et enfin Rolleboise à partir du XVIIᵉ siècle.

Les anciennes monographies communales (notamment celle de Paul Aubert) y voient une altération de l'expression « rouler du bois » : les pentes presque perpendiculaires de la falaise auraient permis aux bûcherons d'y précipiter les troncs depuis le sommet jusqu'au bord de la Seine, où ils étaient chargés sur des radeaux. L'étymologie populaire est séduisante mais ne résiste pas à l'analyse philologique : les attestations anciennes (en -bac-, en Rosbac-) n'ont aucun rapport avec le latin médiéval boscus (« bois ») ni avec un éventuel verbe rouler, qui aurait laissé des traces sous la forme rëoll-, roel-, rouel-, ruel- en ancien français. Autres pistes évoquées (toutes contestées) : un mot celtique signifiant « montagne boisée », ou bien le nom de Rollon le Normand, le chef viking devenu duc de Normandie au début du Xᵉ siècle. Aucune n'est convaincante. L'origine reste à ce jour énigmatique, malgré l'évidence d'un radical Rol- / Ros- très ancien.

Une place forte stratégique : de Jacques de Trie à Du Guesclin

Au Moyen Âge classique, Rolleboise possède un château fort qui assure le contrôle militaire de cette portion du fleuve. Le fief est tenu par la famille de Trie, lignée importante de la noblesse normande, présente à de nombreuses croisades.

L'épisode le plus célèbre est celui de 1250. Lors de la septième croisade, le roi Saint Louis (Louis IX) est fait prisonnier par les Ayyoubides à la bataille de Fariskur, en Égypte. Pour réunir la rançon colossale exigée par les Mamelouks, le roi doit faire vendre des biens de la couronne et solliciter ses vassaux. Jacques de Trie, seigneur de Rolleboise, achète alors 120 arpents de bois dans la forêt d'Arthies — au nom du roi — pour contribuer au financement de la rançon. C'est l'un des rares actes féodaux locaux directement associés à la captivité du saint roi : Rolleboise prend ainsi sa part, modeste mais réelle, à l'histoire des croisades.

Un siècle plus tard, lors de la guerre de Cent Ans, le château de Rolleboise change de mains à plusieurs reprises. En octobre 1363, il est pris et occupé par John Jouel, chef de compagnies au service d'Édouard III d'Angleterre. En 1364, Jouel cède le commandement à l'un de ses lieutenants, Wauter Straël (ou Wautaire Austrade, écuyer), mercenaire qui agit alors pour son propre compte : il pille la région et rançonne les bateaux entre Mantes et Rouen, mettant à sac aussi bien les possessions du roi de Navarre que celles du roi de France ou du roi d'Angleterre.

Devant ce péril, Bertrand Du Guesclin est dépêché par Charles V pour reprendre la place. Après un siège et plusieurs assauts infructueux — le château perché sur sa falaise crayeuse révèle ses qualités défensives — le futur connétable doit se résoudre à négocier le départ de Straël moyennant une forte somme. L'épisode, peu connu, montre que Rolleboise compte parmi les verrous fluviaux du XIVᵉ siècle, dans une logique militaire qui se prolonge dans tout le secteur, d'Notre-Dame-de-l'Isle en aval à Mantes en amont.

Sous la seigneurie des Silly de La Roche-Guyon

À partir de la fin du XVᵉ siècle, Rolleboise entre dans l'orbite féodale du duché de La Roche-Guyon. Le mariage en 1474 de Marie de La Roche-Guyon avec Bertin de Silly, chambellan du roi Louis XI, fait passer ce duché aux Silly. Et en 1513, le vaste fief des Silly s'étend désormais « de Copières et Arthies au nord à Rolleboise au sud, et de Aincourt et Guernes à l'est à Limetz à l'ouest » — Rolleboise marque ainsi la limite sud-est du domaine, le point où la mainmise des seigneurs de La Roche-Guyon vient buter sur les terres de la couronne.

La commune n'est pas pour autant intégrée à la châtellenie : elle conserve ses propres seigneurs locaux. Au XVIIᵉ siècle, on trouve à Rolleboise la famille de Montgros. Le 2 septembre 1674, Charles de Montgros, seigneur de Rolleboise et de Flicourt, est parrain au baptême de la principale cloche de l'église, baptisée Jeanne Catherine — la marraine étant Jeanne Catherine Dantecourt, épouse de Paul Fancrel, procureur au Châtelet de Paris. À cette époque, Rolleboise dépend du bailliage de Magny et de la généralité de Rouen, illustrant une fois encore son statut frontalier entre administrations royales d'Île-de-France et de Normandie.

Au milieu du XVIIIᵉ siècle, Rolleboise figure dans le duché-pairie de La Roche-Guyon de la duchesse d'Enville — preuve que les Silly, puis les La Rochefoucauld, ont maintenu et même renforcé leurs droits sur la commune au fil des siècles.

La construction d'une route royale Paris-Évreux au XVIIᵉ siècle transforme la fonction du village. Sa position de bord de fleuve devient stratégique pour le roulage : Rolleboise voit s'établir des auberges, des relais de service de voitures, de diligences et de galiotes. C'est ce trafic routier qui assure sa prospérité pendant deux siècles — et c'est précisément lui que le chemin de fer viendra anéantir en quelques années à partir de 1843.

