Blason de Saint-Clair-sur-Epte

Saint-Clair-sur-Epte

Lion d'Angleterre, fleurs de lys de France et pal ondé d'argent figurant l'Epte : le blason résume à lui seul l'histoire de la commune, ancien poste frontière entre les rois d'Angleterre (ducs de Normandie) et les rois de France, avec la rivière comme ligne de partage (Gassowski, Armorial des communes du Val-d'Oise, 1995).

L'église Notre-Dame de Saint-Clair-sur-Epte, vue d'ensemble avec son clocher central et sa flèche en charpente du XVIᵉ siècle
L'église Notre-Dame, classée monument historique en 1938. C'est sur les reliques de saint Clair, déposées dans cette église, qu'a été juré en 911 le traité fondateur du duché de Normandie. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Saint-Clair-sur-Epte dans le département du Val-d'Oise
Situation de Saint-Clair-sur-Epte dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin Val de Seine
Position
Commune la plus septentrionale de l'Île-de-France, à la pointe nord-ouest du Val-d'Oise — c'est ici, en 911, qu'a été tracée la frontière entre le Vexin français et le Vexin normand qui structure depuis tout notre secteur, Gommecourt et Clachaloze compris.

Carte d'identité

Saint-Clair-sur-Epte compte 964 habitants (Insee 2023), les Saint-Clairois, sur 12,2 km² rattachés à la Communauté de communes Vexin Val de Seine depuis 2013, dans le Parc naturel régional du Vexin français. La commune est, géographiquement, l'une des plus singulières du département : elle constitue le point le plus septentrional de toute la région Île-de-France, et son territoire borde à la fois l'Eure à l'ouest (Berthenonville, Château-sur-Epte, Guerny) et l'Oise au nord (Boury-en-Vexin, Parnes). Au sein du Val-d'Oise, ses limitrophes sont Buhy et Montreuil-sur-Epte. C'est l'un des très rares villages français à articuler trois départements et deux régions sur un même cours d'eau — exactement comme Gommecourt le fait, plus en aval, à la confluence Seine-Epte.

La commune doit cette position singulière à l'Epte, frontière historique entre le Vexin français et le Vexin normand. Mais elle la doit surtout à un événement précis et daté : en 911, c'est ici, dans son église, qu'a été conclu le traité par lequel Charles III le Simple céda au chef viking Rollon le territoire situé entre l'Epte et la mer, donnant naissance au duché de Normandie. Tout notre secteur — de Gommecourt à La Roche-Guyon, en passant par Clachaloze, Bennecourt et Bonnières — vit depuis lors avec la frontière dessinée à Saint-Clair. C'est dire si cette modeste commune mérite une notice particulière sur notre site : c'est elle qui a fixé, il y a plus de onze siècles, le cadre géopolitique dans lequel notre village s'est ensuite construit.

De Vulcassum au martyre de Clair

Le site est occupé bien avant le moine anglais qui lui a donné son nom. L'allée couverte du Fayel, à l'extrémité sud de la commune, dressée à 134 mètres d'altitude sur la rive gauche de l'Epte, atteste d'une présence humaine dès le Néolithique. Cet édifice mi-allée couverte mi-hypogée mesure dix-sept mètres de longueur sur deux mètres cinquante de largeur. Au début du XXᵉ siècle, d'importantes ruines gallo-romaines ont été dégagées au hameau de Beaujardin, à l'extrémité nord. Plus récemment, à l'occasion des travaux de la déviation de la RN14 en 1998-1999, un site de berge du premier âge du Fer (600-500 av. J.-C.) a été fouillé au lieu-dit La Planchette, avec ossements animaux, céramique, matériel lithique et au moins une incinération conservés dans la tourbe ; des indices céramiques et métallurgiques s'y poursuivent jusqu'au IIIᵉ siècle de notre ère.

Le village porte alors le nom de Vulcassum — ou peut-être de Petromantalum, identification proposée par plusieurs chercheurs à partir de la table de Peutinger. Le nom est révélateur : petru-mantal en gaulois signifie « quatre routes », soit littéralement « carrefour ». Si l'identification est exacte, Saint-Clair aurait été nommée pour ce qu'elle est restée pendant deux mille ans : un nœud routier. La chaussée Jules-César de Paris à Rouen y franchit l'Epte par un gué, et c'est là, à ce gué, qu'on viendra signer un traité fondateur huit siècles plus tard.

C'est en l'an 884 que le destin du lieu se noue autour d'une légende. Clair du Beauvaisis, moine anglais né en 845 à Olchestria — l'actuelle Rochester, dans le Kent —, vit en ermite près du gué. Le 4 novembre, des tueurs à gages envoyés depuis Buhy l'assassinent dans son ermitage. La tradition rapporte qu'il aurait pris sa tête entre ses mains, l'aurait plongée dans l'eau de la fontaine voisine pour la laver, puis serait revenu à pied jusqu'à son oratoire et de là jusqu'à l'église, où il se serait couché à gauche de l'autel pour désigner la place de sa sépulture. Cette céphalophorie, qu'on retrouve dans la légende de saint Denis, est un motif hagiographique classique ; au-delà de la plausibilité du récit, ce qu'il atteste, c'est l'existence d'une église à Vulcassum dès le IXᵉ siècle. Le village prendra peu à peu le nom du martyr, autour duquel s'organise immédiatement un culte.

Quelques décennies plus tard, une nouvelle vague d'invasions vikings ravage la vallée de la Seine. L'église de Vulcassum, miraculeusement, reste indemne. Quand vient le moment de négocier la paix, c'est ici, sur les reliques d'un moine anglais assassiné, qu'on jurera.

911 — Le traité fondateur

Depuis la fin du IXᵉ siècle, les raids vikings se succèdent sur la Seine. Les bases hivernales s'installent dans le secteur même qui deviendra le nôtre : l'île de Jeufosse, vingt kilomètres en aval de Saint-Clair, sert de quartier d'hiver à Bjorn, Sigtrygg, Veland et Hasting entre 852 et 861. Les rois carolingiens, affaiblis, peinent à contenir ces incursions. À la fin du IXᵉ siècle, le chef viking Rollon (Hrólfr en vieux norrois, parfois francisé en Rou ou Rolph) s'installe durablement dans la basse Seine et établit son pouvoir autour de Rouen. Plusieurs tentatives militaires des Francs échouent.

En 911, après l'échec du siège de Chartres par Rollon, le roi Charles III dit le Simple prend une décision dont les conséquences vont bien au-delà de ce que ses contemporains pouvaient imaginer. Plutôt que de continuer une guerre épuisante qu'il ne peut gagner, il choisit la conversion par l'intégration. Il convoque Rollon à Saint-Clair-sur-Epte. C'est dans l'église du village, sur les reliques de saint Clair, que se conclut l'accord. Charles concède à Rollon les terres situées entre l'Epte et la mer, dans la partie ancienne de la Neustrie qui prendra bientôt le nom de Normandie — la « terre des hommes du Nord ». En échange, Rollon se fait baptiser, devient vassal du roi de France et s'engage à protéger le royaume contre tout nouveau raid viking. Il prend le nom chrétien de Robert.

La portée du traité est immense. C'est la naissance du duché de Normandie, l'une des grandes entités politiques du Moyen Âge occidental, dont les ducs deviendront en 1066 — avec Guillaume le Conquérant — rois d'Angleterre. C'est aussi la séparation du Vexin en deux moitiés que tout va opposer pendant les cinq siècles suivants : le Vexin normand sur la rive droite de l'Epte, vassal du duc puis du roi d'Angleterre ; le Vexin français sur la rive gauche, partie du domaine royal capétien. Gommecourt se trouve, par la grâce de cette ligne tracée à Saint-Clair, du côté français — mais à un jet de pierre de la frontière, puisque l'Epte rejoint la Seine à seulement quelques kilomètres en aval, à Limetz-Villez.

Le traité aura un prolongement non moins symbolique. En 946, dans la même église, le petit-fils de Rollon, Richard sans Peur, est reconnu duc de Normandie par le roi Louis IV d'Outremer — la même année où, vingt kilomètres en aval, sont livrées les batailles de la plaine de Bonnières-Bennecourt-Freneuse qui aboutissent à la paix de l'île de Jeufosse. C'est tout notre paysage, de Saint-Clair à Gommecourt, qui se trouve alors aux premières loges de la construction du duché.

À partir de là, et pour cinq siècles, l'Epte est la frontière la plus disputée du royaume. De Gournay-en-Bray au sud jusqu'à la Seine, ses deux rives se hérissent de forteresses qui se font face : côté normand, Gournay, Neuf-Marché, Château-sur-Epte (fondé en 1097 par Guillaume II le Roux exactement face à Saint-Clair), Dangu, Gasny ; côté français, Trie, Chaumont-en-Vexin, Boury, Saint-Clair, et plus en aval La Roche-Guyon. Une ligne de châteaux contemporains, à portée de vue les uns des autres, qui rythment encore aujourd'hui le paysage.

L'église Notre-Dame, écrin des reliques

L'église qui accueillit le traité de 911 n'est plus tout à fait celle que l'on voit aujourd'hui, mais elle en conserve les traces. L'église Notre-Dame — parfois dite Saint-Clair — est classée monument historique par arrêté du 2 juin 1938 (référence Mérimée PA00080191). Bâtie sur une terrasse à flanc de coteau, place Rollon, elle domine l'ancienne route de Paris à Rouen ; sa déviation, ouverte en 2001, l'a préservée du flot autrefois ininterrompu des camions.

De l'église carolingienne du IXᵉ siècle, dont les reliques de saint Clair attestent l'existence, on a retrouvé les fondations sous le chœur actuel — leur tracé est marqué sur le pavage. De la première église romane, élevée par les bénédictins du prieuré voisin à la fin du XIᵉ siècle, subsistent le chœur voûté en cul-de-four, éclairé par trois petites baies en plein cintre, ainsi qu'un bas-côté nord aux voûtes en berceau très basses. Le chœur est considéré comme le principal chœur roman de la fin du XIᵉ siècle conservé dans le Val-d'Oise : il vaut à lui seul le détour, par la finesse de ses arcatures plaquées et le profil surbaissé inhabituel de ses arcs-doubleaux.

L'édifice porte aussi les cicatrices de la frontière. En 1180, la nef est incendiée par les Anglais — la guerre n'a pas attendu Henri II Plantagenêt pour atteindre la vallée de l'Epte. La reconstruction immédiate marque une transition entre roman et gothique dont on voit encore les arcs brisés dans la nef. Au XVᵉ siècle, un vaste bas-côté sud de style gothique flamboyant est ajouté : il était destiné à accueillir l'afflux des pèlerins venus se recueillir sur les tombeaux de saint Clair et de son compagnon saint Cyrin. Le clocher central, qui s'élève au-dessus de la croisée du transept, remonte à la fin du XIᵉ siècle ; sa flèche en charpente du XVIᵉ siècle, à la silhouette légèrement déhanchée, est l'un des traits les plus reconnaissables de la silhouette du village.

À l'intérieur, un vitrail de 1912 évoque le traité de Saint-Clair-sur-Epte et le baptême de Rollon — clin d'œil moderne au moment fondateur. Lors de fouilles menées au siècle dernier, on a également découvert des sarcophages mérovingiens sous l'édifice, qui confirment l'ancienneté du lieu de culte. En 2025, la commune a lancé, avec la Fondation du patrimoine et la Mission Patrimoine portée par Stéphane Bern, une campagne de restauration pour ce monument qui mérite mieux que l'oubli auquel l'a longtemps confiné l'historiographie : à part une obscure publication de Pierre-André Lablaude et une notice du docteur Bernard Duhamel en 1988, aucun grand spécialiste ne s'est encore penché sur l'église Notre-Dame.

L'ermitage et la fontaine miraculeuse

À l'entrée du village, dans le lieu-dit du « pré du Paradis », se dresse le second monument protégé : l'ermitage de Saint-Clair, inscrit monument historique par arrêté du 8 février 1984 (référence Mérimée PA00080192). La protection couvre l'ensemble : mur de clôture avec portail d'entrée, oratoire, chapelle, et fontaine située à l'extérieur de l'enclos.

C'est ici, selon la tradition, que Clair vivait en ermite et qu'il fut assassiné en 884. La chapelle, de fondation très ancienne, a été restaurée une première fois en 1722 par le duc de Broglie, puis à nouveau en 1884 à l'occasion du millénaire du martyre. Près de l'enclos, la fontaine Saint-Clair est réputée pour la guérison des maux d'yeux — la légende rappelle que c'est dans cette eau que le saint aurait plongé sa tête après son décollement. Un modeste édicule abrite une statue du saint, et le pèlerinage continue d'être célébré chaque 16 juillet, jour de la fête de Saint-Clair, par une procession qui descend du village vers la fontaine.

À proximité, la commune a aménagé plus récemment Le Verger conservatoire de la pomme et des fruits oubliés — un patrimoine vivant qui préserve les variétés anciennes du Vexin et prolonge, à sa manière, la tradition de l'ermitage : prendre soin du lieu, transmettre.

Le château et la frontière médiévale

La frontière de 911 a très vite suscité son verrou militaire. À une centaine de mètres de l'Epte, dans une prairie humide drainée par de multiples canaux, subsistent les vestiges d'une forteresse du XIᵉ siècle : une porte constituée de deux murs parallèles surmontés chacun d'une tourelle hexagonale pleine, et, cinquante mètres plus loin, une tour circulaire de quatre mètres de diamètre. L'ensemble — qui n'est aujourd'hui pas protégé au titre des Monuments historiques — était inscrit dans un cercle de fossés alimentés par l'Epte ; trois puits et deux caves devaient permettre de soutenir un long siège. Un souterrain aurait même relié la forteresse au prieuré.

La mission du château était claire : défendre l'Île-de-France contre les incursions normandes puis anglaises. En 1097, le roi-duc d'Angleterre Guillaume II le Roux fait élever Château-sur-Epte exactement face à Saint-Clair, dans une logique de menace réciproque caractéristique de la vallée. En 1118, Saint-Clair est pris par Henri Iᵉʳ d'Angleterre pendant que Louis VI le Gros tente une diversion vers Gisors ; il sera reconquis ensuite par Philippe Auguste, qui fait améliorer les fortifications et édifier un châtelet sur l'unique voie d'accès.

Ce même conflit a laissé son empreinte jusque dans notre paysage proche. C'est dans le contexte de ces guerres entre Louis VI le Gros et Henri Iᵉʳ d'Angleterre que furent édifiées, en aval sur l'Epte et la Seine, plusieurs petites fortifications de siège ou de surveillance — notamment le camp de Malassis (édifié par Henri Iᵉʳ lors du siège de Gasny, où Louis VI tenait une place forte solidement entourée par le cours de l'Epte) et, sur la rive seine, la tour du Gîte aux Lièvres dite tour de Bellevue à Gommecourt, dont notre article dédié retrace l'histoire. Chacune de ces tours, à son échelle, prolonge le même geste défensif que Saint-Clair, Château-sur-Epte ou Gisors : tenir une ligne, contrôler un gué, surveiller le voisin d'en face.

La forteresse de Saint-Clair joue ainsi son rôle de verrou pendant tout le Moyen Âge, jusqu'à ce que, en 1531, elle soit méthodiquement rasée — la frontière n'a plus de raison d'être depuis que la Normandie est rentrée dans le domaine royal en 1204, et les guerres de Religion qui s'annoncent appelleront d'autres types d'ouvrages.

Saint-Clair, Clachaloze et Gommecourt — un lien féodal documenté

La frontière tracée en 911 n'a pas seulement façonné le grand paysage politique. Elle a aussi tissé, plus discrètement, des liens de fief et de famille entre Saint-Clair et notre secteur. L'historien Carolus Barré a publié en 1936, dans les Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise et du Vexin, une étude sur les seigneurs de Saint-Clair-sur-Epte qui apporte une découverte capitale pour notre site : un certain Pierre de Saint-Clair détient le fief de Clachaloze de 1399 à environ 1421, héritage de sa femme Catherine de Douy.

L'acte est précis. Le 8 mai 1427, Catherine de Douy — alors veuve — cède ses droits sur Clachaloze à ses gendres H. de Fours et G. de Cantiers, par un acte passé devant le tabellion de La Roche-Guyon, contre une rente de seize livres dix sols (Barré 1936, pp. 36 et 42). Le détail compte : Clachaloze, paroisse de Gommecourt mais fief mouvant de La Roche-Guyon, est ici tenu par une famille originaire de Saint-Clair-sur-Epte — soit, à vol d'oiseau, vingt-cinq kilomètres en amont sur l'Epte. La frontière de 911 n'a pas seulement séparé : elle a aussi, plus tard, structuré tout un réseau féodal qui faisait circuler les gens, les rentes et les actes le long de la vallée.

Ce document rappelle, à son humble échelle, ce que la grande histoire du traité de 911 disait à l'échelle royale : l'Epte, de Saint-Clair en amont jusqu'à Limetz-Villez à la confluence Seine, en passant par Bray-et-Lû, Aveny et Gasny, est une vallée historique cohérente, dont les fils et les écheveaux relient nos villages les uns aux autres. Saint-Clair n'est pas, dans notre récit, une commune lointaine et symbolique. Elle est, par cette ligne de fief, directement et nominalement liée à Clachaloze.

Géographie et carrefour

La commune occupe 1 235 hectares dont 3 % bâtis seulement, sur les terrasses calcaires de la rive gauche de l'Epte. Le relief est accentué pour un village fluvial : entre 35 et 130 mètres d'altitude. Le ru du Cudron rejoint l'Epte au cœur du bourg, tandis qu'au nord s'écoulent les émissaires des marais de Breuil — vestiges des tourbières historiques drainées au XIXᵉ siècle, qui ont laissé place à des prairies. La commune possède quatre hameaux et écarts : Beaujardin à l'extrémité nord (ruines gallo-romaines), Breuil à quatre kilomètres au nord-est, le Héloy à mi-distance (avec son château reconstruit par le comte de Caylus et sa chapelle de 1720 due à Achille de Broglie), et le Fayel tout au sud près de Montreuil-sur-Epte (un manoir, un ancien moulin qui broyait jusqu'au début du XXᵉ siècle du corozo pour saupoudrer les pâtes à pain, et l'allée couverte néolithique évoquée plus haut). Sous le territoire se cache aussi un centre de stockage souterrain de gaz naturel, classé Seveso.

La chaussée Jules-César — l'ancienne RN14, aujourd'hui RD14 — traverse encore le village (contournée par une déviation depuis 2001). Elle relie Paris à Rouen et a fait la prospérité, puis la ruine, du bourg : station de routage très importante jusqu'au XIXᵉ siècle, Saint-Clair a vu fondre son activité après l'ouverture de la ligne de chemin de fer Paris-Rouen en 1843, qui passe au sud par Mantes et Rosny — c'est-à-dire par notre tunnel de Rolleboise à nous.

La commune est aussi remarquable par sa position aux confins de trois départements : Val-d'Oise (95), Eure (27) et Oise (60). Cela en fait un mini-Gommecourt en amont : là où notre village articule, à la confluence Seine-Epte, les Yvelines, l'Eure et le Val-d'Oise, Saint-Clair articule, vingt-cinq kilomètres plus haut sur l'Epte, le Val-d'Oise, l'Eure et l'Oise. La même rivière, le même type de carrefour, la même charge historique.

Pour aller plus loin

  • Carolus Barré, Les seigneurs de Saint-Clair-sur-Epte, dans les Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1936.
  • Bernard Duhamel, Guide des églises du Vexin français, 1988.
  • Le Patrimoine des communes du Val-d'Oise, collection Le Patrimoine des Communes de France, Paris, Flohic Éditions, 1999, tome II, « Saint-Clair-sur-Epte ».
  • Yvan Barat, Carte archéologique de la Gaule — Val-d'Oise (95), notices Saint-Clair-sur-Epte.
  • G. van Laethem, Saint-Clair-sur-Epte, ouvrage local du dernier curé de la paroisse, 1977.
  • Pour le contexte viking et la chronologie des raids dans le secteur : la chronologie de la Société historique Hag'Dik.
  • Pour le contexte fluvial et le verrou aval de l'Epte : voir notre article sur le château de La Roche-Guyon.
  • Pour le fil féodal Saint-Clair → Clachaloze, voir la notice Clachaloze.
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Saint-Cyr-en-Arthies

L'église Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte de Saint-Cyr-en-Arthies, vue d'ensemble depuis le cimetière qui l'entoure
L'église Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte, reconstruite en 1747 grâce aux dons du seigneur local Gédéon-René de Sailly — l'une des deux seules églises classiques du Vexin français. Inscrite monument historique en 1947. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Saint-Cyr-en-Arthies dans le département du Val-d'Oise
Situation de Saint-Cyr-en-Arthies dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin Val de Seine
Position
Petit village blotti dans un vallon du plateau du Vexin français, entre la vallée de la Seine et celle de l'Aubette, Saint-Cyr-en-Arthies est traversée par l'ancienne Chaussée Brunehaut — pendant nord-sud, parfaitement orienté, de la chaussée Jules-César qui passe à Saint-Clair-sur-Epte.