La Révolution et la déportation du curé Hodanger

En 1789, Rolleboise compte 101 feux (foyers). La commune rédige son cahier de 23 doléances — l'un des plus structurés du secteur — demandant entre autres « l'annulation et la révocation des impôts royaux, seigneuriaux et ecclésiastiques pour être remplacés par des impôts nouveaux établis sans différence d'ordres pour la contribution ». C'est un programme nettement réformateur, qui rejoint celui des cahiers de Gommecourt et des communes voisines (voir notre article Cahiers de doléances).

La Révolution est cependant un moment de tension religieuse à Rolleboise. Le curé Hodanger se rallie aux institutions républicaines de manière nuancée, mais ses sermons en 1798-1799 attirent l'attention du Directoire. Un arrêté du 6 nivôse an VII (26 décembre 1798) précise, après enquête de la police générale : « la présence de ces ecclésiastiques est un sujet de troubles dans le canton de La Roche-Guyon, qu'ils fanatisent les habitants de leur résidence, que par leurs manœuvres et leurs discours séditieux, ils portent le peuple à s'éloigner des institutions républicaines et qu'ils prêtent leur appui aux royalistes et aux anarchistes qui s'agitent dans le canton de La Roche-Guyon, il est ordonné qu'ils seront déportés ». Hodanger est ainsi déporté le 6 nivôse an VII pour « vouer aux enfers un prêtre célébrant le culte le décadi » (le décadi étant le dixième jour du calendrier républicain, instauré comme jour de repos en remplacement du dimanche) et s'agiter pour les prochaines élections.

L'épisode montre qu'à Rolleboise comme dans tout le canton de La Roche-Guyon, la résistance religieuse à la Révolution s'organise dès la fin du Directoire, dans le sillage des prêtres jureurs qui finissent par regretter leur prestation de serment.

Le tunnel de Rolleboise : 1843, l'arrivée du chemin de fer

L'événement qui transforme radicalement Rolleboise au milieu du XIXᵉ siècle est le percement, entre 1841 et 1843, du tunnel ferroviaire qui porte aujourd'hui le nom de la commune — bien qu'il soit en réalité situé pour l'essentiel sur le territoire de Freneuse, sur la rive opposée du méandre.

Un chantier pharaonique

Le tunnel de Rolleboise est l'un des plus anciens et des plus longs tunnels ferroviaires de France. Construit par l'entreprise britannique Mackenzie & Brassey sous la direction de l'ingénieur écossais Joseph Locke, pour le compte de la Compagnie du chemin de fer de Paris à Rouen, il est creusé sur 2 613 mètres à travers un éperon calcaire qui dépasse de 85 mètres l'altitude des rails. C'est cette particularité géologique — l'épaisseur exceptionnelle de la couche de craie — qui permet aux ingénieurs de se passer du revêtement en briques habituellement posé à l'intérieur des tunnels, sur près de 800 mètres de la longueur totale. Le tunnel comporte également six cheminées d'aération verticales, dont la plus haute mesure 80 mètres.

Les travaux durent vingt mois (1841-1843) et nécessitent une main-d'œuvre essentiellement britannique, importée par Mackenzie & Brassey. La construction est houleuse : la population locale, qui voit dans le chemin de fer une menace directe pour son économie, organise des manifestations hostiles. La troupe doit être envoyée à Bonnières, Freneuse et Rolleboise pour assurer la sécurité des ouvriers. Le tunnel est livré à la circulation le 3 mai 1843, et dès le 9 mai, les premiers voyageurs parcourent les 128 km séparant Paris de Rouen en 4 heures 10.

La fin d'un monde et l'insurrection de février 1848

Les craintes des habitants se révèlent fondées : en 1845, soit deux ans après l'ouverture, la totalité des aubergistes, conducteurs de diligences et de galiotes, postillons, rouliers, tenanciers de relais doivent fermer leurs établissements ou abandonner leur poste. Le roulage routier sur l'axe Paris-Rouen, qui faisait vivre Rolleboise depuis le XVIIᵉ siècle, s'éteint en quelques saisons.

Le ressentiment populaire s'exprime brutalement lors de la Révolution de février 1848. Dans la nuit du 23 au 24 février, « un groupe d'anciens commerçants, aubergistes, charpentiers de bateaux, garçons d'écurie et de femmes incendièrent les guérites des gardes du chemin de fer, arrachèrent deux rails de 4,80 m à l'entrée du tunnel puis, le traversant en chantant La Marseillaise, les insurgés se saisirent du wagon royal qui était remisé à Bonnières, y mirent le feu en le repoussant dans la remise détruisant l'ensemble sans être inquiétés par les gardes nationaux de Bonnières, Freneuse et Bennecourt, qui étaient en armes et pensaient avoir affaire à une véritable armée d'insurgés parisiens ou rouennais ». Le wagon royal de Louis-Philippe part ainsi en fumée dans une remise de Bonnières, victime collatérale de la disparition d'un métier.

Zola et la postérité littéraire

Le tunnel de Rolleboise entre dans la littérature française grâce à Émile Zola, qui l'intègre à La Bête humaine (1890). Au chapitre V du roman, le mécanicien Jacques Lantier conduit la locomotive La Lison sur cet itinéraire familier : « Après Mantes, il dut pousser la Lison, pour qu'elle montât une rampe assez forte, presque d'une demi-lieue. Puis, sans la ralentir, il la lança sur la pente douce du tunnel de Rolleboise, deux kilomètres et demi de tunnel, qu'elle franchit en trois minutes à peine... » Zola, qui avait soigneusement enquêté sur les techniques ferroviaires pour son roman, reproduit ici avec précision la pente douce de 3 ‰ descendante en direction du Havre et la longueur exacte du tunnel — confirmant que l'auteur des Rougon-Macquart a vraisemblablement effectué le trajet pour ses repérages.

Le passage obligé Paris-Normandie

Aujourd'hui encore, le tunnel de Rolleboise reste le passage obligé pour tous ceux qui circulent en train entre Paris et la Normandie, comme le souligne SNCF Réseau : « cet ouvrage, emprunté par l'ensemble des trains normands assurant la desserte entre Rouen et Paris, est l'un des plus anciens (1843) et des plus longs tunnels de France (2,6 km) ». 180 trains y circulent chaque jour (dont 50 % de fret, selon les chiffres de 2011), pour près de 10 000 usagers quotidiens. La vitesse y est limitée à 130 km/h.

La ligne, électrifiée en 1966 par caténaire monophasée 25 kV 50 Hz entre Achères et Rouen, a connu plusieurs campagnes de modernisation : restauration en 1986 (abaissement de la plate-forme et entretien des maçonneries), travaux importants en 2014 (350 m réfectionnés avec décapage haute pression, armature et béton projeté), et nouvelle campagne en 2024. Une plaque sur le côté gauche de l'entrée sud-est du tunnel indique « Rolleboise, 2612 m » — la longueur exacte étant en réalité de 2612,70 mètres, « rognée » à 2612 plutôt qu'arrondie à 2613.

Un dernier incident a marqué les mémoires : le 24 juin 2014, un train Le Havre - Paris Saint-Lazare est resté immobilisé pendant plus de deux heures dans le tunnel après qu'une bâche envolée d'un autre convoi a entouré la caténaire. Trois cents voyageurs sont restés bloqués dans la pénombre — un « scénario catastrophe » qui rappelle la fragilité d'un ouvrage de 180 ans sur lequel repose une part essentielle des liaisons franciliennes vers la Normandie.

L'habitat troglodyte sous la falaise crayeuse

Comme à Mousseaux-sur-Seine voisine, comme à La Roche-Guyon, comme à Haute-Isle avec son église entièrement taillée dans la roche, Rolleboise possède un habitat troglodyte ancien — moins spectaculaire et moins réputé que celui de La Roche-Guyon, mais bien réel. Des caves troglodytes sont creusées dans le pied de la falaise crayeuse, notamment sous l'église Saint-Michel dont la terrasse domine le coteau, et plus généralement sous tout le coteau sur lequel s'accroche le village.

Ces excavations, anciennes pour les plus profondes, ont servi de caves de stockage, de pressoirs, d'abris à animaux — favorisant comme à La Roche-Guyon l'apparition de salpêtre sur les parois de craie blanche, recueilli en retour par les paysans pour l'approvisionnement des poudreries. Certaines ont pu servir d'habitats secondaires ou de refuges. La continuité géologique avec les boves de Mousseaux et de La Roche-Guyon est totale : il s'agit d'un même affleurement de craie blanche du Crétacé supérieur (Campanien, environ 80 millions d'années), qui forme une falaise quasi continue de Bennecourt à Vétheuil, et sur la rive gauche, à Rolleboise en remontant le méandre.

Mais cet habitat de craie tendre a son revers : la falaise est fragile, sujette aux affaissements et aux éboulements, surtout après les périodes de fortes pluies ou de gel. Les habitants de Rolleboise « connaissent depuis des siècles les effondrements de terrain et les affaissements de la falaise », et « vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête ou sous leurs pieds » — selon la formule employée par l'article du Parisien du 2 mars 2001.

Deux épisodes récents ont rappelé la fragilité du site. Le 26 novembre 2000, une partie de la falaise s'écroule sur une maison du village, éventrant la toiture. Puis dans la nuit du 6 au 7 février 2001, une portion de la terrasse de l'église s'effondre une douzaine de mètres plus bas, dans le jardin de la maison du peintre Maximilien Luce située au pied du coteau — « sûrement dû à l'affaissement de l'une des caves troglodytes situées sous l'église », expliquait alors le maire de l'époque. Une partie du mur d'enceinte de l'église et plusieurs tonnes de terre tombent dans la cour ; l'accès à la terrasse est interdit après l'apparition de lézardes sur le mur de la sacristie.

Face à ce risque chronique, la mairie avait fait réaliser une étude géologique en 1995, et le préfet des Yvelines a défini en 1997 un Projet d'Intérêt Général (PIG) sur la commune et quatre villages voisins : Méricourt, Mousseaux, Gommecourt et Bennecourt — confirmant que la problématique troglodytique est commune à tout le secteur de la falaise crayeuse de la rive nord-est et de la rive gauche dans la convexité de Rolleboise. Le PIG dressait l'inventaire des risques et définissait des règles strictes : interdiction de construire dans un certain périmètre, interdiction de reconstruire après sinistre, information obligatoire de la population.

C'est donc à Rolleboise — et plus largement dans tout le secteur — un patrimoine vivant mais menacé, dont l'existence rappelle à quel point le substrat crayeux a façonné non seulement les paysages, mais aussi les modes d'habitat des hommes depuis le Néolithique.

L'église Saint-Michel

L'église paroissiale Saint-Michel est construite dans le haut du village, sur le coteau dominant la vallée de la Seine — implantation typique des églises de plateau qui marquent le paysage du Vexin. Elle conserve dans son architecture des éléments des XIIᵉ et XVIᵉ siècles, mais a connu plusieurs campagnes de réfection qui ont modifié son aspect originel. Sa principale cloche, baptisée Jeanne Catherine, fut bénite le 2 septembre 1674.