Carte d'identité

Saint-Cyr-en-Arthies est un petit village de 236 habitants (Insee 2023), les Saint-Cyriens et Saint-Cyriennes, sur 3,89 km² rattachés à la Communauté de communes Vexin Val de Seine depuis 2013, dans le Parc naturel régional du Vexin français. Implanté à flanc de coteau de part et d'autre d'un vallon affluent du ru de la Vallée du Roi, qui descend rejoindre l'Aubette à Vétheuil et de là la Seine, le village s'organise autour d'une rue principale escarpée. À l'ouest, le château et son domaine, l'église et l'ancien presbytère devenu mairie occupent un promontoire ; à l'est, les maisons forment un front bâti continu. C'est, par sa taille comme par son intimité, l'image même du village vexinois discret, à l'écart des grandes routes.

Mais l'apparence est trompeuse. Saint-Cyr-en-Arthies est traversée par l'ancienne Chaussée Brunehaut, qui reliait Beauvais à Mantes et constitue, dans le quadrillage routier du Vexin antique et médiéval, le pendant nord-sud de la chaussée Jules-César qui passe vingt-cinq kilomètres au nord à Saint-Clair-sur-Epte. Là où Saint-Clair garde l'axe Paris-Rouen, Saint-Cyr garde celui qui descend du Beauvaisis vers le Mantois et la Seine. Deux chaussées romaines, deux Saint* : le Vexin n'a jamais cessé d'être un carrefour**, et Saint-Cyr-en-Arthies, plus discrètement que sa grande voisine, en porte la trace dans son nom même.

Du gaulois Attegia au village médiéval

Le nom "Arthies" est l'un des plus anciens du Vexin : il est attesté sous la forme Artegiae dès 690, dans une charte mentionnant le testament de l'inconnu d'Arthies. Cette forme remonte à un appellatif celtique, le gaulois tegia (« cabane, maison », apparenté au vieil irlandais teg et au breton moderne ti) ou plus précisément son composé attegia (« hutte, cabane »). Le toponyme appartient à une famille bien identifiée par les linguistes (Xavier Delamarre, Ernest Nègre) qui regroupe Athies, Athée et Athis dans le domaine d'oïl. Il désigne probablement, à l'origine, un groupement d'habitations rurales en bordure du plateau gaulois — peut-être déjà sur cette même Chaussée Brunehaut qui n'attendrait pas la conquête romaine pour exister.

La christianisation transforme la toponymie : Sancto Ciro apparaît en 1188, Sanctus Ciricus peu après, et la forme « Saint-Cir en Beausse » s'installe au Moyen Âge. Le saint patron du village est Cyr de Tarse, jeune martyr chrétien du IVᵉ siècle, fils de sainte Julitte, exécuté à l'âge de trois ans à Tarse en Cilicie sous Dioclétien pour avoir refusé d'abjurer le christianisme. Le culte de cet enfant martyr connut en Gaule une diffusion paradoxale : peu fréquente dans l'iconographie, sa figure trouve cependant ici un sanctuaire dédié — et l'un des vitraux du XIXᵉ siècle de l'église actuelle le représente, dans la tradition des images d'Épinal religieuses, comme un petit enfant aux mains jointes face à ses bourreaux.

La paroisse, vraisemblablement constituée dès le haut Moyen Âge, dépendait du diocèse de Rouen — donc administrativement de la Normandie ecclésiastique, alors même que la commune est, géographiquement, en Vexin français côté Île-de-France. Cette ambiguïté est typique de la zone-frontière où nous sommes : la frontière politique tracée à Saint-Clair en 911 n'a jamais épousé exactement la frontière diocésaine, ni la frontière linguistique. C'est cette superposition de cartes différentes qui fait toute la richesse du Vexin.

L'église Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte

L'église Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte est inscrite monument historique par arrêté de 1947. Elle constitue à elle seule la particularité patrimoniale majeure du village, et même du Vexin français : c'est, avec celle de Sagy, la seule église du Vexin français à avoir été reconstruite dans le style classique.

L'édifice actuel a été élevé en 1747 grâce aux dons du seigneur local, Gédéon-René de Sailly. Il remplace une église médiévale du XIIᵉ siècle, qui avait été reconstruite une première fois après la guerre de Cent Ans (1337-1453) — comme presque toutes les églises de notre secteur, dévastées par les chevauchées anglaises et les compagnies désœuvrées — puis détruite à nouveau au XVIIᵉ siècle, et restaurée provisoirement en 1648 par l'architecte falaisien Michel Fontaine. Quand Gédéon-René de Sailly entreprend, un siècle plus tard, de la rebâtir entièrement, il ne conserve que quelques voûtes romanes et gothiques de l'édifice précédent. Le résultat est un bâtiment de plan rectangulaire, presque carré, où la nef et les bas-côtés s'organisent sur trois travées de long et trois travées de large, fermées par un chœur polygonal.

L'intérieur est lumineux, à la manière des édifices classiques : ouvertures larges en plein cintre, voûtement régulier, ordonnance symétrique. Plusieurs vitraux modernes complètent la verrière du XIXᵉ siècle figurant saint Cyr enfant. Un retable représente la Nativité, et un chemin de croix d'une grande expressivité retrace les dernières heures du Christ. Aujourd'hui, l'Association pour l'église de Saint-Cyr œuvre à sa sauvegarde, et l'édifice s'ouvre régulièrement aux visites et aux Journées du patrimoine.

Que Saint-Cyr-en-Arthies, dans le Vexin si profondément marqué par le roman et le gothique flamboyant, ait reçu au milieu du XVIIIᵉ siècle une église entièrement classique, est une exception historique qui mérite d'être soulignée. C'est, à sa façon, le signe que le seigneur de Sailly voulait pour son village une église moderne, conforme aux canons du siècle des Lumières, plutôt qu'une simple reconstruction à l'identique.

Le château de la Bûcherie et la famille de Sailly

Le château de la Bûcherie, qui occupe le promontoire ouest du village avec son grand parc, est aujourd'hui une propriété privée transformée en hôtel-restaurant gastronomique. Il a été construit au XVIIᵉ siècle pour la famille de Sailly, qui détint la seigneurie de Saint-Cyr-en-Arthies de manière continue de 1530 à 1771 — soit près de deux siècles et demi.

Les Sailly forment une famille de petite noblesse d'épée, originaire du village de Sailly au bailliage de Mantes (aujourd'hui dans les Yvelines), anoblie au XVᵉ siècle par la charge d'Auditeur des comptes (Nicolas de Sailly, 1444). Plusieurs branches se répartissent au fil des générations entre l'Île-de-France, la Beauce et la Normandie — La Tilleuse, Aigleville, Pommereuil, Bouglainval, Aumeau, Berval, Theuvy — et la branche de Pommereuil et Saint-Cyr est précisément celle qui nous intéresse. Les armes familiales sont parlantes : « D'azur, à la fasce d'or, chargée de trois croisettes de sable, accompagnée de trois têtes de butor arrachées d'or » (couronne de marquis, supports deux aigles à la tête contournée). Le blason sculpté de l'église de Saint-Cyr rappelle, jusque dans la pierre, le mécénat de la famille.

Il convient ici de lever une ambiguïté que la proximité des patronymes pourrait susciter : la famille de Sailly n'a aucun lien avec les Silly qui achètent en 1615 le château de La Roche-Guyon (et avec eux, en 1615, la seigneurie de Gommecourt). Ce sont deux lignages distincts qui se trouvent simplement gravir, à la même époque, des branches voisines de la noblesse provinciale — auxquels viennent s'ajouter, pour brouiller les pistes, les Béthune-Sully de Rosny-sur-Seine. Sully, Silly, Sailly : trois noms proches, trois familles différentes, toutes présentes dans le même petit secteur entre Mantes et l'Epte.

C'est Gédéon-René de Sailly de Pommereuil, seigneur de Pommereuil et de Saint-Cyr, qui finance la reconstruction complète de l'église en 1747. La famille tient également au XVIIᵉ siècle une petite seigneurie locale appelée La Tilleuse, dont le nom survit aujourd'hui dans la toponymie communale — il sera, par un curieux clin d'œil au temps, repris au XXᵉ siècle dans la lithographie La Tilleuse (1985), cinquième des Saisons de Saint-Cyr-en-Arthies peintes par Jean-Paul Riopelle. Le fief de Saint-Cyr passe ensuite, à la fin du XVIIIᵉ siècle, à d'autres mains avant que la Révolution ne supprime les seigneuries.

Non loin du château, dans la rue de la Grande Vallée, le lavoir de la Grande Vallée témoigne de l'usage qu'on faisait des sources et du ruisseau ; la croix Jean-le-Bon, à l'extrémité du village, est une de ces croix de chemin qui jalonnent encore le paysage vexinois et marquaient autrefois les limites paroissiales ou les stations de procession.

Jean-Paul Riopelle à Saint-Cyr-en-Arthies (1969-2002)

La grande surprise du village, pour qui connaît l'histoire de l'art du XXᵉ siècle, c'est l'atelier de Jean-Paul Riopelle. Né à Montréal en 1923, mort à L'Isle-aux-Grues (Québec) en 2002, Jean-Paul Riopelle est l'un des plus grands peintres canadiens du XXᵉ siècle. Membre du groupe des Automatistes de Montréal, il fut l'un des signataires du manifeste Refus global en 1948, texte fondateur de la modernité culturelle québécoise. Installé à Paris à partir de 1947, il devient une figure majeure de l'abstraction lyrique européenne, exposé chez Pierre Loeb, Pierre Matisse, Jacques Dubourg, puis à la Galerie Maeght. Sa compagne pendant vingt-cinq ans est la peintre américaine Joan Mitchell.

En 1969, Riopelle achète à Saint-Cyr-en-Arthies un ancien hangar agricole, qu'il aménage en atelier. Pendant plus de trente ans, il y travaille en alternance avec son atelier-résidence des Laurentides (Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, construit en 1974). C'est dans le hangar de Saint-Cyr qu'il réalise, dans les années 1970, une partie de sa célèbre série "Icebergs" — toiles monumentales en noir et blanc inspirées par un voyage en Arctique. Et c'est en 1985 qu'il y crée un cycle qui restera attaché au nom du village : "Les saisons de Saint-Cyr-en-Arthies", suite de six lithographies éditées par la Galerie Lelong à Paris, qui célèbrent les paysages locaux saison après saison — La Vallée du Roi, Les Petites Vignes, Le Marais, La Tilleuse, Les Ravenelles. La même année, il publie aussi "Vétheuil entre chiens et loups" — clin d'œil à la commune voisine devenue célèbre par les toiles de Monet. C'est tout un dialogue entre la peinture impressionniste du XIXᵉ siècle (Monet à Vétheuil, 1878-1881) et l'abstraction lyrique du XXᵉ qui se noue ainsi, à quatre kilomètres de distance, dans le même petit secteur du Vexin.

L'atelier de Saint-Cyr est aujourd'hui un lieu privé. Mais le sentier du patrimoine de la commune le mentionne et y mène. Il fait du village l'un des rares lieux de mémoire de la peinture abstraite du XXᵉ siècle en Île-de-France, dans le sillage discret de Joan Mitchell qui vécut à Vétheuil dans la maison qu'avait habitée Monet. Riopelle, qui n'a jamais cessé de peindre les paysages — les siens, ceux du Saint-Laurent, et ceux du Vexin — est ainsi devenu, sans s'en réclamer, l'un des derniers grands peintres de notre vallée.

Géographie et carrefour

La commune occupe 389 hectares dans un vallon orienté nord-sud, à 111 mètres d'altitude au cœur du bourg. Le ru de la Vallée du Roi y prend sa source et descend rejoindre l'Aubette à Vétheuil, puis la Seine. La Chaussée Brunehaut — l'ancien chemin de Beauvais à Mantes — traverse le bourg sous le nom de rue du Parc (devant la mairie et l'église), puis se prolonge en RD 983 en direction de Mantes au sud. Cette voie ancienne, dont la datation reste discutée (origine antique ? haut Moyen Âge ?), est attestée comme « chemin de Beauvais à Mantes » dans toute la documentation médiévale, et constitue, avec la chaussée Jules-César, l'ossature routière du Vexin français.

Les communes limitrophes dessinent un voisinage à la fois cohérent et révélateur : au nord-est Aincourt (Val-d'Oise), au nord-ouest Vienne-en-Arthies (Val-d'Oise) et Villers-en-Arthies (Val-d'Oise), à l'ouest Vétheuil (Val-d'Oise) qui descend vers la Seine, et au sud quatre communes des Yvelines : Drocourt, Follainville-Dennemont et Fontenay-Saint-Père. Saint-Cyr est donc, comme Gommecourt, une commune frontalière entre départements — ici 95 et 78, là 78, 95 et 27. Le Vexin français s'arrête à la lisière sud du territoire ; au-delà commence le Mantois et la vallée de la Seine.

La commune a entrepris au cours des années 2020 un projet remarquable : la création, sur l'ancien terrain communal du Champ Foulon (2,5 hectares), du premier éco-hameau d'Île-de-France construit en milieu rural. Habitat participatif, construction bioclimatique, intégration paysagère : la livraison du premier bâtiment était prévue pour septembre 2024, l'achèvement de l'ensemble pour 2027. Une manière, pour ce petit village de 236 âmes, de prolonger dans le XXIᵉ siècle ce qu'il a toujours été : un lieu modeste, attentif aux paysages, et capable d'accueillir l'inattendu — qu'il s'agisse d'une église classique au milieu du gothique, ou d'un peintre canadien venu y peindre des icebergs.

Pour aller plus loin

  • Collectif d'historiens, Le Patrimoine des Communes du Val-d'Oise, tome 2, Paris, Flohic Éditions, 1999, « Saint-Cyr-en-Arthies », p. 594-595.
  • Ernest Nègre, Toponymie générale de la France, vol. I, Librairie Droz, 1999.
  • Xavier Delamarre, Dictionnaire de la langue gauloise, Errance, 2003 (notice attegia).
  • Étienne Pattou, Maison de Sailly & Pommereuil, Bouglainval, généalogie en ligne, mise à jour 2025 (Racines & Histoire) — pour la chronologie des seigneurs de Saint-Cyr-en-Arthies de 1530 à 1771.
  • F. A. Aubert de La Chesnaye-Desbois, Dictionnaire de la Noblesse, éd. 1775.
  • Henri Jougla de Morenas et Raoul de Warren, Grand Armorial de France, Mémoires & Documents, 1948.
  • Yseult Riopelle, Jean-Paul Riopelle, Catalogue raisonné, en plusieurs volumes, Hibou Éditeurs, Montréal — pour les œuvres réalisées à Saint-Cyr-en-Arthies, notamment le volume 5 (lithographies).
  • Galerie Lelong, Les saisons de Saint-Cyr-en-Arthies (1985), suite de six lithographies de Jean-Paul Riopelle.
  • Sur le sentier du patrimoine : voir l'itinéraire balisé du Parc naturel régional du Vexin français.
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Saint-Martin-la-Garenne

L'église Saint-Martin de Saint-Martin-la-Garenne, romane du XIIe siècle
L'église paroissiale Saint-Martin, romane du XIIe siècle, restaurée entre 1890 et 1897 — donnée en 1081 à l'abbaye du Bec-Hellouin par Hilduin, vicomte de Mantes, qui y établit un prieuré Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Saint-Martin-la-Garenne dans le département des Yvelines
Situation de Saint-Martin-la-Garenne dans le département des Yvelines Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Yvelines (78)
Communauté de communes
CU Grand Paris Seine et Oise (GPS&O)
Position
Sur la rive droite de la Seine, face à Mousseaux-sur-Seine — extrémité orientale de la grande falaise crayeuse Bennecourt–Saint-Martin, dans le Parc naturel régional du Vexin français — un vaste territoire de 15,8 km² qui englobe le bourg ancien, les hameaux de Sandrancourt et du Coudray, et un site archéologique majeur en bord de Seine

Carte d'identité

Saint-Martin-la-Garenne est une commune rurale des Yvelines, située sur la rive droite de la Seine dans le Parc naturel régional du Vexin français — un fait qui la distingue des autres communes voisines traitées dans cette page, toutes situées sur la rive opposée et hors PNR. Ses 942 habitants (recensement 2023), appelés Saint-Martinois et Saint-Martinoises, vivent sur un vaste territoire de 15,8 km² — la plus grande superficie de la page L-M après Mantes-la-Jolie —, dont 90,7 % sont des espaces agricoles, forestiers et naturels. La densité y est faible (à peine 60 habitants au km²), reflet d'un territoire qui combine un bourg-rue ancien au pied de la falaise, deux hameaux dispersésSandrancourt à trois kilomètres à l'ouest, en bord de Seine, et Le Coudray en hauteur —, et de très vastes étendues boisées et alluviales.

La commune appartient au canton de Limay — fait notable : c'est la seule commune de cette page L-M à ne pas relever du canton de Bonnières-sur-Seine —, et à la Communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPS&O), depuis la fusion intervenue en 2016. Saint-Martin-la-Garenne se trouve à seulement 8 kilomètres au nord-ouest de Mantes-la-Jolie et tout près de la limite départementale avec le Val-d'Oise.

Le fil rouge du « carrefour » s'incarne ici d'une manière particulière : à la jonction entre deux mondes géographiques — la rive droite et la rive gauche de la Seine, qui regardent ici dans des directions opposées — et entre deux mondes administratifs — les Yvelines et le Val-d'Oise tout proche. Saint-Martin-la-Garenne forme aussi l'extrémité orientale de la grande falaise crayeuse continue qui s'étire depuis Bennecourt, sur près de quinze kilomètres en suivant la rive droite à travers Clachaloze, La Roche-Guyon, Haute-Isle et Vétheuil — une géographie minérale spectaculaire dont Mousseaux-sur-Seine, sur la rive opposée, est le pendant intime.

Sanctus Martinus et la garenne

La toponymie de Saint-Martin-la-Garenne se lit en deux temps. Le hagiotoponyme initial — Sanctus Martinus en 1101, dans une charte conservée à l'abbaye du Bec — est une dédicace à saint Martin de Tours (316-397), l'évêque le plus populaire de la chrétienté médiévale française, patron des soldats, des cavaliers et des voyageurs. Comme Méricourt voisine, le village appartient au vaste réseau de paroisses « martiniennes » fondées entre les VIᵉ et IXᵉ siècles, témoins de la première christianisation du Vexin.

Le qualificatif « la Garenne » apparaît tardivement dans les sources, et n'est officiellement enregistré qu'en 1793, à la création de la commune révolutionnaire. Comme à Méricourt-la-Garenne (forme également ancienne), il désigne une lande à gibier — une warenna (terme du latin médiéval désignant un parc à lapins ou un terrain de chasse réservé). Au Moyen Âge tardif et à l'époque moderne, le seigneur de la Roche-Guyon, dont relevait directement Saint-Martin, faisait probablement de cette partie élevée du plateau du Vexin, boisée et giboyeuse, une réserve de chasse seigneuriale — comme la presqu'île de Moisson tout proche, qui était jusqu'au XVIIᵉ siècle elle aussi une grande garenne ducale.

L'évolution du toponyme dit ainsi à elle seule l'histoire du lieu : une paroisse martinienne ancienne, posée dans un territoire de chasse seigneurial, érigé en commune à la Révolution.

Les Bretelles : une terre archéologique exceptionnelle

La découverte la plus remarquable de ces dernières années a eu lieu au lieu-dit Les Bretelles, sur le hameau de Sandrancourt, en bord de Seine. En 2017, un diagnostic archéologique préventif mené par le Service archéologique interdépartemental Yvelines/Hauts-de-Seine (SAI 78-92), en amont d'une extension de carrière de granulats portée par LafargeHolcim, a révélé sur 22 hectares la présence d'un gisement archéologique d'une richesse exceptionnelle. Depuis 2019, l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) y conduit des fouilles programmées sur sept zones distinctes, totalisant 11 hectares.

Les occupations s'étagent sur dix mille ans : Mésolithique moyen (vers 8 000 av. J.-C.) au fond et sur les rives d'un paléochenal de la Seine, conservé sous les alluvions ; Néolithique récent et final (vers 2 300 av. J.-C.) avec des lambeaux de niveaux de sol, des trous de poteau, des foyers et amas de taille de silex ; âge du Fer (La Tène ancienne et moyenne, IVᵉ-IIIᵉ siècle av. J.-C.) avec un vaste ensemble de 67 silos de stockage groupés en zone d'ensilage spécialisée, et même deux sépultures placées dans le comblement des silos. Quelque 30 000 objets lithiques au total, dont 12 000 attribués au seul Néolithique, ont déjà été inventoriés.

Mais la découverte la plus extraordinaire est la sépulture campaniforme dite « de l'archer », mise au jour dans la zone 5 par l'archéologue Nicolas Girault. Datée par carbone 14 de l'extrême fin du Néolithique (vers 2 200 ans av. J.-C.), elle relève de la culture campaniforme — la dernière grande culture européenne du IIIᵉ millénaire, attestée du sud du Portugal au Danemark. C'est l'une des deux seules sépultures campaniformes attestées en Île-de-France. L'individu, inhumé en pleine terre dans une fosse simple, était accompagné d'un objet d'une rareté insigne : un brassard d'archer en schiste, plaque polie portée à l'avant-bras pour amortir le retour de la corde de l'arc — seuls quatre autres exemplaires de ce type ont été inventoriés dans la moitié nord de la France. La tombe devait être signalée en surface par quatre blocs massifs en calcaire, soigneusement disposés le long de son bord nord — un détail qui rapproche cette sépulture isolée des dispositifs funéraires plus monumentaux du Néolithique final.