L'édifice n'est pas inscrit à l'inventaire des monuments historiques, fait curieux au vu de son ancienneté. La commune ne compte d'ailleurs aucun monument historique inscrit ou classé sur son territoire — particularité partagée avec plusieurs de nos communes voisines.

L'église est immortalisée par Maximilien Luce dans plusieurs toiles, notamment Rolleboise, l'église et la maison du peintre (1927) conservée au musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie (inv. 98.04.39), ainsi que Rolleboise, la sortie de l'église (vers 1930), huile sur carton du même musée.

Maximilien Luce, peintre néo-impressionniste de Rolleboise

La figure artistique majeure de Rolleboise est Maximilien Luce (Paris, 1858 - Paris, 1941), peintre néo-impressionniste, graveur, illustrateur et militant libertaire. Disciple direct de Georges Seurat et fidèle ami de Paul Signac, il use à partir de 1885 de la technique du divisionnisme (le pointillisme) avant de revenir à une facture plus libre, qui garde l'harmonie et la luminosité du néo-impressionnisme.

À la fois peintre des paysages industriels (Le Pays noir, Charleroi, les usines), des scènes ouvrières, et des portraits, Luce a illustré abondamment les revues anarchistes et libertaires (Le Père Peinard, Les Temps nouveaux, L'Incendiaire). Son engagement politique lui vaut d'être incarcéré après l'attentat de 1894 lors du « procès des Trente ». Il devient en novembre 1935 président de la Société des Artistes Indépendants, succédant à Paul Signac. Geste qui dit son éthique politique jusqu'au bout : il démissionne de cette présidence à la fin de 1940 pour protester contre la politique de discrimination du régime de Vichy à l'égard des artistes juifs. Il meurt à Paris le 7 février 1941.

Luce découvre Rolleboise en 1917, lors de fréquents séjours chez son ami le peintre paysagiste Alfred Veillet et le céramiste André Metthey, déjà installés dans la commune. Il y trouve « l'apaisement », et en 1922 (parfois 1920 selon les sources), acquiert une maison perchée sur le coteau calcaire, au pied de l'église, qui offre une vue panoramique sur les boucles de la Seine. Là, il pratique un art plus serein, renouant avec les thèmes du premier impressionnisme : la nature, les bords de Seine, les baigneurs, la vie paysanne. Il succède ainsi à Camille Corot, qui avait peint près de 70 toiles dans les environs de Mantes et à Rolleboise.

L'œuvre rolleboisienne de Luce — extraordinairement abondante — est aujourd'hui largement conservée au musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie, grâce à la donation de son fils Frédéric Luce (1896-1974) par acte du 8 mai 1971. Parmi les toiles majeures : Rolleboise, cour de ferme (1917-1918), Baignade à Rolleboise (1920), Rolleboise, l'arbre en fleurs (1920), Rolleboise, la baignade dans le petit bras (vers 1920) — toile manifeste 135×147 cm —, Rolleboise, l'église et la maison du peintre (1927), Rolleboise, la route en bords de Seine (1930), Rolleboise, la sortie de l'église (vers 1930), et de nombreuses autres scènes du village et de ses environs (Méricourt, Lavacourt, Rosny, Mantes).

Maximilien Luce est inhumé à Rolleboise en 1941, dans le village qui aura été pour lui, comme il aimait à le rappeler, « l'apaisement » après une vie d'engagement et de combat.

La maison du peintre, située en contrebas de la terrasse de l'église, existe toujours. C'est dans son jardin que sont tombés, dans la nuit du 6 au 7 février 2001, les blocs de terre et de craie de la terrasse effondrée — comme un dernier hommage paradoxal du village au peintre qui l'avait tant représenté.

Autres personnalités

Le peintre paysagiste Alfred Veillet (Ézy-sur-Eure 1882 - Rolleboise 1958), qui avait découvert Rolleboise avant Luce et l'y avait introduit, est également inhumé dans la commune. Son œuvre, principalement constituée de paysages des bords de Seine, reste connue dans les cercles régionaux. Le céramiste André Metthey (1871-1920), autre découvreur de Rolleboise pour Luce, n'y est pas inhumé mais y a séjourné régulièrement.

Le Domaine de la Corniche : entre légende royale et hôtel de luxe

L'édifice qui fait aujourd'hui la renommée touristique de Rolleboise est le Domaine de la Corniche, un manoir construit en 1908 sur la falaise crayeuse, offrant une vue exceptionnelle sur la Seine et la presqu'île de Moisson.

La légende rapportée par tous les guides touristiques veut que le manoir ait été construit pour le roi des Belges Léopold II (1835-1909), afin d'abriter ses amours clandestines avec sa maîtresse Blanche de Vaughan (de son vrai nom Blanche Delacroix, 1883-1948, devenue baronne de Vaughan en 1908). L'histoire est savoureuse, mais elle se heurte à plusieurs réserves chronologiques. Léopold II meurt le 17 décembre 1909, soit moins de deux ans après la prétendue construction. Et la documentation historique sur les résidences françaises du roi des Belges et de sa maîtresse pointe principalement vers le château de Balincourt à Arronville (Val-d'Oise), où le couple séjourna effectivement. La construction de Rolleboise en 1908 pour Léopold II relève sans doute davantage du mythe touristique que de la réalité documentaire — version « sulfureuse » à laquelle une autre tradition substitue une « baronne » anonyme comme commanditaire, restée non identifiée à ce jour.