Les fouilles continuent et leurs résultats enrichissent progressivement notre compréhension de la préhistoire du confluent Seine-Epte : voir, pour le contexte plus large, notre page consacrée à la préhistoire. Le site des Bretelles s'inscrit dans un ensemble régional comprenant aussi l'abri magdalénien de Gommecourt, les mégalithes du Vexin et les habitats néolithiques de Limetz-Villez.

L'église Saint-Martin et le prieuré du Bec-Hellouin

L'église paroissiale Saint-Martin, qui couronne le bourg, est l'un des plus beaux édifices romans de la rive droite de la Seine dans ce secteur. Construite au XIIᵉ siècle en pierre de taille, elle a succédé à un sanctuaire plus ancien que Hilduin, vicomte de Mantes, donne en 1081 à la grande abbaye normande du Bec-Hellouin — l'une des plus illustres fondations monastiques du XIᵉ siècle, qui a donné à l'Angleterre normande deux archevêques de Cantorbéry, Lanfranc et Anselme. Les moines bénédictins du Bec y installent immédiatement un prieuré, et tiennent Saint-Martin pendant tout le Moyen Âge.

De l'édifice du XIIᵉ siècle subsiste l'élégant clocher : une tour carrée à deux étages, dont les faces du premier niveau sont rythmées de trois arcades en plein cintre à archivolte ornée de têtes de clous — décor caractéristique de l'art roman régional. Le second étage est octogonal, percé sur chaque face d'une fenêtre en plein cintre encadrée d'une archivolte à dents de scie. La flèche de pierre originelle a été remplacée à une date indéterminée par une couverture d'ardoises à huit pans. L'édifice a connu une restauration importante entre 1890 et 1897 — campagne qui a redonné à l'ensemble sa silhouette actuelle.

L'église conserve plusieurs éléments remarquables : une cloche de 1715, un portail principal du XVIIIᵉ siècle couronné d'un fronton triangulaire, et surtout une Vierge du XIVᵉ siècle invoquée sous le nom de Notre-Dame-la-Désirée — statue qui provient d'une chapelle aujourd'hui disparue, fondée en 1376 par le roi Charles V au lieu-dit Moregny, sur le territoire communal. Une coutume locale ancienne voulait que, le jour des mariages, deux villageois portent la jeune mariée en « chaise du roi » depuis l'église jusqu'à une petite chapelle bâtie au croisement des routes : arrivée à la chapelle, et toujours portée par les deux hommes, la mariée prononçait alors solennellement le serment de « ne jamais aller chercher son mari au cabaret ».

Non loin de l'église paroissiale subsistent les vestiges du prieuré médiéval — la « Chapelle du Prieuré dite l'Église aux Moines », située chemin de la Désirée. Inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 4 janvier 1937 (référence Mérimée PA00087638), elle ne bénéficie d'une protection que partielle : seules les deux travées du bâtiment qui servent aujourd'hui de grange sont concernées. C'est, comme on le voit, un fragment d'un ensemble jadis plus important, dont les moines du Bec ont peu à peu abandonné l'usage à mesure que le prieuré perdait son activité, avant que les bâtiments ne soient reconvertis en dépendances agricoles à l'époque moderne.

Une seigneurie du duché de La Roche-Guyon

Après la sécularisation progressive du prieuré, Saint-Martin-la-Garenne entre dans la mouvance seigneuriale du duché de La Roche-Guyon — au même titre que ses voisines de la rive gauche (Moisson, Mousseaux, Méricourt) et de la rive droite (Haute-Isle, Vétheuil). Les seigneurs successifs — la famille de Silly à partir de 1615, les du Plessis-Liancourt dès 1632, puis les La Rochefoucauld à partir des années 1670 — administrent la paroisse jusqu'à la Révolution. C'est cette continuité féodale qui explique l'unité culturelle et toponymique du secteur de part et d'autre du fleuve.

La Révolution érige Saint-Martin en commune autonome et marque la fin de cette dépendance plus que sept fois séculaire envers le château ducal de la rive opposée.

Sandrancourt : du sable au Paris-Plage

Le hameau de Sandrancourt, à trois kilomètres à l'ouest du bourg en bord de Seine, mérite une mention particulière. Outre le site archéologique des Bretelles qu'il abrite — déjà évoqué plus haut —, il est connu pour ses sablières, exploitées par la Compagnie des Sablières de la Seine (CSS, groupe Lafarge) conjointement sur les territoires de Saint-Martin et de Guernes voisine. La production cumulée approche 650 000 tonnes de sable par an.

Mais Sandrancourt a connu son heure de gloire estivale : son sable extra-fin (diamètre moyen 0,1 mm) a alimenté chaque été l'opération Paris Plages sur les berges de la Seine parisienne, de 2002 jusqu'en 2016. Quelque 2 000 tonnes étaient annuellement convoyées en quatre barges fluviales, don gracieux de Lafarge à la ville de Paris dans le cadre de sa politique de communication environnementale. Le sable de Sandrancourt avait pendant quinze ans la même fonction estivale que le sable des plages du Touquet ou de La Baule. L'opération s'est arrêtée en 2016, quand la mairie de Paris a choisi de remplacer le sable par d'autres aménagements paysagers le long du fleuve.

Le hameau possède également sa propre chapelle de Sandrancourt, plus modeste, et donne accès à l'étang et au port de l'Ilon — bassin reconverti d'anciennes sablières, partagé avec Guernes, et qui constitue une halte fluviale appréciée pour les promeneurs et les pêcheurs.

Géographie et carrefour

Le territoire communal se déploie en convexité de la Seine, entre deux extrémités altimétriques : un plateau élevé à 150 mètres d'altitude au nord-est, sur le rebord du plateau du Vexin français, et une plaine alluviale en pente douce vers l'ouest, descendant de 50 à 20 mètres au fil de la Seine. Le bourg est bâti au pied du versant est, à la transition entre les deux niveaux ; Sandrancourt et l'Ilon occupent la plaine ; Le Coudray est sur la hauteur.

Saint-Martin-la-Garenne est bordée au nord par Vétheuil (Val-d'Oise) — limitrophe directe, sans passage par la Seine —, au sud-ouest par Follainville-Dennemont, et au sud par Guernes. Sur sa façade ouest, elle est séparée par la Seine de Méricourt et de Mousseaux-sur-Seine, et au nord-ouest de Moisson. La commune est en outre bordée au nord et au sud par la forêt du Chesnay, dont les couverts boisés contribuent au caractère préservé du paysage.

Comme partout dans le secteur, aucun pont sur la Seine ne dessert Saint-Martin : la rive opposée — Mousseaux à un jet de pierre — n'est accessible qu'en faisant le détour soit par Mantes-la-Jolie (8 km en amont) soit par Bonnières-sur-Seine (par la rive gauche). Le bac saisonnier Vétheuil-Lavacourt, sur la commune de Moisson, se trouve à une dizaine de kilomètres au nord-ouest.

Pour aller plus loin

L'ouvrage de référence sur la commune reste L.-A. Gatin, Un village - Saint-Martin-la-Garenne (Seine-et-Oise) : Essai historique, réimpression en 1996 par la mairie d'un original paru vers 1896 — 247 pages d'histoire locale par l'ancien instituteur du village. Le tome 1 du Patrimoine des communes des Yvelines (Flohic, 2000, p. 388-389) en livre une synthèse récente. Sur les fouilles des Bretelles, le dossier Inrap consacré à Sandrancourt et la fiche EPI 78-92 sur la sépulture de l'archer sont les meilleures portes d'entrée ; le rapport de diagnostic complet (3 volumes, 959 p., 2017) est consultable en archive ouverte sur HAL. Pour le contexte plus large de la préhistoire régionale, voir notre page Préhistoire. Enfin, les Amis du Vexin français maintiennent une notice riche et illustrée sur l'église Saint-Martin et le prieuré, qui complète utilement les informations livrées ici.

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Sainte-Geneviève-lès-Gasny

L'église paroissiale Sainte-Geneviève de Sainte-Geneviève-lès-Gasny, vue depuis le bourg
L'église paroissiale Sainte-Geneviève, fondée au Moyen Âge dans un village dont les origines remontent à l'époque gallo-romaine et mérovingienne. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Sainte-Geneviève-lès-Gasny dans le département de l'Eure
Situation de Sainte-Geneviève-lès-Gasny dans le département de l'Eure Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Eure (27)
Communauté de communes
CA Seine Normandie Agglomération
Position
Sur la rive droite de l'Epte, directement face à Gommecourt — c'est la commune normande immédiate de notre village, le seul voisinage qui passe par-dessus la rivière-frontière de 911 sans avoir besoin de pont.

Carte d'identité

Sainte-Geneviève-lès-Gasny est un village de 648 habitants (Insee 2022), les Génovéfains et Génovéfaines, sur 4,2 km² rattachés à la Communauté d'agglomération Seine Normandie Agglomération (SNA) — la même intercommunalité que Notre-Dame-de-l'Isle, en aval sur la Seine. La commune appartient au département de l'Eure et à la région Normandie, et se trouve à 2 km à vol d'oiseau de Gasny, dont elle forme aujourd'hui la banlieue immédiate au sein de la même unité urbaine.

Mais ce qui fait son intérêt pour notre site, c'est sa position géographique exacte : Sainte-Geneviève-lès-Gasny occupe la rive droite de l'Epte, directement face à Gommecourt. Le cours d'eau qui sépare les deux villages est, depuis 911, la frontière historique entre le Vexin normand et le Vexin français, et le tracé conventionnel encore aujourd'hui entre la Normandie et l'Île-de-France. Vu depuis le bourg de Gommecourt, le clocher de Sainte-Geneviève se distingue de l'autre côté de la prairie — à quelques centaines de mètres seulement, mais dans une autre région administrative. Le « lès » dans le nom de la commune, mot vieilli qui signifie « près de », rapproche Sainte-Geneviève de Gasny ; pour nous, c'est aussi, dans les faits, une « Sainte-Geneviève-lès-Gommecourt » — la seule voisine qui se rejoint sans pont, simplement en traversant la rivière à gué.

Au confluent et au passé multimillénaire

Le site est habité depuis très longtemps. Sur les terrasses calcaires qui dominent l'Epte, les terres de Sainte-Geneviève ont livré, au fil des découvertes du XIXᵉ et du XXᵉ siècles, une stratification archéologique exceptionnelle que l'abbé Alphonse-Georges Poulain, infatigable collecteur des antiquités de la vallée de l'Epte, a documentée dès les années 1920.

À l'époque romaine, le territoire connaît un habitat dispersé. Au lieu-dit « Le Village », à 150 mètres environ de la rivière d'Epte, des fondations massives en ciment d'un mètre d'épaisseur — accompagnées de tuiles à rebords et d'une poignée de stylet en bronze — attestent d'un établissement gallo-romain de quelque ampleur. À la naissance d'un petit vallon, dans la propriété Guillet, on découvre vers 1907 un dépôt monétaire remarquable : environ quarante monnaies d'or, d'argent et de bronze contenues dans un pot renversé, portant les effigies des empereurs Claude, Trajan et Probus. La fourchette chronologique — Iᵉʳ au IIIᵉ siècle — suggère soit une thésaurisation longue, soit la dissimulation d'un trésor lors des troubles de la fin du IIIᵉ siècle. Près de la maison Demante, vers 1876, ont également été mis au jour des sarcophages de plâtre et des dessins de cercueils — vestiges d'un cimetière du haut Moyen Âge installé sur les ruines antiques.

La découverte majeure, cependant, est la nécropole mérovingienne du triège des Vignettes. Sur le chemin de grande communication n° 5, dit « de Vernon à Bray », un entrepreneur de maçonnerie, M. Demante, met au jour en 1876 lors de travaux de terrassement une vingtaine de sépultures creusées à 50 cm de profondeur dans la craie sénonienne. Les fosses, enduites de plâtre, contiennent parfois des cercueils de plâtre fabriqués sur place. L'orientation est est-ouest, tête à l'est. Aux pieds des squelettes, des vases caractéristiques de l'époque franque (céramique grise et blanche, sans ornementation) ; aux ceintures, des boucles en fer parfois ornées de cabochons de bronze ou de traces d'incrustation d'argent. Pas d'armes, en revanche — ce qui peut indiquer une population civile plutôt que guerrière. La première trouvaille du site avait eu lieu dès 1867, à l'occasion de l'extraction de la craie pour la construction du chemin de fer de Vernon à Gisors. Vers 1920, une dernière sépulture isolée a été dégagée à 100 m du château : un squelette de haute taille accompagné d'une lame de fer, d'une boucle de ceinturon et d'un vase.

L'ensemble dessine un village vivant, dense, occupé sans interruption depuis l'Antiquité tardive — exactement le type d'agglomération rurale qui caractérise la vallée de l'Epte aux Vᵉ-VIIᵉ siècles.

La motte castrale de Malassis

L'Epte-frontière entre dans l'histoire militaire au début du XIIᵉ siècle. Depuis qu'Henri Iᵉʳ Beauclerc, dernier fils de Guillaume le Conquérant, a hérité du duché de Normandie en 1106 après sa victoire de Tinchebray sur son frère Robert Courteheuse, le conflit avec Louis VI le Gros, roi de France, embrase périodiquement la vallée. Les châteaux à motte se multiplient des deux côtés de l'Epte. C'est dans ce contexte qu'est édifiée, en 1118, sur le territoire de Sainte-Geneviève, une fortification éphémère qui n'est plus aujourd'hui qu'un relief discret dans le paysage : la motte castrale de Malassis.

La motte est érigée par Henri Iᵉʳ pour assiéger le bourg de Gasny, alors tenu par les Français. Placée sur le sommet d'un coteau qui domine la vallée, la fortification de terre est de type classique pour l'époque : une plate-forme sommitale de 17 mètres de diamètre culminant à environ 4 mètres au-dessus du fossé qui la ceinture, large de 9 mètres et profond de 2 mètres. Une basse cour de 90 mètres de diamètre, défendue par une levée de terre et un second fossé, accueille les troupes ; un accès aménagé au sud-ouest permet d'entrer dans l'ouvrage. Mais le siège tourne court, et le château aussi : les Français le détruisent l'année même de sa construction. Le nom qu'ils lui donnent — « Malassis », c'est-à-dire « mal placé, mal agencé » — leur survit, et désigne aujourd'hui encore le lieu-dit. Le mot a fait fortune dans toute la toponymie médiévale française pour désigner des ouvrages bâclés.

L'épisode n'est pas isolé. Le même conflit qui oppose Louis VI à Henri Iᵉʳ entre 1109 et 1119 produit, dans tout notre secteur, une floraison de petites fortifications de surveillance : c'est lui qui fait élever la tour de Bellevue nommée alors la tour du Gîte aux Lièvres à Gommecourt — quelques kilomètres en aval —, c'est lui qui fait prendre Saint-Clair-sur-Epte par Henri Iᵉʳ en cette même année 1118, et ce sont les mêmes acteurs qui s'affrontent à Brémule (à 35 km au nord-ouest) en août 1119, dans une bataille que Louis VI perdra. Le triangle Saint-Clair → Sainte-Geneviève → Gommecourt dessine ainsi une ligne défensive cohérente dans laquelle la motte de Malassis prend tout son sens : ce n'est pas un événement isolé, c'est l'un des nœuds d'une guerre de positions qui ruine, pour deux décennies, les bourgs de la vallée.

L'église Sainte-Geneviève et le patrimoine du village

La commune ne possède aucun monument historique classé ou inscrit, mais son patrimoine bâti n'en est pas pour autant dénué d'intérêt. L'église paroissiale Sainte-Geneviève, dont le saint patronage rappelle la bergère de Nanterre devenue protectrice de Paris au Vᵉ siècle, occupe le cœur du village. Le sanctuaire est ancien — la mention du toponyme dans les textes médiévaux le suppose dès le haut Moyen Âge — et la disposition actuelle, sans grande prétention, conserve quelques éléments de l'édifice médiéval sous les reprises plus tardives.

À proximité de l'église, plusieurs éléments du patrimoine de proximité jalonnent le village : une croix monumentale, plusieurs calvaires dont celui du cimetière, une chapelle à l'orée de la rue des Jacobins. Le lavoir se trouve juste après le petit pont, en direction de Gommecourt — détail topographique qui dit, à sa manière, l'ancienneté des relations entre les deux rives : on traversait l'Epte à pied pour laver le linge, et on revenait. Sur la berge, un square avec embarcadère canoë témoigne aujourd'hui de la vocation touristique nouvelle de la rivière. Le GR 2 — le grand sentier de randonnée qui longe la Seine de Dijon au Havre — traverse la commune et permet de relier à pied Giverny, La Roche-Guyon et Vétheuil.

Le château, Quecq et De Cock — un foyer pictural précurseur

À l'entrée du bourg, un château moderne — construit ou reconstruit dans le courant du XIXᵉ siècle, et resté propriété privée — abrite la mémoire d'un des hôtes les plus discrets et les plus intéressants du village : le peintre Jacques Édouard Quecq.

Né à Cambrai le 24 juillet 1796, fils d'un négociant, Quecq fait son apprentissage à Paris dans l'atelier de Charles de Steuben (1788-1856), peintre romantique d'origine allemande formé en Russie, l'un des grands portraitistes de la monarchie de Juillet. De cette formation, Quecq garde le goût des grands sujets historiques et mythologiques ; ses œuvres connues — dont une « Chasse de Diane » conservée aujourd'hui au Musée Blanche Hoschedé-Monet de Vernon — appartiennent au registre académique de la première moitié du XIXᵉ siècle. Il s'installe à Sainte-Geneviève-lès-Gasny dans le château qui devient sa résidence, et y meurt le 8 octobre 1873, à l'âge de 77 ans.

Quecq n'est pas le seul peintre que la vallée attire à cette époque. Vers le milieu des années 1860, soit du vivant même de Quecq, vient s'installer à Gasny — village mitoyen de Sainte-Geneviève sur la même rive de l'Epte — le peintre belge César De Cock (Gand 1823-1904). Élève de Charles-François Daubigny et de Louis Français, membre de l'école de Barbizon, ami de Corot (qui l'appelait « son benjamin »), de Théodore Rousseau, de Diaz et de Troyon, De Cock est un des grands paysagistes pré-impressionnistes de son temps. Il consacre une part importante de son œuvre aux bords de l'Epte à Gasny, et plusieurs toiles portent explicitement le toponyme : Les Bords de l'Epte à Gasny (1882, Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers), Rivière à Gasny (Victoria and Albert Museum, Londres), ou encore Le Vieux Saule à Gasny (près de Giverny) présenté au Salon des artistes français de 1881. Il faut le souligner : ces toiles peintes « à Gasny » avant 1870 représentent, par la force des choses, l'Epte vue depuis la rive même qui touche Sainte-Geneviève. Quand De Cock pose son chevalet sur la rive normande, c'est sur le territoire de notre commune qu'il regarde. Sa présence est si discrète qu'elle reste encore aujourd'hui à documenter ; mais elle marque, dans les lettres de Vincent van Gogh à son frère Théo, où De Cock est explicitement cité parmi les influences du jeune peintre néerlandais.

La présence simultanée de Quecq (depuis les années 1840) et de De Cock (depuis les années 1860) fait du secteur Gasny / Sainte-Geneviève, près de quatre décennies avant l'arrivée de Monet à Giverny en 1883, un foyer artistique précurseur au sein duquel se prépare la grande vocation paysagiste du Vexin normand. Dans les années qui suivent viendront s'installer ici Monet à Giverny, ses voisins américains de la colonie de Giverny, Cézanne à Bennecourt, Pissarro à La Roche-Guyon, plus tard Joan Mitchell à Vétheuil et Jean-Paul Riopelle à Saint-Cyr-en-Arthies. Une chaîne picturale d'un siècle et demi, qui commence ici, à l'ombre du château de Quecq et au bord de l'Epte que De Cock peignait sur le motif.

Sainte-Geneviève et Gommecourt — un couple historiographique

Il y a, entre Sainte-Geneviève-lès-Gasny et Gommecourt, un lien que peu de villages partagent. Ce ne sont pas seulement deux communes voisines séparées par une rivière étroite — c'est aussi, depuis exactement un siècle, un couple savant dans la littérature historique. En 1922, l'abbé Alphonse-Georges Poulain, l'un des grands archéologues amateurs de la vallée de l'Epte, présente à la Société normande d'études préhistoriques un mémoire intitulé « Découvertes archéologiques à Sainte-Geneviève-lès-Gasny et Gommecourt », publié dans le bulletin de la société en 1923. Le simple fait que les deux villages aient été traités dans un seul article, sous un seul titre, dit beaucoup : pour Poulain, comme pour les générations savantes qui l'ont suivi, les deux communes forment une unité archéologique. Mêmes sites antiques, mêmes nécropoles mérovingiennes, même hydrographie, même contexte de frontière.