Quoi qu'il en soit, le manoir existe bel et bien, construit en 1908 dans un style éclectique, avec son petit temple d'amour dans le parc, ses jardins en terrasse, son belvédère panoramique. Transformé en hôtel dès les années 1920, il devient l'un des points d'arrêt favoris du tourisme romantique des bords de Seine. Aujourd'hui hôtel 4 étoiles, le Domaine de la Corniche compte 43 chambres réparties dans quatre bâtiments, un spa de 600 m², une salle de cinéma privée, un salon de billard, et deux restaurants dont le Panoramique — distingué d'une étoile au Guide Michelin depuis 2024.

L'établissement attire à la fois les touristes venus visiter Giverny (à 25 km) et La Roche-Guyon (à 8 km), et constitue, à sa façon, l'héritier moderne des relais de diligences qui faisaient la prospérité du XVIIᵉ siècle — relais que le tunnel de Rolleboise avait précisément fait disparaître en 1843. Le retournement de l'histoire vaut d'être souligné : ce qui avait tué le village au XIXᵉ siècle (la rapidité du chemin de fer) finit, au XXIᵉ siècle, par lui ramener une nouvelle prospérité — la lenteur retrouvée du tourisme de luxe.

Géographie et carrefour

La convexité du méandre dans laquelle s'inscrit Rolleboise est, géographiquement, la réplique en miroir de la presqu'île de Moisson sur la rive opposée : les deux communes se font face de part et d'autre d'une boucle de Seine particulièrement spectaculaire, que l'on découvre admirablement depuis le belvédère de la Corniche. Ce méandre fait également de Rolleboise la dernière commune de la rive gauche avant que la falaise crayeuse ne se déplace définitivement sur la rive droite, en aval, à hauteur de Bennecourt.

La commune est traversée par l'ancienne route nationale 13 (devenue D 113) qui longe la Seine, et par la ligne ferroviaire Paris-Le Havre qui s'enfonce dans le tunnel un peu plus à l'ouest. Il n'y a plus de pont sur la Seine à Rolleboise : pour traverser, il faut remonter à Bonnières-sur-Seine (3 km au sud-ouest) ou descendre jusqu'au bac saisonnier de Vétheuil-Lavacourt — celui-ci fonctionne uniquement d'avril à novembre (voir la notice de Moisson).

Aujourd'hui largement résidentielle et touristique, la commune conserve son caractère de village de coteau avec ses différents paliers d'altitude, son patrimoine arboré étonnamment riche, et son fonds artistique lié à Maximilien Luce — qui, à lui seul, justifie un détour par le musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie pour qui s'intéresse à l'identité picturale du secteur.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence sur le patrimoine bâti est le tome 1 du Patrimoine des Communes des Yvelines (Flohic, 2000, ISBN 2-84234-070-1), aux pages 124-125. Pour l'histoire médiévale et l'épisode de Saint Louis, on consultera utilement la Chronique de Saint-Denis et les travaux de Jean Richard, Saint Louis, roi d'une France féodale, soutien de la Terre Sainte (Fayard, 1983).

Pour le tunnel de Rolleboise, l'article de Michel de Decker dans Les grandes heures de la Normandie (Perrin, 1988, p. 252) reste une référence accessible, complétée par les fiches techniques de SNCF Réseau et de Structurae. Pour la postérité littéraire, voir évidemment La Bête humaine d'Émile Zola (1890), chapitre V.

Pour Maximilien Luce, le catalogue de l'exposition Maximilien Luce, néo-impressionniste — Rétrospective (musée des Impressionnismes de Giverny, 28 juillet-31 octobre 2010), ainsi que les fiches du musée de l'Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie, constituent les sources les plus complètes. La biographie de référence est celle de Philippe Cazeau, Maximilien Luce (La Bibliothèque des Arts, 1982).

Pour le Domaine de la Corniche et son histoire belge, les sources fiables sont rares — la plupart des récits relèvent de la légende touristique. Le fonds Léopold II des Archives royales de Belgique à Bruxelles est la source primaire. Sur Blanche Delacroix / baronne de Vaughan, l'ouvrage classique de Jacqueline Defresne, Blanche, la baronne de Vaughan (Paris-Méditerranée, 1996), reste la référence biographique.

Enfin, sur le terrain, le belvédère de la Corniche est librement accessible (l'hôtel autorise le passage) et offre l'un des plus beaux panoramas sur la Seine francilienne. Le sentier de promenade qui descend du plateau vers le bord de fleuve permet de découvrir les étages successifs du village, l'église Saint-Michel et sa terrasse, et la maison du peintre Maximilien Luce au pied du coteau.

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Blason de Rosny-sur-Seine

Rosny-sur-Seine

D'azur à cinq cotices d'or — armes inspirées de la famille de Béthune, dont est issu le duc de Sully, né au château féodal de Rosny en 1559.

Façade Renaissance en brique et pierre du château de Sully à Rosny-sur-Seine, vue depuis la cour d'honneur
Le château de Sully, édifié à partir de 1598 par Maximilien de Béthune et profondément remanié par la duchesse de Berry au XIXᵉ siècle. Classé monument historique en 1941. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Rosny-sur-Seine dans le département des Yvelines
Situation de Rosny-sur-Seine dans le département des Yvelines Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Yvelines (78)
Communauté de communes
CU Grand Paris Seine et Oise
Position
Sur la rive gauche de la Seine, juste en aval de Mantes-la-Jolie, Rosny étire son terroir de la plaine fluviale au plateau boisé, formant la première porte du Mantois quand on remonte vers la boucle de Guernes et vers la confluence Seine-Epte qui se dessine au-delà de Bonnières.