Ce couple a une dimension toponymique aussi. Sur la rive gauche de l'Epte, en face Sainte-Geneviève, écrit Poulain, « est bâti le village de Gommecourt (Seine-et-Oise) ». De fait, le lavoir mentionné plus haut, dont le chemin descend en direction de Gommecourt, est le témoin d'une mobilité quotidienne entre les deux rives, qui n'a jamais cessé. Plus tard, au XXᵉ siècle, c'est la route de Gasny — qui traverse Sainte-Geneviève avant de pénétrer dans Gommecourt — qui sera le théâtre du drame du 25 août 1944 : le jeune Robert Mennessier, dix-neuf ans, FFI du réseau Vengeance, y est tué par une rafale d'arme automatique alors qu'il sauve quatre-vingt-quatre parachutistes — un événement dont la stèle commémorative se dresse, du côté Gommecourt, à l'emplacement même de sa mort.

La frontière de 911 n'a jamais été, en somme, une frontière entre des inconnus. Elle est un trait de carte. Sainte-Geneviève et Gommecourt, à l'échelle de leurs habitants, n'ont jamais été que deux faubourgs d'un même paysage, à cheval sur l'Epte.

Géographie et carrefour

Le territoire communal occupe 420 hectares dans la basse vallée de l'Epte, à seulement quelques kilomètres de la confluence Seine-Epte à Limetz-Villez. L'altitude reste modeste — le bourg est à 35 mètres, les coteaux qui surplombent la rivière atteignent une centaine de mètres. L'Epte traverse la commune avec quelques bras secondaires et un petit affluent supplémentaire ; le lit principal marque la frontière départementale et la limite régionale Normandie / Île-de-France.

Les communes limitrophes sont au sud-ouest Gasny (27), au sud Gommecourt (78) et Limetz-Villez (78), à l'est Giverny (27) — qu'on rejoint en quelques kilomètres pour découvrir la maison et les jardins de Claude Monet —, au nord Bois-Jérôme-Saint-Ouen (27). La gare la plus proche est celle de Bonnières-sur-Seine à 5 km au sud-est ; Vernon, le grand pôle urbain, est à 8 km à l'ouest.

Le carrefour que dessine Sainte-Geneviève-lès-Gasny est donc autant hydrographique (confluence Seine-Epte à Limetz, juste en aval) que frontalier (Eure / Yvelines, Normandie / Île-de-France) et culturel (Vexin normand au nord, Vexin français au sud). Pour quelqu'un qui marche depuis le bourg de Gommecourt en direction du nord-ouest, le premier village normand qu'il rencontre, sur l'autre rive de l'Epte, est Sainte-Geneviève. C'est notre véritable sœur de la rive normande.

Pour aller plus loin

  • Alphonse-Georges Poulain, Découvertes archéologiques à Sainte-Geneviève-lès-Gasny et Gommecourt (Seine-et-Oise), dans le Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, t. 24, 1919 (paru 1921), p. 57-59 ; et présentation à la séance du 30 avril 1922, BSNEP 1923.
  • Yvan Barat, Carte archéologique de la Gaule — Eure (27), notice 540 « Sainte-Geneviève-lès-Gasny ».
  • Léon Coutil, Inventaire des monuments mégalithiques et autres antiquités préhistoriques et romaines de l'Eure, vol. 1, 1895-1921.
  • L'Eure des Blasons, Denis Joulain et Jean-Paul Fernon (pour le contexte héraldique régional, à défaut d'un blason propre à la commune).
  • Pour le contexte du siège de Gasny en 1118 : voir l'article consacré à la tour de Bellevue, qui développe le conflit Louis VI le Gros / Henri Iᵉʳ Beauclerc et les fortifications qui en sont issues sur les rives de l'Epte et de la Seine.
  • Sur Jacques Édouard Quecq, voir la fiche du Musée Blanche Hoschedé-Monet à Vernon, qui conserve sa Chasse de Diane.
  • Sur César De Cock et son séjour à Gasny, voir la notice Wikipédia ainsi que les notices des œuvres conservées au Musée royal des Beaux-Arts d'Anvers (KMSKA), au Victoria and Albert Museum de Londres et dans la base Pop Joconde du ministère de la Culture.
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Tilly

Vestiges de l'ancien prieuré de Saulseuse à Tilly : chœur, croisée du transept et salle capitulaire
L'ancien prieuré Notre-Dame de Saulseuse, fondé en 1118 par Richard de Tilly. Le chœur, la croisée du transept et la salle capitulaire subsistent. Inscrit monument historique en 2000. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Tilly dans le département de l'Eure
Situation de Tilly dans le département de l'Eure Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Eure (27)
Communauté de communes
CA Seine Normandie Agglomération
Position
Sur le plateau du Vexin normand, à mi-chemin entre Vernon et la vallée de l'Epte, Tilly est traversée par l'ancienne voie romaine de Dreux à Gisors par Mantes — un carrefour antique qui, au début du XIIᵉ siècle, devient aussi un foyer religieux avec la fondation du prieuré de Saulseuse, contemporain exact des grandes turbulences franco-normandes de 1118 qu'ont connues Saint-Clair, Sainte-Geneviève-lès-Gasny et Gommecourt.

Carte d'identité

Tilly est une commune de 575 habitants (Insee 2022), les Tilleulois et Tilleuloises, sur 12,2 km² rattachés à la Communauté d'agglomération Seine Normandie Agglomération (SNA) — la même intercommunalité que Sainte-Geneviève-lès-Gasny, Notre-Dame-de-l'Isle et Pressagny-l'Orgueilleux. La commune appartient au département de l'Eure et à la région Normandie, dans l'arrondissement des Andelys et le canton des Andelys.

Le village s'étend sur le plateau du Vexin normand, à 132 mètres d'altitude, à mi-chemin entre Vernon au sud-ouest (7 km à vol d'oiseau) et la vallée de l'Epte à l'est. Il est entouré au plus près par Heubécourt-Haricourt (2,4 km), Mézières-en-Vexin (3,5 km), Bois-Jérôme-Saint-Ouen (4,5 km) et Pressagny-l'Orgueilleux (6,4 km). Son réseau hydrographique est ténu — quelques fossés et une petite mare, la mare du Bovion (0,05 ha) —, ce qui souligne le caractère d'habitat de plateau que confirment la toponymie et l'archéologie.

Le fil rouge qui relie Tilly à notre site, ce n'est ni l'Epte ni la Seine — c'est la route. Le plateau du Vexin normand est, depuis l'Antiquité, traversé par un réseau de voies qui en font un carrefour majeur entre Beauvais et Évreux, entre Dreux et Gisors, entre Mantes et Rouen. Tilly se trouve au croisement de plusieurs de ces axes, et c'est cette position routière qui explique à la fois son ancienneté et son destin religieux.

Toponymie et premières mentions

Le nom de Tilly est attesté très tôt. La première mention sûre, Teilet, apparaît dans une charte des années 1028-1033 (Fauroux, Recueil des actes des ducs de Normandie) ; suit la forme Teillet vers 1030 dans une charte de Robert le Magnifique, duc de Normandie et père de Guillaume le Conquérant. Le village est cité au XIIᵉ siècle comme Tileium (1146) puis Tilliacum (1221), Tylly en 1280, Thilly au XIVᵉ siècle dans un aveu de Catherine de Daubeuf, et même brièvement Tilli-en-Vexin au XIXᵉ siècle (1828, Louis Du Bois) pour le distinguer des nombreux autres Tilly de France.

L'étymologie est double, et c'est ce qui fait sa richesse. La forme Teilet suggère le vieux français teil (tilleul) assorti du suffixe collectif -etum qui indique en toponymie un endroit où poussent les arbres de la même espèce — comme dans chênaie, hêtraie. Tilly aurait donc été, à l'origine, un lieu où poussaient des tilleuls. Mais la forme Tilliacum est gallo-romaine, formée du suffixe celtique -acum (« lieu de », « propriété de ») précédé d'un nom de personne probable, Tilius. Comme souvent dans la toponymie du Vexin normand, deux strates linguistiques se superposent : la racine gallo-romaine désigne un domaine antique attribué à un certain Tilius, tandis que la forme médiévale en -etum ré-interprète le nom à travers l'arbre — peut-être bien présent sur place. Le tilleul restera, en tout cas, l'emblème implicite du village, et le gentilé Tilleulois en consacre la mémoire.

La chaussée Brunehaut — l'ancienne voie romaine n°16 reliant Dreux à Gisors par Mantes — passe par Tilly où elle croise la voie n°11 au hameau des Millerus. Cet axe, dont l'origine antique a été longtemps débattue mais que des découvertes archéologiques récentes (notamment un habitat du premier âge du Fer en bord de Seine) tendent à confirmer, fait de Tilly un nœud routier dès avant la conquête romaine. Il rejoint, plus au sud, le tracé de la voie n°17 Gisors-Gasny-Limetz-Pacy-Évreux qui passe par notre village de Gommecourt et par Limetz-Villez. Tilly et Gommecourt sont, en somme, deux maillons d'un même réseau viaire antique qui irriguait le Vexin de bout en bout.

Le prieuré de Saulseuse — un foyer religieux fondé en 1118

Le trésor patrimonial de Tilly est l'ancien prieuré Notre-Dame de Saulseuse, inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 13 juillet 2000 (référence Mérimée PA27000037). La protection couvre le chœur, la croisée du transept, la salle capitulaire, le logis prioral, la grange dîmière et le grand enclos avec ses éléments de système hydraulique. C'est l'ensemble le plus important du patrimoine religieux médiéval du secteur, après l'église Notre-Dame de Saint-Clair-sur-Epte.

La fondation se laisse dater très précisément. En 1118, Richard, fils du seigneur de Tilly — qui est aussi curé de la paroisse —, établit dans son village une petite communauté de chanoines réguliers de saint Augustin, qu'il installe au lieu-dit Saulseuse (« le lieu où poussent les saules », non loin du village et près d'une source). La date n'est pas anodine. C'est exactement l'année où le roi Louis VI le Gros et le roi-duc d'Angleterre Henri Iᵉʳ Beauclerc entrent en conflit ouvert sur la vallée de l'Epte : la même année 1118, Henri Iᵉʳ prend Saint-Clair-sur-Epte, tandis qu'il fait élever la motte castrale de Malassis à Sainte-Geneviève-lès-Gasny pour assiéger Gasny, et que sur la Seine se dressent peu après la tour dite du Gîte aux Lièvres (ou tour de Bellevue, du nom du lieu-dit actuel) à Gommecourt. Tilly est, géographiquement, à mi-chemin de toutes ces fortifications éphémères. La fondation du prieuré en 1118 par un fils de seigneur s'inscrit dans cette même effervescence — qu'elle soit un acte pieux dans un contexte de violence ou, plus prosaïquement, une façon de mettre en sûreté une partie du patrimoine familial.

Le prieuré dépend de l'abbaye des Vaux-de-Cernay (Yvelines), grande maison cistercienne — ce qui le rattache à un réseau monastique qui dépasse largement le Vexin normand. Une première chapelle est édifiée vers 1170 par Goel de Baudemont qui s'y fait enterrer. Les aumônes affluent au cours des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, faisant du prieuré une institution importante. L'archevêque de Rouen Eudes Rigaud, lors de ses visites de 1250 à 1260, y dénombre douze moines plus quelques convers et converses. Un événement marquant lui assure aussi sa célébrité : l'archevêque de Rouen Maurice y meurt le 10 janvier 1235, après une vie de pèlerinages et de missions diplomatiques entre le pape Innocent III et le royaume de France.

Les revenus du prieuré permettent au début du XIVᵉ siècle (vers 1320 ?) la construction d'une nouvelle église priorale, vaste édifice gothique de 45 m de long sur 10 m de large, dédiée en 1494 seulement après une longue mise en chantier. C'est cette église, mutilée mais en partie subsistante, qu'on visite aujourd'hui. Le chœur à deux travées et trois pans coupés, soutenu par des contreforts à l'extérieur, conserve d'élégants culots sculptés (Dieu le Père, anges musiciens, prophète Isaïe, animaux fantastiques), des frises de coquilles et de feuillages, et l'arc triomphal qui sépare le chœur du transept. La salle capitulaire au nord présente encore son volume médiéval intact.

Le déclin est progressif et amer. Au XVIIIᵉ siècle, le prieuré périclite ; l'archevêché de Rouen décide en 1770 de le réunir au séminaire Saint-Nicaise de Rouen et d'en abandonner les bâtiments au prieur-commendataire, qui obtient l'autorisation de démolir pour se construire un logis plus vaste. C'est ainsi qu'à partir de 1776, la nef et le cloître sont abattus — perte irréparable. Vendu comme bien national en 1793, l'ensemble est transformé en exploitation agricole, et l'église — ce qui en reste — sert de silo. Le coup de grâce vient des combats de l'été 1944 : une batterie allemande de DCA installée au sommet de l'église provoque l'effondrement partiel du bras sud du transept, tandis que les bombardements détruisent une partie de la grange dîmière. Les ruines sont dégagées et mises en valeur vers 1965, et la protection au titre des Monuments historiques arrive enfin en juillet 2000. Un plan de restauration mené en 2005 a permis de consolider l'arc oriental et les contreforts.

Le village au fil des siècles

À côté du prieuré, le village de Tilly poursuit sa propre histoire, modeste mais continue. L'église paroissiale Saint-Martin garde, du XVIᵉ siècle, ses fonts baptismaux et un beau jeu d'armoiries à quatre hameaux sculptées ; une statue de saint Martin en pierre rappelle le patron de la commune.

Au hameau de Corbie, à l'écart du bourg, subsistait jadis une autre église — Notre-Dame de Corbie — qui n'a pas survécu : vendue en 1811 après la Révolution, elle est aujourd'hui devenue une grange. La commune même de Corbie a été absorbée par Tilly en 1808, ce qui explique la présence de deux noyaux d'habitat distincts sur le territoire actuel.

La Révolution donne à Tilly une heure éphémère de prééminence administrative : la commune devient chef-lieu de canton du 14 décembre 1790 au 8 pluviôse an IX (28 janvier 1801) — soit pendant un peu plus de dix ans, l'époque où le découpage administratif révolutionnaire valorisait les bourgs ruraux. Ce statut s'efface au profit d'Écos puis plus tard des Andelys.

Deux figures de l'histoire nationale sont attachées à la commune — la première par une discrète ambiguïté toponymique. La « fontaine de Tilly », parfois prêtée au village et signalée comme telle dans les guides, ne se trouve pas sur le territoire de Tilly mais à mi-chemin entre celui-ci et Vernon, en lisière de la forêt domaniale de Vernon, côté Vernonnet. C'est Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre (1725-1793), petit-fils de Louis XIV par son père le comte de Toulouse et propriétaire du château de Bizy, qui fait capter la source et creuser une ravine pour approvisionner Vernonnet en eau douce, puis aménager à proximité un lavoir afin d'épargner aux femmes du bourg le lavage du linge dans les fossés. À la mémoire de son père, sa fille Marie-Adélaïde de Bourbon, duchesse d'Orléans (1753-1821) — épouse de Philippe Égalité, mère du futur roi Louis-Philippe Iᵉʳ —, fait élever sur place en 1814 un obélisque qui subsiste aujourd'hui. La fontaine, elle, n'est plus qu'une vaste cavité réduite à un regard technique ; quant au lavoir, longtemps oublié sous la végétation, il a été dégagé en 2014 par les bénévoles du Rotary de Vernon et de L'Outil en Main. Le toponyme « fontaine de Tilly » est en revanche resté ; le monument figure désormais dans notre notice de Vernon, à qui revient le territoire. La seconde figure, elle, est bien née ici : Jacques Louis François de Tilly (1749-1822), général français de la Révolution et de l'Empire : engagé dans l'armée royale dès 1766, il sert sous la Convention puis sous l'Empire, et ses états de service constituent un témoignage parmi d'autres de la part qu'ont prise les officiers vexinois aux guerres de la fin du XVIIIᵉ et du début du XIXᵉ siècle.

Le village a aussi laissé une marque dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Tilly est libérée en août 1944 par les forces britanniques de la 43ᵉ division Wessex, qui franchissent la Seine en aval de Vernon dans le cadre de l'opération Neptune. Le 27 août 2000, un mémorial britannique est inauguré à proximité de l'obélisque, en hommage aux soldats du Commonwealth tombés dans la libération du Vexin normand. Le moment n'est pas indifférent : c'est aussi en ces journées de fin août 1944 que tombe, à quinze kilomètres au sud sur la route de Gasny, Robert Mennessier, le jeune FFI dont une stèle perpétue la mémoire à Gommecourt.

Géographie et carrefour

Le territoire communal occupe 780 hectares sur le plateau du Vexin normand, à une altitude moyenne de 132 mètres. Il est entouré au plus près par cinq communes : au nord-ouest Heubécourt-Haricourt, au nord Mézières-en-Vexin, à l'est Vexin-sur-Epte (à hauteur d'Écos), à l'ouest Bois-Jérôme-Saint-Ouen, et au nord-est Pressagny-l'Orgueilleux dont nous avons traité dans la notice consacrée. Le territoire de la commune est drainé par quelques petits fossés mineurs qui rejoignent l'Epte en aval — mais la rivière elle-même ne traverse pas la commune, qui demeure un village de plateau.

La position de Tilly, à mi-chemin entre Vernon et la vallée de l'Epte, en a fait depuis l'Antiquité un nœud de circulation. La chaussée Brunehaut, ancienne RD 14 puis voie communale, prolonge la route de Dreux à Gisors. La RD 181 descend en direction du sud vers le hameau de Saulseuse et le prieuré. Ces voies anciennes témoignent encore aujourd'hui de la vocation de carrefour du village — un carrefour qui ne se voit pas sur les grandes cartes routières, mais que les archéologues, les historiens du Moyen Âge et les pèlerins de Saulseuse savent reconnaître.

C'est cette qualité de lieu discret mais central qui caractérise Tilly. Loin de la Seine et même de l'Epte, à l'écart des grandes turbulences fluviales, le village a néanmoins fait partie, à toutes les époques, du système nerveux du Vexin normand. Sa fondation monastique de 1118 répond, dans le registre religieux, à ce que les fortifications de Malassis et de Saint-Clair étaient dans le registre militaire : un acte par lequel les seigneurs locaux s'inscrivent dans la grande histoire de la frontière. Tilly l'a fait à sa manière, douce et durable — par la prière, l'aumône et la pierre. Le prieuré, même en ruines, en garde la mémoire.

Pour aller plus loin

  • Marie Fauroux, Recueil des actes des ducs de Normandie (911-1066), Société des Antiquaires de Normandie, 1961 (pour les chartes mentionnant Teilet 1028-1033).
  • Louis Du Bois, Itinéraire du département de l'Eure, 1828 — première mention sous la forme « Tilli-en-Vexin ».
  • Sauvegarde de l'Art Français, dossier Tilly, église Notre-Dame de Saulseuse : https://www.sauvegardeartfrancais.fr/projets/tilly-eglise-notre-dame-de-saulseuse/.
  • Yvan Barat, Carte archéologique de la Gaule — Yvelines (78), AIBL/Ministère de la Culture/MSH, 2007 — pour le tracé de la voie n°16 Dreux-Gisors-Mantes.
  • Dom Toussaint Duplessis, Description géographique et historique de la Haute-Normandie, Rouen, 1740 — première description savante du prieuré.
  • DRAC Haute-Normandie, Dossier de recensement au titre des monuments historiques, 2000 — pour l'inscription du prieuré.
  • Sur le contexte général du conflit franco-normand de 1118 et ses fortifications dans la vallée de l'Epte, voir l'article consacré à la tour de Bellevue à Gommecourt.
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Blason de Vernon

Vernon

D'argent à trois bottes de cresson de sinople liées d'or ; au chef d'azur chargé de trois fleurs de lys d'or. Selon la tradition, ces armoiries auraient été accordées vers 1261 par saint Louis en remerciement d'une salade de cresson servie lors d'un séjour dans la ville, les fleurs de lys consacrant le statut de ville royale. Devise : « Vernon semper viret » (Vernon toujours vert).

Le Vieux Moulin de Vernon, à colombages, posé sur deux piles du pont médiéval
Le Vieux Moulin (XVIe siècle), à cheval sur deux piles du pont médiéval du XIIe siècle, immortalisé par Claude Monet en 1883. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Vernon dans le département de l'Eure
Situation de Vernon dans le département de l'Eure Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Eure (27)
Communauté de communes
CA Seine Normandie Agglomération
Position
Sous-préfecture de l'Eure, sur les deux rives de la Seine, à 13 km en aval de Gommecourt ; ville-pôle normande la plus proche du confluent Seine-Epte.

Carte d'identité

Avec un peu moins de 25 000 habitants (24 841 en 2022), Vernon est la deuxième ville du département de l'Eure après Évreux et la plus peuplée des communes voisines de Gommecourt. Ses habitants, Vernonnais et Vernonnaises, se répartissent sur un territoire vaste de 34,92 km² qui s'étend de manière sensiblement égale sur les deux rives de la Seine. La commune appartient à la Communauté d'agglomération Seine Normandie Agglomération (SNA, 61 communes, environ 85 000 habitants), dont elle accueille le siège, et constitue le chef-lieu du canton de Vernon, en région Normandie.

Sous-préfecture de l'Eure, à mi-chemin entre Paris et Rouen, Vernon est une ville-rivière qui s'étend de part et d'autre de la Seine. Le centre historique — collégiale, tour des Archives, hôtel de ville, gare — se développe sur la rive gauche ; l'ancien village de Vernonnet, désormais rattaché à la commune et qui porte le château des Tourelles, le Vieux Moulin et le plateau du Camp de Mortagne, occupe la rive droite. Cette rive droite est celle de Gommecourt, à treize kilomètres en amont par la route, mais pour rejoindre la vieille ville et ses monuments classés il faut franchir le fleuve par le pont Clemenceau. La continuité avec notre carrefour de la confluence Seine-Epte reste néanmoins très tangible : la falaise crayeuse qui longe la Seine depuis Bennecourt s'achève précisément à hauteur de Vernon, et le contrôle du pont sur le fleuve a fait, depuis l'âge du Fer, de Vernon un verrou stratégique sur la vallée séquanienne — le pendant occidental, normand, de notre village.

Toponymie : un nom celtique

Le nom de Vernon, mentionné dès le VIIIe siècle sous la plume de Pépin le Bref, plonge ses racines bien au-delà des Romains. Les linguistes y reconnaissent un mot gaulois, uerno, qui désigne l'aulne — l'arbre des bords d'eau, omniprésent dans les zones humides de la vallée de la Seine. Le breton gwern, le gallois gwern, l'irlandais fern et le français régional verne en sont les héritiers directs. La finale en -um des plus anciennes attestations latines pourrait être une simple latinisation, ou conserver le souvenir d'un suffixe celtique magos, signifiant « la plaine » ou « le marché ». Vernon serait alors la plaine, ou le marché, des aulnes : un toponyme parfaitement adapté à la situation du site, sur les berges arborées du fleuve.

L'oppidum du Camp de Mortagne, capitale véliocasse

Bien avant la ville médiévale, c'est sur la rive droite, sur le plateau qui domine Vernonnet d'une centaine de mètres, que s'est élevée la grande ancêtre celtique de Vernon. Le Camp de Mortagne, identifié et fouillé par Thierry Dechezleprêtre entre 1993 et 1997, est l'un des plus vastes oppida du nord de la Gaule : 78 hectares d'éperon calcaire défendu par des versants abrupts, ceinturés sur près d'un kilomètre par un puissant rempart dont le talus principal s'élevait encore à quatre mètres de hauteur avant son arasement dans les années 1950.

Les fouilles ont révélé trois phases successives de fortification, dans la grande tradition celtique de la Tène finale. Un premier murus gallicus — rempart à parement de pierre tenu par des clous de fer de vingt centimètres et soutenu par une masse de terre et de silex — fut remplacé par un rempart de type Fécamp, simple talus de terre de trente mètres de large précédé d'un fossé à fond plat, puis renforcé d'une recharge argileuse au moment où s'achevait l'occupation, datée par les céramiques de La Tène D2 et de l'époque augustéenne, c'est-à-dire au tournant du Ier siècle avant et après notre ère. La porte nord, du type Zangentor à ailes rentrantes, ouvrait sur un couloir d'accès de vingt-quatre mètres bordé de deux murs, large de plus de sept mètres et pavé de galets et de silex.

Le mobilier découvert à cette porte par les archéologues, en 2002, est exceptionnel : armes offensives — épées brisées, fourreaux de type Ludwigshafen, lames, gardes ovalaires en fer ; armes défensives — fer d'umbo à ailettes, casque à paragnatides ; et surtout des fragments d'une cotte de mailles dont les anneaux de quatre millimètres et demi étaient assemblés selon un rapport « un pour quatre », datable du milieu ou de la seconde moitié du Ier siècle avant notre ère. Une bouilloire de bronze, un fragment de passoire à vin, des amphores italiques Dressel I et un bronze des Véliocasses complètent ce dépôt, qui éclaire d'une lumière inhabituelle les pratiques aristocratiques et martiales de la fin de l'indépendance gauloise. L'oppidum se trouvait précisément à la frontière entre les Véliocasses et les Aulerques Éburovices, ces derniers occupant la rive gauche de la Seine — un dispositif tripartite que prolonge à quelques kilomètres en amont notre confluence Seine-Epte, où se rencontraient trois peuples gaulois : Véliocasses, Éburovices et Carnutes.

À l'époque romaine, l'éperon abandonné ne disparaît pas : un sanctuaire « romano-celtique » s'y installe, comprenant une dizaine de petits temples et oratoires alignés est-ouest, occupé du règne d'Auguste jusqu'au IIIe siècle. Une maquette de l'ensemble est conservée au musée Alphonse-Georges Poulain de Vernon. Le bourg de Vernon proprement dit n'a livré, sur la rive droite, que peu de traces d'occupation antique, hormis quelques fragments épars de céramique sigillée de Lezoux et une nécropole à inhumations du Bas-Empire, fouillée en 1844 au lieu-dit le Chant des Oiseaux.

Vernon médiévale : un verrou royal sur la Seine

La première mention écrite de Vernon apparaît en 1049 dans un manuscrit normand. En 1077, Gilles Ier, évêque d'Évreux, dédicace l'église Notre-Dame, dont les parties basses du chœur et de l'abside remontent à cette époque. Le village relève alors du duché de Normandie ; il en constitue, avec son passage sur la Seine, un point d'appui essentiel. Vers 1123, le roi-duc Henri Ier Beauclerc, plus jeune fils de Guillaume le Conquérant, fait élever sur la rive droite un grand donjon cylindrique de pierre de vingt-deux mètres de hauteur et plus de trois mètres d'épaisseur à la base, presque jumeau de la tour Jeanne d'Arc à Rouen. Ce donjon, longtemps appelé tour ducale puis devenu le siège des archives municipales, est désormais connu sous le nom de tour des Archives : il est classé monument historique dès la liste de 1840 (PA00099624) et reste, avec ses 22,20 mètres, l'un des plus beaux donjons romans du Vexin normand.

En 1160, Guillaume Ier, seigneur de Vernon, fonde un collège de douze chanoines pour desservir Notre-Dame : l'église devient collégiale, statut qu'elle conservera jusqu'à la Révolution. La construction se poursuit ensuite sur cinq siècles, mêlant le roman des parties basses, le gothique rayonnant de la rose du XIVe siècle, le gothique flamboyant du remplage et de la façade du XVe siècle, et quelques éléments Renaissance aux portes et chapiteaux. La collégiale Notre-Dame (PA00099620, classement par liste de 1862) demeure aujourd'hui le grand monument religieux de la ville, avec son plan en croix latine, ses treize chapelles latérales, sa rose flamboyante et son orgue de tribune du début du XVIIe siècle, l'un des plus anciens conservés en Normandie.

Le tournant décisif intervient à la fin du XIIe siècle. En 1196, profitant de la captivité de Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste arrache Vernon et une partie du Vexin normand à Jean sans Terre. Le roi de France refortifie aussitôt la place : il fait construire, sur la rive droite, à l'entrée du pont, un châtelet à quatre tourelles d'angle — l'actuel château des Tourelles — et achève sans doute les remparts urbains. Quatre ans plus tard, le 22 mai 1200, le traité du Goulet signé à proximité immédiate consacre la rétrocession définitive du Vexin et du Berry à la couronne de France. L'épisode est détaillé dans la notice consacrée à Port-Villez, île de la Seine où se trouvait le château éponyme et probable lieu de la transaction. Le lendemain, Louis, fils de Philippe Auguste, épouse Blanche de Castille, petite-fille d'Aliénor d'Aquitaine : Vernon est désormais ville royale française.

Saint Louis vient pour la première fois à Vernon en 1227 et la considère comme l'une de ses villes de prédilection. Il y séjourne souvent, y fait fonder l'Hôtel-Dieu et devient le bienfaiteur de la cité. Quelques décennies plus tard, en 1315, la reine Marguerite de Bourgogne, première épouse de Louis X le Hutin, condamnée à la suite du scandale de la tour de Nesle et emprisonnée à Château-Gaillard où elle meurt le 30 avril, est inhumée au couvent des Cordeliers Saint-Éloi de Vernon. Le couvent, démantelé à partir de 1791, n'en conserve plus que quelques vestiges, mais cette sépulture royale rappelle le statut singulier de la ville à l'extrémité orientale de la Normandie capétienne.

Le château des Tourelles et le Vieux Moulin

Le château des Tourelles (PA00099618, classé monument historique le 12 janvier 1945) se dresse à Vernonnet, sur la rive droite, en aval du pont médiéval qu'il commandait. Sa silhouette massive — un donjon carré flanqué de quatre tourelles cylindriques surmontées de toits coniques — est l'un des rares châtelets fluviaux du XIIe siècle encore presque intacts en France. Construit parallèlement au pont, et non en travers comme c'est habituellement le cas, il en protégeait l'extrémité nord-ouest. La salle haute conserve une voûte d'ogives primitive, l'escalier en vis de la tourelle nord, et un magnifique contrecœur de cheminée monumentale. Au cours des siècles, l'édifice servit successivement de forteresse, de prison sous la Révolution, de caserne entre 1841 et 1849, puis abrita une minoterie, un laminoir de zinc et une tannerie avant d'être racheté par la ville en 1955. Les bombardements de 1940 et 1944 ont détruit sa toiture et la tourelle ouest, reconstruite en deux campagnes (1984 et 1997).

À une centaine de mètres en amont, le Vieux Moulin, inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 22 septembre 2025, est sans doute l'image la plus célèbre de Vernon. Cette maison à pans de bois du XVIe siècle repose sur deux piles encore visibles de l'ancien pont médiéval, dernier vestige des cinq ou six moulins à blé qui se relayaient autrefois sur les piles, leurs roues à aubes étant rétractables pour ne pas gêner la navigation. Claude Monet, qui résidait à Giverny depuis 1883, l'a peint la même année dans Maisons sur le vieux pont à Vernon, conservé au musée d'Art de La Nouvelle-Orléans. Il peindra entre 1883 et 1894 six toiles supplémentaires consacrées à la collégiale.

Guerre de Cent Ans : la ville-frontière

Comme tout le Vexin normand, Vernon traverse les XIVe et XVe siècles au rythme des basculements anglo-français. En 1359, dans le cadre du traité de Brétigny, la ville est cédée aux Anglais, qui la rétrocèdent à Blanche d'Évreux, sœur du roi Charles le Mauvais de Navarre. Le 29 mars 1371, Charles V signe avec Charles le Mauvais le traité de Vernon qui rétablit la paix entre la France et la Navarre. Mais après la défaite d'Azincourt en 1415 et la conquête de la Normandie par Henri V d'Angleterre, Vernon redevient anglaise.

Il faudra attendre 1449, dans le grand mouvement de reconquête mené par Charles VII, pour que la ville retourne définitivement dans le giron français. Le roi l'offre alors à sa favorite Agnès Sorel, qui meurt l'année suivante, sans avoir eu le temps d'exercer pleinement sa nouvelle seigneurie. L'épisode témoigne du prestige conservé par la place, étroitement associée à la couronne, et de son rôle persistant de verrou aux marches normandes de l'Île-de-France.

Bizy, le « petit Versailles »

Le bourg de Bizy, ancienne commune indépendante rattachée à Vernon par décret du 14 octobre 1804, abrite sur ses coteaux ce que l'on a vite appelé le « petit Versailles » de la vallée de la Seine. À la fin des années 1730, le maréchal-duc Charles-Louis Auguste Fouquet de Belle-Isle, ministre de la Guerre de Louis XV, acquiert le domaine et y fait élever entre 1740 et 1743 un château classique conçu par l'architecte Pierre Contant d'Ivry, dans un style très inspiré de la cour. La fontaine de Neptune, les sept perspectives ordonnancées et les sources captées de Marzelle, Penthièvre, Comtesse, Duchesse et Schickler composent un ensemble paysager d'une qualité rare. Le domaine du château de Bizy (PA00099617) est classé monument historique par arrêté du 1er juillet 1974.

Belle-Isle reçoit à Bizy, le 21 septembre 1749, la visite de Louis XV et de madame de Pompadour. Le château passe ensuite à divers propriétaires avant d'être acquis en 1788 par Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, petit-fils légitimé de Louis XIV, qui devient ainsi le dernier seigneur de Vernon sous l'Ancien Régime. Le duc est reconnu pour sa générosité ; sa fille, Marie-Adélaïde de Bourbon, est l'épouse du duc d'Orléans Louis-Philippe-Joseph, le futur Philippe Égalité. La famille d'Orléans s'installe à Bizy en 1792 ; Penthièvre y meurt en mars 1793, juste avant la Terreur qui emportera la princesse de Lamballe, sa belle-fille.

Le duc de Penthièvre laisse aussi, à l'écart du domaine de Bizy mais sur la même rive droite, une trace plus modeste qui survit aujourd'hui dans le toponyme « Fontaine de Tilly ». Sur la route qui relie Vernonnet au village de Tilly, à mi-pente du coteau et en lisière de la forêt domaniale de Vernon, le duc fait capter la source et creuser une ravine pour approvisionner Vernonnet en eau douce, puis aménager en contrebas un lavoir destiné aux femmes du bourg. Sa fille Marie-Adélaïde, duchesse d'Orléans — épouse de Philippe Égalité et mère du futur Louis-Philippe Iᵉʳ —, fait élever sur place en 1814 un obélisque à la mémoire de son père. La fontaine elle-même n'est plus aujourd'hui qu'une vaste cavité, et le lavoir, longtemps oublié sous la végétation, a été dégagé en 2014 par les bénévoles du Rotary de Vernon et de L'Outil en Main. Le site est, à dessein, modeste ; mais il appartient à la mémoire commune de la ville, comme en témoigne la grande verrière du peintre-verrier François Décorchemont, posée en 1964 dans la mairie de Vernon et qui représente « Saint Louis goûtant le cresson à la fontaine de Tilly » — légende qui aurait, selon la tradition vernonnaise, inspiré le blason de la ville aux trois bottes de cresson, accordé par le roi vers 1261 en remerciement d'une salade servie lors d'un séjour à Vernon.

Quelques années plus tôt, en 1785, sur le chemin du retour vers l'Amérique, Benjamin Franklin y avait fait une visite d'adieu mémorable ; et en 1789, Thomas Jefferson, accompagné de sa famille et de ses esclaves Sally et James Hemings, s'arrêta à Vernon avant de gagner Le Havre pour rentrer en Virginie. Sous la Restauration, en 1817, la duchesse d'Orléans rachète les biens vendus comme nationaux ; en 1830, son fils Louis-Philippe, devenu roi des Français, vient régulièrement séjourner à Bizy. Les biens d'Orléans, confisqués par Napoléon III, seront mis aux enchères en 1858.

XIXe siècle : le chemin de fer, les ponts et Monet

Le 1er mai 1843, la ligne ferroviaire Paris-Rouen est inaugurée : Vernon dispose désormais d'une gare et d'une liaison rapide vers la capitale, située à 72 kilomètres à l'est. Le tracé contourne par le sud les boucles de la Seine, traverse le tunnel de Rolleboise et longe la rive gauche du fleuve avant de franchir la Seine à Bonnières — épisode détaillé dans les notices consacrées à Rolleboise et à Rosny-sur-Seine. La gare de Vernon devient aussitôt la porte d'entrée du Vexin normand : c'est par elle qu'arrivent les peintres américains qui rejoindront la colonie de Giverny à partir des années 1880.

Le pont médiéval, ruiné par les siècles, a été partiellement abandonné dès la fin du XVIIIe siècle. Un nouveau pont de pierre, dit pont Napoléon, est mis en chantier en 1859 et inauguré le 19 mai 1861. Mais la guerre franco-prussienne le balaie : le 15 octobre 1870, le pont médiéval et le pont Napoléon sont détruits coup sur coup. Les mobiles de l'Ardèche, jeunes soldats venus défendre Vernon contre l'invasion prussienne, se sacrifient les 22 et 26 novembre. La ville leur élèvera plus tard un monument sur la place de la République, dû à l'architecte vernonnais Antoine Jal. Le pont sera reconstruit en 1872, puis bombardé en 1940, puis remplacé en 1955 par l'actuel pont Clemenceau, quatrième génération.

Le second tiers du siècle est aussi celui des grands aménagements urbains : avenues plantées de tilleuls, hôtel Tilly (1800), nouvelle église Saint-Nicolas à Vernonnet (1861), hôtel de ville inauguré le 10 septembre 1895 par le maire Adolphe Barette. À la même époque, Claude Monet, installé à Giverny, multiplie les vues de la collégiale et du Vieux Moulin : six toiles entre 1883 et 1894, dont les célèbres Maisons sur le vieux pont à Vernon. La ville et son fleuve entrent durablement dans l'iconographie de l'impressionnisme vallée de Seine, aux côtés de Vétheuil, Giverny et Lavacourt.

Le plateau de Vernonnet, de Brandt à Ariane

Le plateau qui domine Vernonnet a connu, depuis l'Antiquité, une étonnante continuité stratégique. Là où s'élevait l'oppidum véliocasse de Mortagne, le sous-sol calcaire fut exploité dès l'Ancien Régime : le 25 août 1678, des architectes du roi sont envoyés à Vernon sur les ordres de Colbert pour visiter les carrières et évaluer la qualité des pierres, qui serviront à la construction de nombreux édifices royaux. Au XVIIIe et au XIXe siècle, ces carrières souterraines comptent parmi les plus grosses activités économiques de la ville ; elles atteignent des dimensions telles que, vers 1840, deux soldats de la garnison s'y perdent plusieurs jours et survivent en brûlant leurs habits pour se signaler.

En 1928, les établissements Brandt s'installent sur le plateau pour y charger des obus de mortier ; un ballon dirigeable y sert même à tester la chute des projectiles. En 1936, l'usine est rachetée par l'État et devient l'AVN — Ateliers de VernoN. Pendant l'Occupation, les Allemands envahissent le site, démontent une partie des installations pour y monter une usine de roulements à billes, et utilisent les points hauts comme observatoires sur Vernon. En 1943, un poste de communication secondaire du maréchal Rommel est même installé dans l'ancienne carrière, choisie pour ses qualités d'abri naturel. L'usine ne sera jamais achevée : les bombardements alliés de mai et juin 1944 la pulvérisent en grande partie.

La libération de Vernon, en août 1944, est un épisode majeur de la bataille de Normandie. Le pont sur la Seine ayant été détruit par les bombardements de la Royal Air Force, c'est ici, dans la nuit du 25 au 26 août, que les Britanniques lancent l'Operation Neptune : la 43e division d'infanterie (Wessex) du général Thomas franchit le fleuve sous le feu allemand, suivie le 27 août des Sherwood Rangers Yeomanry et du reste de la 8e brigade blindée, qui passent sur deux ponts de pontons jetés à la hâte. Les combats pour la tête de pont sont d'une rare violence : un mémorial des Sherwood Rangers sur le boulevard Maréchal-Leclerc et un autre des Worcesters perpétuent leur souvenir. Le maréchal Montgomery établit, dit-on, son poste de commandement provisoire au pavillon Bourbon-Penthièvre, le temps de préparer l'assaut.

Au lendemain de la guerre, la commission Libessart cherche en France un terrain à l'écart des habitations pour y installer un laboratoire de tests de moteurs-fusées : les essais de V2, alors étudiés, sont d'une violence sonore impressionnante. Après un premier choix avorté dans le Lot, c'est le terrain militaire de Vernon — déjà alimenté en eau par une station de pompage de 1938 — qui est retenu. Le 17 mai 1946 est créé le LRBA, Laboratoire de Recherches Balistiques et Aérodynamiques, dont le premier directeur est l'ingénieur général Libessart. Cent cinquante-cinq ingénieurs allemands ex-Peenemünde y travaillent dès la première année, parmi lesquels Karl-Heinz Bringer, futur inventeur du moteur Viking des fusées Ariane, et Wolfgang Pilz, spécialiste de la propulsion. Une cité résidentielle, le Buschdorf, est construite pour les loger à l'écart de la population locale.

L'histoire qui s'écrit alors à Vernon est, pour une large part, celle de l'espace européen. Toutes les fusées et les moteurs développés sur le plateau portent une initiale commune, le V de Vernon : Véronique (1948), Vesta, Viking, Vulcain, et plus tard Vinci. Le 26 novembre 1965, la fusée Diamant A, dont le moteur du premier étage a été testé à Vernon, met en orbite le satellite Astérix depuis Hammaguir, en Algérie : la France devient la troisième puissance spatiale mondiale. En 1969 est créée la SEP — Société européenne de propulsion, à laquelle sont rattachées en 1971 les activités industrielles du LRBA : le site se scinde alors entre un volet militaire, qui se consacre au guidage et à la navigation, et un volet civil, qui prendra en charge la propulsion d'Ariane à partir de la décision de Valéry Giscard d'Estaing du 20 décembre 1972. Le 24 décembre 1979, la première fusée Ariane s'élance de Kourou.

La SEP est intégrée à la Snecma en 1997, puis à Safran en 2005, et enfin à ArianeGroup en 2017. Les moteurs Vulcain (étage principal d'Ariane 5 et 6), HM7B et Vinci sont aujourd'hui conçus et testés sur le site, sur 116 hectares de bancs d'essais. La partie strictement militaire du LRBA a fermé en 2013 ; le terrain, racheté par la commune, a été reconverti grâce à l'implication des collectivités locales en un Campus de l'Espace qui accueille aujourd'hui Safran, SKF, Cap Gemini, EDF et une école d'ingénieurs par alternance. Tout près, l'ancienne carrière qui avait abrité le poste de Rommel sert toujours, sous le nom de camp de Mortagne, à un centre de transmissions haute fréquence des forces armées françaises, modernisé en 2017-2024 et figurant parmi les mieux équipés d'Europe. La continuité est saisissante : le plateau qui défendait, il y a deux mille ans, la confluence Seine-Epte au temps des Véliocasses, demeure aujourd'hui un site stratégique pour la défense du territoire. En 2023, Vernon a pris la présidence de la Communauté des Villes Ariane, qui rassemble quatorze villes européennes, et se présente désormais comme le « berceau de l'aérospatial » continental. Le site mérite, à lui seul, un article dédié dont les contours se dessinent.