Carte d'identité

Rosny-sur-Seine compte 7 328 habitants (Insee 2023), les Rosnéens, sur 19,4 km² rattachés à la Communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise et au canton de Mantes-la-Jolie. La commune occupe la rive gauche de la Seine, immédiatement en aval de Mantes-la-Jolie ; son territoire se déploie en deux registres : une plaine alluviale étroite, resserrée par le fleuve avant la concavité du grand méandre de Guernes, et un plateau boisé qui culmine à 144 mètres dans la forêt régionale de Rosny (1 750 hectares).

Le village s'est construit le long de la grande rue — l'ancienne route royale puis route nationale, aujourd'hui rue Nationale et RD 113 — et c'est précisément cette position de seuil qui en a fait, depuis des siècles, une étape obligée entre l'Île-de-France et la Normandie. Quiconque, en train, en diligence ou en voiture, quitte Mantes vers Rouen ou vers l'Epte traverse Rosny. Le carrefour y est donc d'abord routier et ferroviaire ; il devient aussi mémoriel quand on songe que le grand ministre qui a réformé les routes de France, Maximilien de Béthune, futur duc de Sully, est né ici le 13 décembre 1559. Toute la commune se lit, à des degrés divers, à travers son ombre.

Une terre habitée bien avant Sully

La terre de Rosny n'attend pas le XVIᵉ siècle pour entrer dans l'histoire. Au-dessus de la Seine, le parc du château a livré aux antiquaires du XIXᵉ siècle, sous la plume d'Armand Cassan, des incinérations gallo-romaines d'époque antonine — témoignages d'une petite agglomération gallo-romaine dont la nécropole jalonnait la rive du fleuve. L'agglomération elle-même n'est connue que par défaut, à travers ses morts ; mais elle existait bien, comme le suggèrent les traces ultérieures.

Une villa fiscale y est documentée en 884, attachée au domaine royal carolingien — preuve qu'au sortir de l'Antiquité, le site conserve son rang. À l'époque mérovingienne et carolingienne, Rosny est l'un de ces relais ruraux qui tiennent la vallée de la Seine entre Paris et la mer. La grande nécropole mérovingienne mise au jour en 1892 (voir plus bas) en sera la preuve éclatante. Cette continuité d'habitat se poursuit au Moyen Âge, autour d'un manoir fortifié que tiennent longtemps les Mauvoisin, l'une des grandes familles vassales du duché de Normandie puis de la couronne de France. C'est par alliance que la seigneurie passe aux Béthune en 1529, quand Jean IV de Béthune épouse Anne de Melun d'Epinoy, descendante des Mauvoisin, qui apporte Rosny en dot. La voie est ouverte à l'enfant le plus illustre de la maison.

Le château de Sully

Le domaine est cité comme Monument historique de premier plan : Château de Sully, notice Mérimée PA00087592, classé par arrêté du 11 juillet 1941 (le château, le parc et les dépendances). C'est, avec le château de La Roche-Guyon, l'un des grands ensembles aristocratiques de la basse vallée de la Seine.

Maximilien de Béthune naît au vieux château féodal le 13 décembre 1559. Page d'Henri de Navarre, il devient en 1598 surintendant des finances du roi devenu Henri IV — fonction depuis laquelle il refonde l'économie royale, les routes (les fameux rosnys, ces ormes plantés en bordure de chemin qui prendront son nom), les ports et la marine. Cette année-là — ou peut-être dès 1595, selon les sources — il entreprend de remplacer le manoir médiéval, déjà fort éprouvé par la guerre de Cent Ans, par un château neuf à sa mesure. Les travaux sont peut-être confiés à Jacques II Androuet du Cerceau. Le résultat, encore visible aujourd'hui, est un manifeste du style Louis XIII : brique rouge et pierre calcaire blonde, plan en U autour d'une cour d'honneur close, hautes toitures d'ardoise, pavillons d'angle marqués. Sully fait ériger sa terre en marquisat en 1601, et reçoit en 1606 le titre de duc. En 1603, Henri IV vient en visite admirer les jeunes ormes et les mûriers plantés pour l'élevage du ver à soie. À la mort du roi, en 1610, le duc laisse le château inachevé : on a longtemps voulu y voir un témoignage muet de son chagrin.

La demeure reste aux Béthune-Sully jusqu'en 1718, date à laquelle Henri de Béthune, dernier duc de Sully, la vend au comte François Olivier de Sénozan, intendant général du clergé de France. Les Sénozan agrandissent le domaine en rachetant le prieuré voisin de Saint-Wandrille, redessinent les jardins, reconstituent la grande terrasse le long de la Seine et font construire, en 1747, un élégant pavillon des Bains au bord du fleuve, parfois attribué à Ange-Jacques Gabriel. Le château passe ensuite, par mariage et héritage, à Sabine Olivier de Senozan, épouse d'Archambaud de Talleyrand-Périgord : guillotinée à Paris en 1794, elle laisse Rosny à ses enfants, qui le récupèrent après séquestre en 1796. En mars 1814, après le retour des Cent-Jours, le château est incendié.

De cette ruine va naître, paradoxalement, la grande page romantique du domaine.

La duchesse de Berry et l'hospice Saint-Charles

En 1818, Marie-Caroline de Bourbon-Siciles, duchesse de Berry et belle-fille de Charles X, achète Rosny. Elle y vit deux brèves années de bonheur conjugal avec le duc de Berry, fils du comte d'Artois et héritier indirect du trône. La duchesse, passionnée de botanique et d'aménagement, confie au Suisse Joseph-Antoine Froelicher d'importantes campagnes de travaux : restauration complète des façades, achèvement des ailes laissées en plan par Sully, ajout d'un avant-corps central couvert d'une terrasse, redessin du parc « à l'anglaise » avec rivière artificielle, serres et essences exotiques — en 1820, on y plante 3 600 arbres ; en 1826, 4 793 sujets sortent des pépinières du château.