Géographie et carrefour

Le territoire communal, l'un des plus vastes du département de l'Eure, s'étend sur 34,92 km² de part et d'autre de la Seine. La basse vallée alluviale, étroite, est ponctuée d'îles — Saint-Pierre, Saint-Jean, l'île de l'Horloge, la Grande Île partagée avec Port-Villez et Giverny — séparées de la rive droite par des bras très étroits. Les plateaux calcaires culminent à 130-140 mètres et portent les vastes forêts de Vernon et de Bizy.

Les communes limitrophes sont Blaru, La Heunière, Notre-Dame-de-la-Mer, Pressagny-l'Orgueilleux, Saint-Marcel et Vexin-sur-Epte. Le pont Clemenceau (1955), unique franchissement entre les deux rives de Vernon, est aussi un point rare sur plus de vingt-cinq kilomètres de fleuve : en remontant la Seine, il faut compter onze kilomètres jusqu'au pont de Bonnières-sur-Seine, puis encore quinze kilomètres jusqu'à celui de Mantes-la-Jolie — seulement entrecoupés du petit bac saisonnier de Vétheuil-Lavacourt (avril-novembre, plus touristique qu'utilitaire) ; en redescendant vers l'aval, il faut patienter une dizaine de kilomètres pour rencontrer le pont de Courcelles, qui relie Aubevoye à Courcelles-sur-Seine et porte l'axe Évreux-Les Andelys. Cette rareté des franchissements explique pourquoi le passage de Vernon, depuis le Moyen Âge, a toujours été stratégique.

Le carrefour est aussi ferroviaire : la gare de Vernon-Giverny, sur la ligne Paris-Rouen-Le Havre, place la commune à 45 minutes de Saint-Lazare. Elle dessert toute la microrégion impressionniste, et c'est par elle qu'arrivent encore aujourd'hui les visiteurs de la maison de Monet à Giverny, à cinq kilomètres au sud-est. Aux trois croisements anciens que sont la Seine, la route Paris-Rouen et l'axe Évreux-Beauvais, Vernon a ajouté au XXe siècle un quatrième : celui de la propulsion spatiale. Et tous, sans exception, regardent vers la confluence Seine-Epte qui s'ouvre à dix kilomètres en amont.

Pour aller plus loin

Source principale pour l'archéologie : la Carte archéologique de la Gaule, t. 27/2, L'Eure (Y. Barat, 2019), notice 681 — Vernon, qui synthétise les fouilles de l'oppidum du Camp de Mortagne menées par Thierry Dechezleprêtre entre 1993 et 1997 et le mobilier publié par A. Viand en 2002. Sur le Moyen Âge et les monuments historiques de la ville, voir l'article Vernon (Eure) et la Liste des monuments de Vernon de Wikipédia, ainsi que les fiches Mérimée du château des Tourelles (PA00099618), de la collégiale Notre-Dame (PA00099620), de la tour des Archives (PA00099624), de l'ancien château (PA00099616), du domaine de Bizy (PA00099617) et du Vieux Moulin (inscription du 22 septembre 2025).

Sur l'histoire industrielle et spatiale du plateau de Vernonnet, on consultera avec profit le site de l'Amicale des Anciens de la SEP, qui détaille la chronologie depuis François Ier et les chasses du XVIe siècle, ainsi que les pages Wikipédia consacrées au Laboratoire de recherches balistiques et aérodynamiques, à la Société européenne de propulsion et à ArianeGroup. La mairie de Vernon publie une chronologie locale établie par le Cercle d'études vernonnaises, utile pour les dates municipales et la mémoire des maires (Adolphe Barette, le duc d'Albufera). Pour le contexte de la libération d'août 1944, voir les ressources de la Mémoire normande sur l'Operation Neptune et le franchissement de la Seine par les Sherwood Rangers Yeomanry et la 43e division (Wessex).

L'oppidum du Camp de Mortagne et son rôle de capitale véliocasse sont par ailleurs replacés dans le contexte régional dans notre article Trois peuples gaulois au confluent, qui éclaire la triple frontière protohistorique dans laquelle s'inscrivait Gommecourt. Le traité du Goulet de 1200, dont les négociations se sont tenues à proximité immédiate de Vernon, est traité plus en détail dans la notice consacrée à Port-Villez.

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Blason de Vétheuil

Vétheuil

D'hermines à trois fleurs de lis au pied nourri de gueules. Le statut officiel du blason reste à déterminer, mais le dessin combine la fourrure ducale d'hermine — fréquente en pays normand voisin — et trois fleurs de lis à pied nourri (c'est-à-dire dont la tige se prolonge sous la fleur) rappelant les armes des rois de France.

L'église Notre-Dame de Vétheuil dominant le village et la vallée de la Seine
L'église Notre-Dame de Vétheuil, classée monument historique dès la première liste de 1840, vue depuis les toits du village. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Vétheuil dans le département du Val-d'Oise
Situation de Vétheuil dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin – Val de Seine
Position
Au pied de la falaise crayeuse, dans un méandre de la Seine, à 8 km au nord-ouest de Mantes ; même rive que Gommecourt et que tout le pied du Vexin français.

Carte d'identité

Vétheuil est une petite commune de 867 habitants (Insee 2022), les Vétheuillais et les Vétheuillaises, sur 4,3 km² seulement. Elle appartient au département du Val-d'Oise, en région Île-de-France, à l'arrondissement de Pontoise et — depuis 2014 — au canton de Vauréal. Elle est membre fondateur (2005) de la Communauté de communes Vexin – Val de Seine (CCVVS), la même intercommunalité que Saint-Cyr-en-Arthies, Haute-Isle, Amenucourt et Saint-Clair-sur-Epte, et fait partie du Parc naturel régional du Vexin français.

Le village s'étage sur le coteau crayeux qui domine la Seine au creux d'un méandre, à 8 kilomètres au nord-ouest de Mantes-la-Jolie et à 12 kilomètres en aval de Gommecourt. Vétheuil est sur la rive droite — la rive nord — du fleuve : la même que Gommecourt, et plus largement la même que toutes les communes inscrites au pied de la falaise crayeuse continue qui borde la Seine depuis Bennecourt jusqu'à Saint-Martin-la-Garenne en passant par Clachaloze, La Roche-Guyon, Haute-Isle et Vétheuil. Le lien avec notre village est donc à la fois géologique — cette même falaise blanche que l'on voit depuis le port de Clachaloze réapparaît ici, en aval — et politique : Vétheuil a relevé pendant tout le Moyen Âge de la seigneurie de La Roche-Guyon, comme nous-mêmes.

Le fil rouge de carrefour s'exprime ici de façon particulière. Au cœur du méandre, le village a longtemps été une étape sur la Seine fluviale, dotée d'un château, d'une église-pèlerinage et de deux hôpitaux — un bourg de plus de mille habitants au XIIIe siècle, à un moment où Gommecourt n'en comptait probablement pas trois cents. Aujourd'hui, c'est pour les peintres que Vétheuil constitue un carrefour : Claude Monet y vit de 1878 à 1881, Joan Mitchell et Jean-Paul Riopelle s'y installent en 1968. Le petit village du Vexin est devenu, par leur passage, un haut lieu de l'art occidental — de l'impressionnisme à l'expressionnisme abstrait.

Toponymie : « la clairière de Widilo »

Le nom apparaît pour la première fois en 1193 sous la forme Vetolio, puis Vetolium dans un acte de 1239. Les linguistes y reconnaissent une formation hybride caractéristique des frontières linguistiques du Vexin : un nom germanique de personne, Widilo, suivi du gaulois -ialo qui signifie « clairière » ou « lieu défriché ». Vétheuil serait ainsi la clairière de Widilo, défrichée et nommée par un colon de langue germanique mais à l'époque où le gaulois transmettait encore ses suffixes toponymiques. Le toponyme témoigne du peuplement franc qui se superpose, dès le VIᵉ siècle, à un substrat gallo-romain : la trame est la même qu'à Sainte-Geneviève-lès-Gasny ou à Saint-Cyr-en-Arthies, où des noms en -acum ou -ialo portent des anthroponymes francs.

La première mention de l'église est encore antérieure : elle remonte à la fin du XIᵉ siècle, ce qui, dans le Vexin, place Vétheuil dans une stratification de paroisses anciennes et bien organisées dès la fin de la période carolingienne.

Le bourg médiéval, seigneurie des La Roche-Guyon

La tradition rapporte que Charles le Chauve, vers le milieu du IXᵉ siècle, fit obligation aux seigneurs locaux de réparer les anciens châteaux forts et d'en construire de nouveaux pour défendre les bords de Seine contre les Vikings — un dispositif qui s'inscrit dans la même logique que le futur traité de Saint-Clair-sur-Epte de 911. Vétheuil eut alors son château fort, mentionné explicitement dans un acte de 1067, défendu par trois tours d'environ cinq mètres de large, proportionnées en hauteur. Le bourg releva ensuite directement de la grande châtellenie de La Roche-Guyon, dont les seigneurs administraient depuis leur place forte sise sur la même rive, à six kilomètres en amont — la même châtellenie à laquelle appartiendra plus tard Clachaloze.

Au XIIIᵉ siècle, le bourg est important. Il compte plus de mille habitants, soit davantage qu'aujourd'hui, et possède hors de ses remparts deux établissements hospitaliers : la maladrerie Saint-Étienne, instituée en 1228, et l'hôpital des Mathurins (l'ordre des Trinitaires, voués au rachat des captifs), créé en 1217 et démantelé au XVIIIᵉ siècle. Cette dotation hospitalière — exceptionnelle pour un village de cette taille — atteste à la fois de la prospérité de Vétheuil et de son rôle d'étape pour les pèlerins attirés par le culte de Notre-Dame de Grâce. Les aumônes des pèlerins financeront, deux siècles plus tard, l'agrandissement Renaissance de l'église. C'est dans ce contexte de relative aisance qu'il faut comprendre l'ampleur de l'édifice religieux qui domine encore aujourd'hui la commune.

L'église Notre-Dame, monument de la première liste de 1840

Monument majeur du Vexin français, l'église Notre-Dame de Vétheuil est l'une des rares églises villageoises de la région dont la valeur patrimoniale a été reconnue dès le tout premier classement national : elle figure en effet sur la fameuse liste de 1840 établie par Prosper Mérimée et Ludovic Vitet pour la nouvelle Inspection des Monuments historiques. Référence Mérimée PA00080225.

L'édifice condense, en un seul plan, près de cinq siècles de construction et trois esthétiques successives. Les piles soutenant le clocher conservent les fondations d'un clocher roman de la première moitié du XIIᵉ siècle. Vers la fin du XIIᵉ et au début du XIIIᵉ siècle, un nouveau chœur est élevé dans le style gothique primitif — abside à sept pans, voûtes sexpartites, oculi au-dessus des lancettes —, accompagné de la reconstruction du clocher dans le même style, sur 34 mètres de hauteur. Puis, après la guerre de Cent Ans, la première moitié du XVIᵉ siècle voit la nef intégralement reconstruite en gothique flamboyant, complétée d'un double collatéral et d'une enfilade de chapelles latérales. C'est ce parti à double collatéral — rare dans les églises villageoises du Vexin — qui donne à l'édifice son ampleur exceptionnelle et explique l'expression « ses dimensions de cathédrale », souvent employée pour la qualifier.

Le couronnement de l'ouvrage est l'œuvre du maître-maçon d'origine italienne Jean Grappin. En 1551, il élève un somptueux portail méridional abrité par un porche profond, puis une façade occidentale flanquée de deux tourelles d'escalier, sculptée de médaillons à l'antique et décorée de fleurons. L'ensemble évoque directement la Renaissance italienne et témoigne de l'extraordinaire diffusion de ce vocabulaire dans le Vexin du milieu du XVIᵉ siècle — Magny-en-Vexin, Maudétour, Vétheuil composent à cet égard un véritable corpus régional. Le mobilier de l'église est à la hauteur de son architecture : statues polychromes du XIVᵉ au XVIᵉ siècle décorant les piliers de la nef, dont certains sont historiés ; retable de la Passion dans une chapelle nord ; chaire ; tableaux ; fresques murales ; ensemble d'ostensoirs et de bâtons de procession.

Deux épisodes ont marqué l'histoire du mobilier. En 1583, une bulle papale institue à Vétheuil la Confrérie de la Charité — les Charitons —, qui réunit dans une chapelle dédiée les laïcs voués à l'assistance des malades et à l'inhumation des morts ; les peintures murales évoquant cette confrérie sont encore visibles. En 1973, un panneau du retable de la Passion représentant le « baiser de Judas » est volé ; il faudra attendre fin 2007 pour qu'un accord conclu avec un antiquaire anversois permette sa restitution à l'église.

La protection couvre, outre l'église elle-même, deux annexes : le calvaire Renaissance qui se dresse en haut de l'escalier, croix de pierre de taille de 1764 montée sur un piédestal à deux paliers (classé monument historique le 10 février 1921), et l'escalier d'accès de cinquante marches de cinq mètres de largeur, inscrit le 11 octobre 1984 sous la référence PA00080226.

Guerre de Cent Ans : Du Guesclin et l'occupation anglaise

Dès le début de la guerre de Cent Ans, le village et son château sont pris par les Anglais. Il faut attendre 1364 pour que Bertrand du Guesclin, devenu connétable de France peu après, reprenne le château et rétablisse l'autorité du roi de France Charles V. Du Guesclin, qui mène alors une campagne systématique de récupération des places normandes, fait probablement raser une partie des fortifications pour éviter qu'elles ne servent à l'ennemi : les sources du XVIIIᵉ siècle évoquent un château déjà très ruiné.

Le répit fut court. Après la mort de Charles VI et le retour des Anglais en Île-de-France, Vétheuil retombe entre leurs mains aux alentours de 1422 et y reste pour une vingtaine d'années, jusqu'à la reconquête finale menée par Charles VII. Du château fort, il ne subsiste aujourd'hui que des souterrains en partie habitables, intégrés à une propriété privée transformée en chambres d'hôtes. La famille Morin de la Sablonnière y résida au XVIIIᵉ siècle ; le domaine passa ensuite en plusieurs mains avant d'être acquis en 1898 par la générale Margueritte et ses fils, Paul et Victor Margueritte, romanciers de renom à l'époque.

De la peste à la Révolution

Des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, on retient surtout l'épidémie de peste de 1635 qui fit de nombreuses victimes dans le village, sur fond de guerre de Trente Ans et de difficultés économiques. Les registres paroissiaux du XVIIIᵉ témoignent ensuite d'un bourg stabilisé, vivant de la vigne, de la pêche en Seine, du transport fluvial et d'un peu d'artisanat.

La Révolution met fin à la paroisse autonome de Vétheuil et frappe durement son clergé. Sous le Directoire, un arrêté du 6 nivôse an VII (26 décembre 1798) ordonne la déportation d'un groupe de prêtres réfractaires du canton de La Roche-Guyon, accusés de troubler l'ordre républicain en célébrant le culte le décadi et en s'agitant contre les institutions. Parmi eux figure Dégouville, ex-curé de Vétheuil, déporté avec Hodanger, curé de Rolleboise, Benjamin Fouet, vicaire de Freneuse, et Roi, ex-curé d'Amenucourt. L'épisode dessine, sur une seule journée, la résistance d'une petite société rurale de la vallée de la Seine à la déchristianisation : quatre paroisses contiguës, quatre prêtres, un même bateau pour Cayenne ou pour Madagascar.

Le XIXᵉ siècle voit le village retrouver son calme et acquérir une renommée nouvelle, littéraire d'abord : Émile Zola fait de Vétheuil — qu'il orthographie Véteuil — le cadre de son roman Madeleine Férat, publié en 1868, dix ans avant l'arrivée de Monet.

Claude Monet à Vétheuil : la période 1878-1881

Le 21 août 1878, Claude Monet, alors âgé de 38 ans, s'installe à Vétheuil avec sa femme Camille Doncieux, leurs deux fils Jean et Michel, et la famille Hoschedé — Alice, ses six enfants, et son mari Ernest, en faillite. La maison qu'il loue à Mme Elliot, rue Claude-Monet aujourd'hui, est modeste, ocre, blottie au bord de la route entre l'eau et le coteau ; Camille est gravement malade. Le peintre s'attache aussitôt à ce paysage de méandre, de falaises et de barques amarrées qui ressemble peu à ses motifs précédents d'Argenteuil. Il y peindra, en trois années, environ cent cinquante toiles — un quart de la production de sa vie entière.

Ce sont des œuvres essentielles. Vétheuil dans le brouillard, refusée par l'amateur Faure pour sa monochromie même ; Vétheuil-sur-Seine (1880) ; L'Église de Vétheuil, neige ; Le Jardin de l'artiste à Vétheuil ; Débâcle sur la Seine, glaçons — la débâcle de janvier 1880 lui inspire seule une vingtaine de toiles. Pour peindre depuis le fleuve, Monet utilise son bateau-atelier, une barque aménagée d'une cabine et d'un chevalet, qu'il fait remonter dans une crique de la rive opposée à Lavacourt (commune de Moisson). De là, il signe la fameuse série des quinze LavacourtSoleil couchant sur Seine à Lavacourt, Débâcle à Vétheuil vue de Lavacourt, et la grande toile Lavacourt acceptée au Salon officiel de 1880.

Camille Doncieux meurt le 5 septembre 1879, à 32 ans. Monet, désespéré, peint son visage sur son lit de mort — la toile Camille sur son lit de mort —, puis l'inhume au vieux cimetière de Vétheuil, où sa tombe est toujours visible. Il continue à peindre, soutenu par Alice Hoschedé qui devient peu à peu sa nouvelle compagne. Mais les difficultés financières s'accumulent : en décembre 1881, incapable d'acquitter son loyer, Monet est expulsé de la maison Elliot. Il s'installe alors à Poissy, puis, en avril 1883, à Giverny, à dix kilomètres en amont sur la même rive. La période de Vétheuil aura été courte mais décisive : c'est ici qu'il invente sa manière définitive, celle des séries d'un même motif dans la durée et la lumière, qui débouchera plus tard sur les meules, les peupliers, les cathédrales et enfin les nymphéas.

Vétheuil attire d'autres peintres autour de Monet. Abel Lauvray (1870-1950), élève et ami du maître, fréquente la demeure familiale du village dès son plus jeune âge, finit par s'y installer à demeure à partir de 1945 et, jusqu'à sa mort, peint des centaines de vues du village depuis le bateau-atelier que Monet lui avait cédé. Albert Lebourg et Camille Corot y travaillent aussi : Les Bords de la Seine à Vétheuil, temps couvert de Lebourg, vers 1883, est l'un des chefs-d'œuvre de la peinture impressionniste tardive.

Joan Mitchell et Riopelle, l'après-Monet (1968-1992)

Quatre-vingt-sept ans après le départ de Monet, Vétheuil redevient un atelier majeur. En 1967, la peintre américaine Joan Mitchell (1925-1992) — figure de l'expressionnisme abstrait de New York, installée définitivement en France depuis 1959 — apprend, par la compositrice Betsy Jolas, qu'une propriété est en vente dans le village. Elle se nomme La Tour, s'étend sur deux acres au-dessus de la route, comprend un bâtiment principal, une dépendance en pierre idéale pour aménager un atelier, et — en contrebas, en bordure de la route — la maison du jardinier qui se trouve être celle-là même qu'avait louée Claude Monet entre 1878 et 1881. La coïncidence est suffisamment forte pour que Joan Mitchell s'y installe l'année suivante, en 1968, avec son compagnon depuis 1958, le peintre québécois Jean-Paul Riopelle (1923-2002).

Les deux artistes vivent et travaillent à Vétheuil pendant onze ans. Joan Mitchell aménage son atelier au fond du jardin, dans la dépendance, où elle peut peindre les grands formats qui caractérisent désormais son œuvre — des polyptyques de plusieurs mètres de long. Le grand tilleul qui domine la propriété devient l'un de ses sujets de prédilection, sujet d'un ensemble d'œuvres d'une puissance évocatrice comparable à celle de la série des Icebergs de Riopelle. Jean-Paul Riopelle, lui, installe rapidement son propre atelier dans un hangar loué à Saint-Cyr-en-Arthies, à quatre kilomètres à l'ouest, où il peindra ses séries Icebergs puis Les Saisons de Saint-Cyr-en-Arthies (1985). Les deux ateliers — l'un à Vétheuil pour Mitchell, l'autre à Saint-Cyr pour Riopelle — dessinent dès lors deux territoires distincts, selon l'expression utilisée par les historiens d'art.