Le 13 février 1820, le duc de Berry est assassiné sur les marches de l'Opéra à Paris par l'ouvrier bonapartiste Louis Pierre Louvel. Pour honorer la mémoire de son époux « bienfaiteur des pauvres », la duchesse décide d'élever, à l'angle de la route royale et de la grille d'honneur du château, un hospice destiné à soigner les malades et à élever les enfants pauvres, et une chapelle expiatoire pour y déposer le cœur du duc. C'est encore Froelicher qui dresse les plans. La première pierre est posée le 4 novembre 1820, jour de la Saint-Charles, et la chapelle est consacrée le 18 mars 1824. Le bâtiment néoclassique aligne deux pavillons reliés par un portique en plein cintre ; au fond de la cour intérieure s'élève une chapelle de plan carré, surmontée d'un dôme à charpente couvert de plomb, ornée d'un portique à fronton triangulaire porté par quatre colonnes. Le cœur du duc est déposé derrière l'autel, dans un cénotaphe de marbre blanc surmonté d'une statue de saint Charles Borromée œuvre du sculpteur Rutchel.

L'ancien hospice Saint-Charles, notice Mérimée PA00087593, est classé par arrêté du 22 mars 1973 (chapelle expiatoire avec le portique entourant la cour intérieure ; façades et toitures des bâtiments de l'hospice). C'est l'un des plus beaux ensembles néoclassiques des Yvelines.

Le cœur du duc connaît une étrange odyssée. Enlevé en 1830 par crainte des profanations qui suivent la chute des Bourbons, il est retrouvé en 1889 chez le marquis de Rosanbo et remis en place. Pillé par une unité SS pendant l'Occupation, retrouvé par hasard sous un chêne en Charente-Maritime, il est finalement déposé avec le corps du duc à la basilique Saint-Denis. Durant la Première Guerre mondiale, l'hospice — propriété des Lebaudy — devient un hôpital militaire de 49 lits confié à la Croix-Rouge pour les blessés acheminés par le train depuis Mantes. C'est là qu'en mars-avril 1916, un jeune mobilisé de 21 ans est affecté comme infirmier-brancardier : il s'appelle Eugène Grindel et signera bientôt ses poèmes du nom de Paul Éluard. L'expérience des corps déchirés qu'on transporte le marquera profondément, et nourrira son œuvre pacifiste.

Lebaudy, Saint-Jean-Baptiste et la statue de Sully

En 1830, après la révolution de Juillet, la duchesse de Berry doit vendre : Rosny passe en septembre 1831 au banquier anglais George Stone pour 2 100 000 francs payés comptant. En 1840, la propriété est sauvée in extremis par le comte Le Marois, qui fait abattre les ailes érigées par la duchesse pour cause d'instabilité, ramenant le château à un volume plus proche de celui de Sully.

En 1869, le domaine est acheté par Gustave Lebaudy, député de Seine-et-Oise issu de la grande dynastie des raffineurs de sucre. La famille Lebaudy va le conserver près d'un siècle, jusqu'en 1955, et marquer durablement la commune. Gustave et ses descendants restaurent intégralement le château, rachètent une partie du mobilier qui avait appartenu à Sully et à la duchesse de Berry, recréent des jardins à la française. Son fils Paul Lebaudy, féru de chasse à courre, aménage les communs pour ses écuries et sa meute. C'est aussi sous les Lebaudy que le château accueille, en 1947, la 11ᵉ Conférence mondiale du scoutisme, dans le cadre du Jamboree de la paix.

Les Lebaudy ne se contentent pas du domaine. La veuve de Gustave, Adèle Lebaudy — la « Bonne Dame » de Rosny — finance, par donation, la construction d'une nouvelle église paroissiale. L'ancienne Saint-Lubin, mentionnée comme remontant au VIᵉ siècle, est en très mauvais état ; Saint-Jean-Baptiste, érigée en face entre 1890 et 1892, ouvre au culte en 1892. L'année suivante, son orgue, dû au grand facteur versaillais John Albert Abbey, est inauguré. (Les enfants Lebaudy obtiendront en 1909 l'annulation de la donation : la commune devra leur rendre l'église, qui est ensuite cédée.)

La démolition de Saint-Lubin en 1892 réserve une surprise archéologique majeure. L'abbé Thomas, curé de Rosny, conduit des fouilles sur le terrain de l'ancien édifice et met au jour, sur près d'un hectare, les vestiges d'une basilique gallo-romaine en ciment rougeâtre élevée sur les ruines d'un temple païen, ainsi qu'une vaste nécropole allant du Bas-Empire à l'époque moderne — 145 sarcophages au total. Un premier ensemble de 60 sarcophages en calcaire entoure le tombeau d'un guerrier franc à casque à résille, accompagné de son épée et de sa lance. Un second ensemble compte 85 sarcophages en plâtre, certains ornés de rouelles, de rosaces et de motifs chrétiens. La monographie qu'en tirera Paul Aubert en 1935 souligne la stature exceptionnelle des squelettes. Cette découverte fait de Rosny l'un des grands sites mérovingiens connus du Mantois.