Malgré le rapprochement initial, le couple se distend. Fin 1979, Riopelle quitte Joan Mitchell pour une jeune artiste qu'elle avait elle-même accueillie à La Tour. Mitchell, profondément blessée, traduit son sentiment d'abandon dans un imposant polyptyque qu'elle intitule, non sans ironie, La Vie en rose. Elle continue pourtant à travailler à Vétheuil jusqu'à sa mort, en 1992, recevant de jeunes artistes et entretenant un dialogue à distance avec l'œuvre du dernier Monet — qu'elle a toujours refusé d'admettre comme une influence directe, mais que beaucoup de critiques ont rapproché de sa propre transposition mémorielle du paysage. La rétrospective Monet–Mitchell présentée par la Fondation Louis Vuitton en 2022-2023 a définitivement scellé cette filiation paradoxale.

Aujourd'hui, La Tour reste une propriété privée. Un panneau apposé sur le mur de l'école, en sortant du parking de la mairie, rend hommage aux deux peintres. La maison de Monet, en contrebas, ouvre occasionnellement ses portes. La continuité picturale du village mérite, à elle seule, un article à part entière dans notre site, dont les contours se dessinent.

Personnalités et lettres

Vétheuil a accueilli ou vu naître plusieurs autres figures. Paul (1860-1918) et Victor Margueritte (1866-1942), romanciers à succès de la Belle Époque — le second auteur du sulfureux La Garçonne en 1922 —, sont propriétaires du château à partir de 1898 ; leur maison familiale, rue des Fraîches-Femmes, est encore signalée par le sentier du patrimoine. Michel Guérard (1933-2024), grand chef cuisinier, créateur de la cuisine minceur et fondateur des Prés d'Eugénie, est né à Vétheuil. L'écrivain espagnol Julián Ríos (1941-), figure majeure de la littérature ibérique contemporaine et ami de Carlos Fuentes, y vit aujourd'hui.

Géographie et carrefour

Le territoire communal s'étend sur 4,3 km² seulement, le long de la rive droite de la Seine, entre le coteau crayeux et le fleuve. L'altitude varie de 9 mètres au bord de l'eau à 150 mètres au sommet du plateau, où s'ouvre le massif forestier du Chesnay. Les communes limitrophes sont Haute-Isle à l'ouest, Chaussy au nord, Vienne-en-Arthies au nord-est, Saint-Cyr-en-Arthies à l'est ; et sur l'autre rive de la Seine, dans les Yvelines, Moisson au sud (face à la commune, c'est elle qui porte Lavacourt) et Saint-Martin-la-Garenne au sud-est. La Seine — qui constitue la limite ouest de la commune — n'est franchie par aucun pont : entre Bonnières-sur-Seine en amont et Vernon en aval, soit sur près de vingt-cinq kilomètres, le seul moyen de traverser le fleuve est le bac de Vétheuil-Lavacourt, en service d'avril à octobre les vendredis, samedis et dimanches, remis en activité en 2009 sur la liaison qu'avait empruntée Monet en bateau-atelier au temps de Camille Doncieux.

Une grande partie du territoire communal est classée en zone naturelle. Les coteaux de la Seine de Tripleval à Vétheuil, sur environ 268 hectares, font partie du site Natura 2000 des Coteaux et Boucles de la Seine (code FR1100797) : coteaux calcaires exposés au sud, flore thermophile d'affinité méditerranéenne, végétation d'éboulis calcaires. Parmi les espèces animales qui y vivent figure l'écaille chinée (Callimorpha quadripunctata), papillon inscrit à l'annexe II de la directive Habitats. Cette protection naturaliste prolonge celle de la réserve naturelle nationale des Coteaux de la Seine, qui s'étend depuis Vétheuil jusqu'à La Roche-Guyon — soit, là encore, jusque chez nous, puisque la même falaise calcaire continue vers l'est et finit par dominer le confluent Seine-Epte à hauteur de Clachaloze.

Le village, lui, conserve son urbanisme groupé : maisons vigneronnes étagées le long de ruelles raides, lavoir restauré au bout de l'impasse du Lavoir, croix pattée dite croix de l'Aumône devant le mur du cimetière, vieux cimetière où repose Camille Doncieux, et bien sûr l'escalier de cinquante marches par lequel on accède à l'église — d'où, du haut, l'on embrasse en un seul regard la boucle de la Seine, la falaise crayeuse et, par temps clair, jusqu'à la confluence Seine-Epte que l'on devine vers l'est, à treize kilomètres en amont.

Pour aller plus loin

Sur l'histoire générale, voir l'article Vétheuil de Wikipédia et la monographie collective dirigée par J.-L. Corbasson, P. Goutrat et S. Gasser, Le Patrimoine des communes du Val-d'Oise, Flohic Éditions, 1999, t. II, p. 600-603. Plus ancienne mais précieuse : L.-A. Gatin, Vétheuil, un bourg du Vexin français, dans la Revue de l'histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, 1900 (disponible sur Gallica).

Sur l'église Notre-Dame, deux ouvrages de référence : Pierre Champion, Vétheuil, un village et son église (Éditions du Valhermeil, 1989), et Bernard Duhamel, Guide des églises du Vexin français (Éditions du Valhermeil, 1988), p. 328-329. La fiche de la base Mérimée est accessible en ligne : Église Notre-Dame, PA00080225. L'Association Notre-Dame de Vétheuil (ANDV) maintient un site documentaire complet et assure l'ouverture de l'édifice les dimanches après-midi de Pâques à la Toussaint.

Sur les peintres, le catalogue de l'exposition Monet–Mitchell (Fondation Louis Vuitton, 2022-2023) est aujourd'hui la référence pour penser ensemble les deux résidents de la maison ocre et de La Tour. Pour Monet à Vétheuil spécifiquement, voir Daniel Wildenstein, Monet ou le triomphe de l'impressionnisme, Taschen, 1996 ; et pour Joan Mitchell, Patricia Albers, Joan Mitchell, Lady Painter, Knopf, 2011. Pour Riopelle et son atelier de Saint-Cyr-en-Arthies, nous renvoyons à notre notice consacrée à cette commune, qui détaille les séries Icebergs et Les Saisons de Saint-Cyr-en-Arthies.

Enfin, pour le contexte révolutionnaire des déportations de prêtres du 6 nivôse an VII, l'index du tome VII des Procès Verbaux du Directoire, accessible sur le site des Archives nationales, donne la liste exhaustive des prêtres déportés du canton de La Roche-Guyon en cette journée — un document éclairant pour qui s'intéresse à la résistance religieuse rurale dans la vallée de la Seine.

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Villers-en-Arthies

L'église Saint-Martin de Villers-en-Arthies, avec son clocher barlong sur le croisillon nord
L'église Saint-Martin de Villers-en-Arthies, inscrite aux monuments historiques en 1939, avec son rare clocher barlong dressé sur le croisillon nord. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Villers-en-Arthies dans le département du Val-d'Oise
Situation de Villers-en-Arthies dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin – Val de Seine
Position
Sur les hauteurs du plateau d'Arthies, à l'orée de la forêt, à 16 km à l'ouest de Gommecourt ; commune du Vexin français à mi-chemin entre la vallée de la Seine et la vallée de l'Epte.

Carte d'identité

Villers-en-Arthies est une commune de 498 habitants (Insee 2023), les Villersois et les Villersoises, sur 8,33 km² situés sur les hauteurs du plateau d'Arthies, à 130-150 mètres d'altitude, à l'orée d'un massif forestier qui prend le nom de forêt d'Arthies. Elle appartient au département du Val-d'Oise, en région Île-de-France, à l'arrondissement de Pontoise, et — depuis 2014 — au canton de Vauréal. Comme Saint-Cyr-en-Arthies ou Vétheuil, elle est membre fondatrice (2005) de la Communauté de communes Vexin – Val de Seine (CCVVS) et fait partie du Parc naturel régional du Vexin français.

La commune se compose d'un bourg principal et de cinq hameaux disséminés sur le plateau : Les Mares, Villeneuve, Le Tremblay, La Goulée et Chaudray — auxquels s'ajoute l'extension du lieu-dit Saint-Léger, dont une chapelle Saint-Léger-des-Bois est mentionnée dès 1060. Cet éclatement de l'habitat sur un large territoire boisé est caractéristique des communes de plateau du Vexin et distingue Villers de ses voisines de vallée comme Vétheuil. Le village est à 16 kilomètres à l'ouest de Gommecourt, à mi-chemin entre la vallée de la Seine (Vétheuil, à 4 km au sud) et la vallée de l'Epte (Bray-et-Lû et Saint-Clair, à 10-12 km à l'ouest et au nord).

Le fil rouge de carrefour, ici, n'est ni la Seine ni l'Epte : c'est la forêt d'Arthies elle-même, ce massif central qui, depuis l'époque carolingienne, sépare et relie à la fois les deux vallées. Le château de Villers fut un rendez-vous de chasse de la cour, dit-on, dès le XIIᵉ siècle ; l'humaniste qui en partit pour Genève en 1537 dessine, dans un autre registre, le même rôle de plaque tournante — entre catholicisme et Réforme, entre France et Suisse, entre culture savante et imprimerie commerciale. À cet égard, le destin de Villers est celui d'un lieu retiré qui, à plusieurs reprises, a basculé l'histoire un peu plus loin.

Toponymie : Villare, la ferme

Le nom est attesté dans sa forme la plus ancienne, Villare, dès septembre 768 : le village apparaît alors dans une charte de Pépin le Bref qui en fait don à la grande abbaye royale de Saint-Denis. Soixante-quatre ans plus tard, en 832, il figure encore dans une charte de Louis le Pieux, fils de Charlemagne, qui confirme cette donation. L'étymologie est limpide : Villare, en bas latin, désigne une ferme ou un petit domaine rural, terme caractéristique des défrichements carolingiens. Le complément en Arthies — partagé avec Saint-Cyr et Vienne — vient de l'ancien nom du plateau, qu'on a longtemps pensé issu du gaulois attegia (« cabane »), même si la linguistique récente est plus prudente sur cette filiation.

L'érection de la paroisse est tardivement documentée : 1066, l'année même de la conquête de l'Angleterre par Guillaume. Sans qu'on puisse établir un lien direct, la coïncidence montre bien que Villers prend sa forme paroissiale à l'apogée de la puissance ducale normande, dont les contrecoups se font sentir jusqu'à la rive française de l'Epte.

L'église Saint-Martin et son clocher barlong

Le monument majeur de Villers est l'église Saint-Martin, inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques par arrêté du 13 novembre 1939 sous la référence Mérimée PA00080233. Édifiée en croix latine, elle conserve dans ses parties les plus anciennes — les murs du chœur polygonal — une élévation qui remonte probablement au XIᵉ siècle, contemporaine de l'érection de la paroisse. Le reste du gros œuvre (nef, transept, base du clocher) date des XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, tandis que le bas-côté méridional et la reprise des voûtes ont été menés au XVIᵉ siècle, après les destructions de la guerre de Cent Ans.

La particularité architecturale qui rend l'édifice exceptionnel à l'échelle du Vexin français est son clocher barlong — c'est-à-dire dont la largeur frontale dépasse nettement la profondeur — dressé sur le croisillon nord du transept. Cette disposition, presque toujours dévolue à la croisée du transept dans la région, n'a pas son équivalent local ; elle confère à l'église un profil reconnaissable de loin sur le plateau, surmonté d'une flèche couverte en plomb. Le portail principal, de style flamboyant tardif, présente une ogive garnie de crochets et un tympan semé de fers à cheval — détail rare, peut-être rappel d'un patronage chevaleresque ; les deux vantaux du portail principal et celui de la porte latérale méritent l'arrêt pour la qualité du travail des sculpteurs.

L'intérieur conserve une cloche datée de 1688 portant l'inscription « L.D.V. », et la nef abritait jusqu'au XXᵉ siècle un mobilier conséquent. En septembre 1944, lors des combats de la Libération, un bombardement allié pulvérise une partie de l'édifice : le chœur est éventré, une partie du mur sud de la nef s'effondre, et toutes les toitures sont détruites. L'église devient presque une ruine, exposée aux intempéries. La reconstruction du gros œuvre est menée entre 1946 et 1953, mais les voûtes manquent encore et les fenêtres ne sont pas vitrées. Il faudra une nouvelle campagne, financée par un emprunt communal et une souscription publique, pour achever les travaux entre 1958 et 1961 : les voûtes de l'abside et du chœur sont alors refaites en bois, dans le style des voûtes en pierre du XIIIᵉ siècle qu'elles remplacent. La pierre d'autel, simple table, provient de l'église Saint-Gervais-et-Saint-Protais de Gisors, geste de solidarité régionale après la guerre. Entre 1980 et 1984, dans le cadre d'un contrat régional du Vexin occidental, on répare la couverture et la maçonnerie du clocher, ainsi que l'horloge ; on profite des échafaudages pour remplacer la girouette par un coq forgé par Jean-Luc Lievyns, baptisé en sa présence — comme parrain — lors de la messe de Noël 1984. C'est cette silhouette restaurée que l'on voit aujourd'hui.

Le château de Villers

À l'autre extrémité du village, au point le plus élevé, se dresse le château de Villers, PA00080232, dont les façades et les toitures sont inscrites aux monuments historiques par arrêté du 20 juin 1945. L'édifice résume près de six siècles d'occupation aristocratique du site. Le pavillon de gauche est édifié sur les fondations d'un rendez-vous de chasse du XIIᵉ siècle, dont subsiste la Tour de la Reine Blanche — ainsi nommée par une tradition locale qui rapporte que Blanche de Castille, mère de Saint Louis, y filait la quenouille en attendant son fils parti chasser dans la forêt d'Arthies. La légende est invérifiable, mais elle dit assez la fréquence des chasses royales dans ce massif à l'époque capétienne.

Le corps principal et l'aile droite sont élevés au XVIIᵉ siècle, et l'aile gauche est remaniée à la même époque pour donner au château son harmonie actuelle. Le logis, à un étage et sept travées, alterne des fenêtres étroites et des fenêtres larges — rythme repris par les lucarnes —, et est cantonné par des chaînages verticaux et des larmiers peu saillants. Les trois ailes, hautes de deux étages aux pavillons latéraux, sont couvertes de toits à deux croupes en ardoise d'une grande élégance. Au XVIIIᵉ siècle, des bâtiments en rez-de-chaussée sont ajoutés au nord du château pour les communs et les écuries. On y accède par une allée de tilleuls plantée en 1613, qui débouche sur une grille ouvragée surmontée d'un fronton portant les armoiries en fer forgé d'Alexandre François Roger de Villers, accostées de deux chevaux contournés ; le tapis vert qui s'étend devant le château offre une perspective intacte sur le plateau.

Dans le parc subsistent les vestiges d'une glacière de campagne — fosse maçonnée enfoncée dans le sol, où l'on stockait la glace prélevée l'hiver sur les étangs — et surtout le Temple du Vrai Bonheur, inscrit à son tour aux monuments historiques par arrêté du 18 mars 1999. Cette petite fabrique néoclassique, précédée d'un portique à ordre toscan, fut construite en 1790 par le comte Alexandre de Villers « en mémoire de sa défunte épouse », Catherine de Vernay, qui avait reçu le domaine en cadeau de mariage en 1782. Le Temple est à la fois fabrique de jardin — au sens des folies architecturales des Lumières — et monument funéraire, mais dépourvu de sépulture : c'est un cénotaphe sentimental, l'un des derniers exemples français de ces architectures de la mélancolie à la veille même de la Révolution. Sa modestie et la simplicité de son vocabulaire — un fronton, quatre colonnes, une cella sans ornement — en font un objet patrimonial rare, à la croisée de la mémoire conjugale et du goût pittoresque. Le château et son parc restent aujourd'hui dans la famille Roger de Villers, qui en assure l'entretien et autorise des visites des terrasses et du parc d'avril à septembre.

Michel du Bois, l'humaniste qui imprima Calvin à Genève

Villers a donné au siècle de la Réforme l'une de ses figures discrètes mais essentielles : Michel du Bois, humaniste né dans le village au tournant du XVIᵉ siècle. Sa vie nous échappe en grande partie — comme celle de tant d'imprimeurs et de traducteurs de la première Réforme —, mais l'essentiel est attesté : Michel du Bois rejoint Genève en 1537, l'année même où Jean Calvin publie la première version de son Institution de la religion chrétienne. Il y fonde aussitôt une imprimerie qui éditera plusieurs ouvrages majeurs du Réformateur — notamment le Catéchisme, des traités liturgiques et la Cène — diffusant ainsi vers les francophones d'Europe la doctrine qui allait reconfigurer le christianisme occidental.

L'épisode dit beaucoup. Il rappelle d'abord que la Réforme a très tôt touché le Vexin français, où des familles entières — les du Bois de Nemets à Montjavoult, les Mornay-Villarceaux dans l'Arthies, mais aussi des artisans, des paysans, des prêtres — ont basculé dans le protestantisme dès les années 1530-1550, soit avant même que la doctrine ne soit clairement formulée. Il rappelle ensuite que la diffusion européenne du calvinisme s'est faite par l'imprimerie autant que par la prédication, et qu'à Genève les ateliers de Robert Estienne, de Jean Crespin et de Michel du Bois fonctionnaient sept jours sur sept pour répondre à la demande. Enfin, il témoigne d'une mobilité intellectuelle que la frontière entre Vexin français et duché de Normandie n'arrêtait pas. Cet épisode est repris et complété dans notre article Le protestantisme à Gommecourt et dans le Vexin, qui replace Michel du Bois dans le réseau plus large de la Réforme régionale.

Christophe Ozanne, le guérisseur de Chaudray

Un second nom traverse l'histoire locale, dans un tout autre registre : celui de Christophe Ozanne, célèbre guérisseur du XVIIᵉ siècle établi au hameau de Chaudray, à un kilomètre au sud-est du bourg. Sa réputation s'étendait à toute la région : on venait de fort loin lui demander des onguents, des cataplasmes et des conseils pour des maladies que la médecine officielle de l'époque échouait à traiter. Personnage à la frontière du soigneur populaire et de l'apothicaire de village, Ozanne illustre la médecine empirique rurale du Grand Siècle, longtemps mal vue par les corps savants mais profondément ancrée dans la culture des plateaux du Vexin. Le hameau de Chaudray, qui doit son nom au chaudron (du latin caldarium, par allusion à une source chaude ou à un atelier d'alchimie), a conservé jusqu'au XXᵉ siècle sa réputation de lieu d'eau — la source de Chaudray, captée pour l'alimentation du village par déclaration d'utilité publique de 1959-1960, en est l'héritière directe.

Vie communale et tournages cinématographiques

Les XIXᵉ et XXᵉ siècles laissent à Villers une trame plus modeste mais bien documentée. La mairie actuelle, à un étage et façade simple, date de 1860 ; l'école communale, qui la borde immédiatement, est élevée en 1892. Le premier réseau d'eau potable desservant le bourg n'est achevé qu'à la fin de 1937, comme dans la plupart des communes rurales du Vexin ; jusque-là, les habitants tiraient l'eau au puits ou à la citerne de pluie. Le goudronnage de la cour de l'école ne sera effectif qu'en 1973.

Le village a, par ailleurs, séduit deux fois les réalisateurs de cinéma. Bertrand Tavernier y a tourné une partie de Un dimanche à la campagne en 1984 — film primé au Festival de Cannes (prix de la mise en scène), adapté du roman Monsieur Ladmiral va bientôt mourir de Pierre Bost. La maison du peintre, l'ombre des arbres, le silence rural d'un dimanche d'avant-guerre : Tavernier a trouvé à Villers tout ce qu'il cherchait en banlieue parisienne pour évoquer le Vexin de 1912. Jérôme Boivin y a tourné en 1998 La course de l'escargot, autre film français des années 1990. Le village, à l'écart des grandes routes mais à une heure de Paris, offre aux productions un décor de Vexin préservé, sans antennes ni alignements modernes.

Géographie et carrefour

Le territoire communal de 8,33 km² s'étend sur les hauteurs du plateau, entre 130 et 150 mètres d'altitude. Les communes limitrophes sont Vienne-en-Arthies à l'est, Saint-Cyr-en-Arthies au sud-est, Vétheuil au sud (au pied du plateau, dans la vallée de la Seine), Hodent à l'ouest et Maudétour-en-Vexin au nord. Aucun cours d'eau majeur ne traverse la commune : Villers se trouve sur la ligne de partage des eaux entre la Seine au sud et l'Epte à l'ouest, ce qui explique son éclatement en hameaux dispersés autour de sources locales — Chaudray étant la principale. Le réseau viaire est dominé par la RD 142 (route de Vétheuil à Magny-en-Vexin) et la RD 142B qui dessert Vienne et Saint-Cyr ; il n'y a pas de ligne ferroviaire ni de transport en commun régulier.

C'est précisément cette discrétion géographique qui a, paradoxalement, attiré à Villers ses figures historiques. La forêt d'Arthies, les hameaux écartés, le château au point le plus haut, l'église visible de loin sur le plateau, le Temple du Vrai Bonheur perdu dans les bois : tout dispose à la retraite, à la contemplation et — comme l'a bien compris l'humaniste Michel du Bois en partant secrètement vers Genève — au départ vers ailleurs. À cet égard, Villers est un carrefour à l'envers : une commune qui se traverse peu mais d'où l'on s'élance, à pied jusqu'à Vétheuil pour rejoindre la Seine, ou en pensée jusqu'à Genève pour réformer l'Église.