À l'entrée du bourg, sur un terre-plein au bord de la rue Nationale, se dresse depuis 1931 la statue colossale du duc de Sully. Marbre blanc, 15 tonnes, 4,30 mètres de haut, elle est l'œuvre du sculpteur Jean-Joseph Espercieux (1817), commande de Louis XVIII pour rendre hommage à douze grands hommes de l'ancienne monarchie. Elle est d'abord installée sur le pont de la Concorde, puis rejoint les balustrades de la cour d'honneur du château de Versailles, où elle reste jusqu'en 1931. Le 14 juillet de cette année-là, l'État la propose à la municipalité ; elle gagne sa place actuelle, sur la route qui mène à la Normandie, à la jonction entre la grande histoire et l'histoire locale.

L'arrivée du rail : la gare de 1843

L'autre grande ouverture sur le monde, après les routes de Sully et la route royale, c'est le rail. Le 4 mai 1843 est inaugurée la ligne Paris-Mantes-Rouen par la Compagnie du chemin de fer de Paris à Rouen, premier grand axe ferroviaire reliant la capitale à la mer. La traversée du méandre de la Seine entre Rolleboise et Bonnières s'opère par le tunnel de Rolleboise, dont la tête côté Paris (PK 65,201) s'ouvre à la lisière nord de la commune de Rolleboise, presque à hauteur de Rosny — on en trouvera le détail dans la notice consacrée à Rolleboise.

Ce qui revient en propre à Rosny, c'est la gare. Sa création est planifiée trois mois avant l'inauguration de la ligne — un avis du 10 février 1843 provoque même la protestation de Mantes, qui craint d'être contournée. La gare ouvre le jour de l'inauguration. Pour le bourg, c'est une révolution silencieuse : le coche de poste, qui mettait neuf heures depuis Paris, se voit remplacé par un train qui couvre Paris-Rouen en 4 h 10. Les aubergistes, les conducteurs de diligences, les rouliers de la rue Nationale en font les frais — en 1845, à Rolleboise comme à Rosny, beaucoup ont dû fermer. Mais autour de la gare s'organise un nouveau quartier ; et l'hospice Saint-Charles, par la suite, recevra ses blessés de 1914-1918 directement par voie ferrée.

Au XXᵉ siècle, la combinaison de la gare, de la route nationale et bientôt de l'autoroute de Normandie (A13) — qui longe la commune au sud sans la desservir directement, l'accès s'effectuant par la sortie 13 de Buchelay — fait de Rosny l'un des nœuds discrets mais bien réels de la basse vallée. La population, encore inférieure à 3 000 habitants dans les années 1960, atteint 7 328 habitants en 2023 : un quasi-triplement en deux générations.

Géographie et carrefour

La commune occupe le ressaut entre la Seine, qu'elle borde sur près de quatre kilomètres, et la forêt régionale de Rosny, vaste massif de 1 750 hectares qui s'étire sur le plateau jusqu'à Perdreauville et Saint-Illiers-la-Ville. Le ru de Bléry descend du plateau et rejoint la Seine sur le territoire communal. Ce ru naît plus haut à Perdreauville et arrose au passage le bois des Beurons, qui fait partie de la forêt de Rosny : on y trouve le « chêne Mademoiselle », âgé d'environ 300 ans, où la tradition veut qu'Henri IV ait retrouvé Sully blessé au retour de la bataille d'Ivry, le 14 mars 1590. La scène, mainte fois représentée, est l'un des grands tableaux de la mémoire bourbonienne.

Les limites communales de Rosny dessinent le passage : à l'est, Mantes-la-Jolie et Buchelay, qui forment la grande agglomération du Mantois ; au nord, Rolleboise, où la corniche de la Seine s'élève au-dessus du tunnel et de la ligne du Havre ; à l'ouest, Bonnières-sur-Seine, porte de l'Eure ; au sud, Saint-Illiers-la-Ville, Jouy-Mauvoisin et Perdreauville, trois communes du plateau dont la dernière abrite l'atelier où le sculpteur belge Pol Bury (1922-2005) installa en 1973 une vieille ferme transformée en lieu de création, et où il repose aujourd'hui. La Seine, enfin, sépare Rosny de Guernes, sur la rive droite — sans pont ni bac local, la traversée s'effectue par le pont de Bonnières ou par celui de Mantes.

L'ensemble dessine, à hauteur de Rosny, un carrefour à la fois fluvial, routier et ferroviaire : la commune se trouve exactement à l'articulation entre la grande Seine du Mantois, qui descend de Paris, et la Seine méandreuse du Vexin, qui s'enfonce vers la Normandie en contournant Moisson et La Roche-Guyon. Ce point de bascule explique, à lui seul, presque toute son histoire — du domaine fiscal carolingien au choix qu'un certain Maximilien de Béthune fit d'y bâtir le château qui devait porter son nom, en passant par la duchesse de Berry et l'arrivée des Lebaudy.

Pour aller plus loin

  • Albert Anne, Sully à Rosny sur Seine, sa naissance, ses demeures, étude locale, 1975.
  • Bernard Barbiche et Ségolène Dainville-Barbiche, Sully, Paris, Fayard, 1994.
  • Le patrimoine des communes des Yvelines, tome 2, Paris, Éditions Flohic, 2000, notice « Rosny-sur-Seine ».
  • Paul Aubert, monographie sur la nécropole mérovingienne fouillée par l'abbé Thomas, 1935.
  • Yvan Barat, Carte archéologique de la Gaule — Yvelines (78), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, ministère de la Culture, MSH, 2007, notice Rosny-sur-Seine.
  • Pour le contexte ferroviaire et l'épisode du tunnel : voir la notice consacrée à Rolleboise.
  • Pour le contexte dynastique et la mémoire de Sully en vallée de Seine : le château de La Roche-Guyon.
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