Pour aller plus loin

Sur l'histoire générale de Villers-en-Arthies, voir la notice de Wikipédia, Villers-en-Arthies, et la fiche détaillée des Amis du Vexin français, qui donne notamment la citation de Louis Vigée dans son Épître à Ducis : « Villers de vingt coteaux dominant les hauteurs ». La monographie collective dirigée par J.-L. Corbasson, P. Goutrat et S. Gasser, Le Patrimoine des communes du Val-d'Oise (Flohic Éditions, 1999, t. II, p. 607-610), reste l'ouvrage de référence sur les deux monuments protégés.

Sur les monuments historiques, les fiches Mérimée sont accessibles en ligne : Église Saint-Martin, PA00080233 et Château et Temple du Vrai Bonheur, PA00080232. Pour le contexte architectural des clochers barlongs du Vexin, voir Bernard Duhamel, Guide des églises du Vexin français, Éditions du Valhermeil, 1988.

Sur Michel du Bois et le rôle des imprimeurs vexinois dans la Réforme genevoise, le dossier reste à constituer ; le visiteur pourra consulter l'article Le protestantisme à Gommecourt et dans le Vexin qui en pose les premiers jalons. Pour le Temple du Vrai Bonheur comme objet d'histoire culturelle, signalons l'étude de Monique Mosser sur les fabriques de jardin à la fin du XVIIIᵉ siècle, qui replace ce petit monument dans la production des Lumières finissantes.

La mairie de Villers-en-Arthies maintient un site institutionnel documentant la vie locale et conservant un blog où d'anciens instituteurs du village ont laissé des témoignages précieux sur la vie communale dans les années 1950-1980.

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Blason de Wy-dit-Joli-Village

Wy-dit-Joli-Village

Coupé : au I parti, à dextre d'azur à la lettre H capitale d'or surmontée d'une couronne royale fermée du même (en hommage à Henri IV qui aurait nommé le village « joli »), à sénestre de gueules à trois flammes d'or (le feu, en rappel du hameau d'Enfer) ; au II d'argent à saint Romain en chape épiscopale terrassant le dragon de la Gargouille (patron du village). Devise : « Lepidus vicus ac infernus vicinus » — « le village est joli, mais l'Enfer est proche ».

L'église Notre-Dame-et-Saint-Romain de Wy-dit-Joli-Village
L'église Notre-Dame-et-Saint-Romain, classée monument historique en 1981, dont la fondation est attribuée par la tradition à saint Romain lui-même vers 625. Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Carte de situation de Wy-dit-Joli-Village dans le département du Val-d'Oise
Situation de Wy-dit-Joli-Village dans le département du Val-d'Oise Wikimedia Commons (CC BY-SA)
Département
Val-d'Oise (95)
Communauté de communes
CC Vexin – Val de Seine
Position
Sur le plateau du Vexin français, dans la vallée de l'Aubette de Meulan, à 25 km à l'est de Gommecourt ; commune limitrophe des Yvelines, l'une des trois communes d'Île-de-France dont le nom commence par W.

Carte d'identité

Wy-dit-Joli-Village est l'une des trois communes d'Île-de-France dont le nom commence par un W — avec Saint-Witz et Wissous —, et certainement la plus singulière par son toponyme. Le village compte 326 habitants (Insee 2023), les Vicusiens et les Vicusiennes, sur un territoire de 3,8 km² situé à mi-chemin entre les buttes de la forêt d'Arthies et la vallée de l'Aubette de Meulan, à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Paris et à 25 km à l'est de Gommecourt. Comme Villers-en-Arthies ou Saint-Cyr-en-Arthies, Wy appartient à la Communauté de communes Vexin – Val de Seine (CCVVS) et fait partie depuis 1995 du Parc naturel régional du Vexin français.

La commune se compose d'un bourg principal — où se trouvent l'église et la mairie —, du hameau d'Enfer à un peu plus de deux kilomètres au nord, et du domaine d'Hazeville à l'ouest. Elle est limitrophe des Yvelines au sud, ce qui en fait l'une des communes valdoisiennes en lisière de département. Aucun cours d'eau de surface ne la traverse : la source Saint-Romain qui jaillit au pied du coteau alimente le ru de Guiry, lequel rejoint le ru de la Défonce à Guiry-en-Vexin pour former l'Aubette de Meulan, affluent de la Seine.

Le fil rouge de carrefour, ici, est d'une nature particulière. Wy n'est pas un village de Seine, ni un village d'Epte ; c'est un village de plateau, sur l'ancien chemin de Paris à Rouen (RD 14, ex-RN 14), passage obligé d'un vaste massif boisé. À cette traversée matérielle s'ajoutent deux carrefours symboliques : celui de la religion — entre catholicisme historique et protestantisme du XVIᵉ siècle, dont les traces sont visibles à Enfer —, et celui de la mémoire artisanale, depuis que le musée de l'Outil y a installé en 1977 l'une des plus belles collections françaises d'objets ruraux.

Toponymie : du vicus gallo-romain au « joli village » d'Henri IV

Le nom de Wy a une histoire que peu de toponymes français peuvent égaler en richesse. Le village est attesté sous la forme Huis au XIIᵉ siècle, Vy en 1337, puis successivement Vuy, Wi, Wuic et enfin Wy. Toutes ces formes anciennes pointent vers un mot unique : le latin vicus, qui signifie « bourg » ou « village » et qui désignait à l'époque gallo-romaine une agglomération secondaire — entre la simple villa rurale et la ville régulière. Wy était donc, à l'origine, « le bourg » tout court, désignation suffisamment claire pour distinguer le lieu sur le plateau. L'initiale a évolué du V- latin vers le W- sous l'influence du germanique, à l'époque mérovingienne, ce qui inscrit aussi Wy dans la stratification linguistique du Vexin — la même qui donne à Vétheuil sa clairière de Widilo.

Le complément « dit Joli-Village » a une origine plus légendaire. Selon une tradition tenace, vers 1590, le roi Henri IV, accompagné de sa maîtresse Gabrielle d'Estrées, se serait égaré à Wy au cours d'une partie de chasse. Le carrosse royal s'enfonçait dans les ruelles ravinées et empierrées du bourg, alors peuplé d'environ douze cents habitants ; le roi, demandant le nom de l'endroit, aurait répondu par cette phrase devenue proverbiale : « Ah ! le joli village ! » — qu'on peut prendre au premier degré ou, plus vraisemblablement, comme un trait d'ironie devant l'état déplorable de la voirie. Les historiens placent plus prudemment ce passage du roi pendant sa campagne contre Charles de Lorraine, duc de Mayenne, après la victoire d'Arques (29 septembre 1589), lorsque l'armée royale traversait le Vexin pour rejoindre la Normandie. Quoi qu'il en soit, le qualificatif est resté, formellement officialisé sous la Révolution, et Wy s'appelle depuis lors Wy-dit-Joli-Village.

Curiosité linguistique, le nom actuel forme un pléonasme : vicus signifiant déjà « village », la commune se nomme littéralement « Village-dit-Joli-Village ». Les habitants ont fait de ce paradoxe une fierté, jusqu'à inscrire dans leur blason trois figures qui résument tout : la lettre H couronnée d'Henri IV, trois flammes d'or en rappel du hameau d'Enfer, et saint Romain terrassant le dragon de la Gargouille — accompagnés d'une devise latine Lepidus vicus ac infernus vicinus, « le village est joli, mais l'Enfer est proche », qui sait dire en six mots toute l'histoire de Wy.

Saint Romain, l'enfant de Wy devenu évêque de Rouen

Wy s'enorgueillit d'avoir donné à l'Église l'une de ses figures majeures du VIIᵉ siècle : saint Romain, futur évêque de Rouen, dont la tradition rapporte qu'il naquit ici vers 585, fils de Benoît de Sicambre et de Félicité de Chalon — noms semi-légendaires qui rattachent l'enfant aux familles franques tout en lui prêtant une ascendance aristocratique. Devenu évêque de Rouen sous le règne de Dagobert Iᵉʳ, Romain accomplit deux exploits qui le firent canoniser. Il fit d'abord jaillir au pied de la colline de Wy une source miraculeuse réputée rendre la vue aux aveugles — c'est encore la source Saint-Romain, transformée en lieu de pèlerinage le 23 octobre, jour de sa fête, et dont l'eau passait pour un remède souverain contre les rhumes les plus tenaces. Une statue d'évêque domine la source, érigée le 23 octobre 1858 par l'abbé Dheilly, curé de Genainville.

Le second exploit appartient au registre du merveilleux. Saint Romain, dit-on, vint à bout de la Gargouille, énorme serpent — ou plutôt dragon ailé crachant le feu — qui « dévouroit et detruisoit les gens et bestes du païs » dans les environs de Rouen. Il s'y prit, raconte la légende, en se faisant accompagner d'un condamné à mort, seul volontaire qui n'avait rien à perdre, et qui aida l'évêque à enchaîner la bête avant de la précipiter dans la Seine. C'est de cet épisode que viendrait le fameux privilège de saint Romain, qui autorisait jusqu'à la Révolution les archevêques de Rouen à gracier chaque année un condamné à mort lors de la procession de la Fierte Saint-Romain. Cette tradition, attestée du XIIIᵉ au XVIIIᵉ siècle, fait du saint patron de Wy l'origine — par fiction étiologique — d'un véritable privilège judiciaire normand.

L'église Notre-Dame-et-Saint-Romain

Le principal monument du bourg est l'église Notre-Dame-et-Saint-Romain, classée monument historique par arrêté du 5 octobre 1981. La tradition rapporte qu'elle fut fondée par saint Romain lui-même vers 625, originellement sous le seul vocable de la Vierge, avant de recevoir au Moyen Âge le patronage de son fondateur supposé. L'édifice actuel, en croix latine, conserve dans ses parties les plus anciennes — murs ouest et nord de la nef, piles de l'ancien clocher au-dessus de la première travée du chœur — des élévations qui remontent à la fin du XIᵉ ou au début du XIIᵉ siècle.

La reconstruction principale, à partir du milieu du XIIᵉ siècle, débute par le chœur et s'achève par le voûtement d'ogives de la nef. Une chapelle latérale, du côté sud, est ajoutée au XIIIᵉ siècle dans un style gothique rayonnant. L'église est solennellement consacrée par l'archevêque Eudes Rigaud en 1255 — le même Eudes Rigaud qui, lors de ses visites pastorales, tient un journal devenu l'une des sources majeures pour l'histoire religieuse du XIIIᵉ siècle normand. Le chœur est très remanié au XVIᵉ siècle, agrémenté d'une architrave ornée de rinceaux et de têtes d'anges. En 1695, à la suite de l'écroulement du clocher médiéval, le mur sud de la nef et une partie de l'élévation doivent être entièrement reconstruits — d'où l'aspect partiellement classique de l'édifice côté sud.

Mais la grande découverte de Wy ne se trouve pas dans l'église : elle est juste à côté. En 1976, lors de travaux de restauration d'une ferme voisine destinée à abriter le futur musée de l'Outil, on met au jour un ancien balnéaire gallo-romain dont les murs et l'hypocauste sont remarquablement conservés. On distingue encore les trois salles classiques — le caldarium (chaude), le tepidarium (tiède) et le frigidarium (froide) — d'un petit ensemble thermal ruiné par les invasions de la fin du IIIᵉ siècle. L'hypocauste est lui-même classé monument historique en 1984. Cette découverte confirme l'origine antique du village : Wy était bien un vicus gallo-romain doté d'équipements collectifs, et non un simple hameau de bûcherons. Une forge médiévale s'installa par la suite dans les ruines mêmes du balnéaire, jusqu'à ce que la fonction artisanale du lieu trouve, à l'époque contemporaine, son aboutissement avec le musée.

Hazeville et son manoir Renaissance

À l'écart du bourg, au lieu-dit Hazeville, se dresse l'autre grand monument de la commune : le manoir de Hazeville, PA00080242, dont les façades et toitures du bâtiment principal sont inscrites aux monuments historiques par arrêté du 23 juillet 1981. Il fut construit en 1560 dans le style de la Renaissance par Charles de Hazeville pour la famille Lefebvre, qui prit par la suite le nom de ses terres. C'était à l'origine un domaine considérable — environ 1 000 hectares —, dont la dimension est encore inscrite dans la silhouette singulière du colombier circulaire dressé au milieu de la cour de l'ancienne ferme : son diamètre de sept mètres et ses très nombreux boulins témoignent de l'étendue des terres, l'usage féodal liant le droit de colombier à la superficie du fief.

Le manoir d'origine se composait, selon un acte notarié de 1714, de « deux corps de logis joignant l'un l'autre, basse-cour, écuries, bergeries, grange, remise, pressoir, colombier à pied, deux volières à pigeons et autres bâtiments ». Une chapelle domestique y est consacrée en 1752, à la demande de Luc Violette, alors propriétaire. Au début du XIXᵉ siècle, le château connaît son grand remaniement sous la direction de Pierre-François-Léonard Fontaine (1762-1853), premier architecte de Napoléon Iᵉʳ et auteur des arcades de la rue de Rivoli, de l'arc de triomphe du Carrousel, de la chapelle expiatoire et de nombreuses restaurations royales (Louvre, Tuileries, Malmaison, Fontainebleau). Fontaine, originaire de Pontoise, est propriétaire d'Hazeville de 1806 à 1853. Il n'en conserve que les sous-sols et élève à la place un édifice à toit en croupe droite, éclairé par trois lucarnes, rythmé par sept travées de pilastres sculptés à chapiteaux doriques et ioniques. La porte d'entrée est surmontée d'un fronton cintré. L'élégance néoclassique du manoir actuel doit donc l'essentiel à l'architecte de l'Empereur — l'un des plus grands de son temps, modestement venu finir sa carrière sur les terres du Vexin où il avait grandi.

Le domaine d'Hazeville accueille aujourd'hui mariages et séminaires, et le colombier a été aménagé en gîte rural.

Le hameau d'Enfer et le cimetière protestant

À deux kilomètres au nord-ouest du bourg, à flanc de coteau à l'orée de la forêt d'Arthies, se trouve l'écart d'Enfer, dont le nom intrigue les visiteurs. Plusieurs étymologies sont proposées, sans qu'aucune ne fasse consensus. La plus probable rattache Enfer au latin inferi au sens topographique de « lieu en contrebas », usage attesté dans toute la France médiévale pour désigner les parties basses d'un terroir ; le hameau est en effet adossé à la pente qui descend du plateau. Un document du XIIIᵉ siècle mentionne un certain Johannes de Inferno, propriétaire local, sans qu'on puisse dire si c'est le toponyme qui lui donna son nom, ou l'inverse.

Une autre tradition, tenace mais réfutée, voulait que le nom du hameau commémorât le séjour de Jean Calvin au château voisin d'Hazeville, où le théologien réformateur aurait composé, dans un pavillon aujourd'hui ruiné, plusieurs de ses livres dont l'Institution de la religion chrétienne — les villageois catholiques de Wy auraient alors qualifié d'« Enfer » le hameau gagné à la nouvelle doctrine. La légende est séduisante, mais les historiens en ont démontré la fragilité : tous les déplacements de Calvin entre 1532 et 1535 sont connus, et le Vexin n'y figure pas. En revanche, un fait historique demeure : il subsiste à Enfer un petit cimetière protestant, attesté dès 1560 et utilisé jusqu'en 1823 pour les inhumations huguenotes du voisinage. Aujourd'hui à l'abandon, il ne conserve plus que quelques vestiges de croix, mais témoigne avec d'autres lieux du Vexin — Montjavoult, Villers-en-Arthies avec Michel du Bois — de l'importance régionale du protestantisme au XVIᵉ siècle, sujet traité dans notre article Le protestantisme à Gommecourt et dans le Vexin.

Le musée de l'Outil et le legs de Claude Pigeard

Le quatrième monument historique de Wy n'est pas un édifice mais une collection abritée par un édifice : le musée de l'Outil, installé depuis 1977 dans une ancienne ferme (qui occupait probablement le presbytère du XVIIIᵉ siècle), face à l'église. Le musée fut créé par Claude Pigeard (1929-2003), ferronnier d'art passionné par les techniques traditionnelles, qui rassembla pendant trois décennies une collection exceptionnelle d'outils artisanaux, ustensiles ruraux et objets d'art populaire allant du XVIᵉ au début du XXᵉ siècle. C'est lui qui découvrit, lors des travaux de restauration de 1976, le balnéaire gallo-romain et l'hypocauste évoqués plus haut, dont il fit le cœur scénographique du musée — la forge médiévale installée dans les anciens thermes, à l'instar des continuités stratifiées qu'on lit à Vernon comme à Bennecourt.

À la mort de Claude Pigeard en 2003, le musée ferme ses portes. Pour éviter la dispersion de la collection, le département du Val-d'Oise rachète l'ensemble et le rattache administrativement au Musée archéologique départemental du Val-d'Oise, installé à Guiry-en-Vexin. Après huit ans de travaux de restauration, le musée de l'Outil rouvre le 11 juin 2011 et accueille depuis lors des expositions permanentes — outillage du forgeron, du sabotier, du tonnelier, du cordonnier, du tisserand — ainsi que des expositions temporaires d'art contemporain. Le jardin attenant, un « jardin de curé » traditionnel avec verger, ruche et roseraie, est l'un des plus charmants du Vexin français.

Géographie et carrefour

Le territoire communal de 3,8 km² s'étend sur le plateau, entre 120 et 145 mètres d'altitude. Les communes limitrophes côté Val-d'Oise sont Hodent, Maudétour-en-Vexin, Arthies, Banthelu et Guiry-en-Vexin ; côté Yvelines, Sailly et Drocourt. La RD 14 (ancienne route nationale 14, Paris-Rouen) et la RD 983 desservent le bourg ; aucune ligne ferroviaire ne dessert plus la commune, mais la gare de Wy-dit-Joli-Village - Guiry, ouverte par la Compagnie des chemins de fer de grande banlieue sur la ligne Meulan – Sagy – Magny-en-Vexin, a desservi le village de 1913 à 1949. L'ancien bâtiment voyageurs subsiste encore aujourd'hui, témoin de la brève époque où les villages du Vexin furent reliés à Paris par des trains locaux.

Le fil rouge qui relie Wy à notre Gommecourt n'est pas, à première vue, évident : à 25 km à vol d'oiseau, séparées par toute la forêt d'Arthies, les deux communes ne partagent ni cours d'eau ni seigneurie médiévale. Wy relevait, sous l'Ancien Régime, du chapitre de la cathédrale Notre-Dame de Rouen — terre d'Église — tandis que Gommecourt était une seigneurie laïque passée des Bus aux Mornay (1571), aux Silly (1615), aux du Plessis-Liancourt (1632) puis aux La Rochefoucauld (vers 1670). Mais une cohérence plus haute les réunit : toutes deux relevaient, jusqu'au Concordat de 1801, du grand archidiocèse de Rouen, dont le territoire s'étendait au-delà des frontières politiques de la Normandie sur cette rive nord du Vexin. Le passage de la route royale Paris-Rouen — la grande RN 14 qui traverse encore aujourd'hui Wy avant de descendre vers la Seine et de longer Gommecourt — matérialise ce lien : pendant des siècles, voyageurs, courriers, marchandises, armées et processions ont relié l'évêché normand à la capitale en empruntant ce même tracé. Wy et Gommecourt furent ainsi deux paroisses-jalons d'une même route, l'une au plateau, l'autre à la Seine ; les deux conservent aujourd'hui les traces discrètes du protestantisme rural du XVIᵉ siècle — le cimetière huguenot d'Enfer ici, le temple abandonné de 1848-1850 témoin du renouveau protestant du XIXᵉ siècle là-bas, qui prolongea jusqu'au cœur du XIXᵉ une mémoire confessionnelle locale dont notre article Le protestantisme à Gommecourt et dans le Vexin retrace les jalons.

Pour aller plus loin

Sur l'histoire générale, voir la notice de Wikipédia, Wy-dit-Joli-Village, et la fiche détaillée des Amis du Vexin français. La monographie de l'instituteur M. Lamy, Wy-dit-Joli-Village, rédigée en 1900 et léguée en 1907 à la commune par M. Foulon, propriétaire du château d'Hazeville, reste une source de première main consultable en mairie ; elle est exploitée dans la rubrique Histoire du site municipal.

Sur les monuments historiques, les fiches Mérimée sont accessibles en ligne : Église Notre-Dame-et-Saint-Romain (PA00080241), Manoir de Hazeville (PA00080242), et la notice de l'hypocauste classé en 1984. Le musée de l'Outil dispose d'un site officiel et organise des visites tout au long de l'année.

Sur saint Romain et son privilège judiciaire à Rouen, voir Pierre Champion et Lucien Musset, Le privilège de saint Romain : un cas de pénitence royale en Normandie médiévale, qui replace la coutume rouennaise dans le contexte plus large des justices d'Église. La fontaine Saint-Romain est encore aujourd'hui un lieu de pèlerinage discret le 23 octobre.

Sur Pierre-François Fontaine, l'architecte de Napoléon Iᵉʳ propriétaire d'Hazeville, voir Marie-Laure Crosnier-Leconte, Charles Percier et Pierre-Fontaine. Architectes de Napoléon, Faton, 2012. Et pour le protestantisme rural du Vexin au XVIᵉ siècle, voir Bernard Cottret, Le christianisme au cœur de la République : Calvin et la Réforme française, ainsi que les jalons posés dans notre article Le protestantisme à Gommecourt et dans le Vexin.

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