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Période historique

Préhistoire - l'âge de pierre

Préhistoire - l'âge de pierre

Âges de la pierre : premières occupations humaines, évolution des techniques et structuration progressive des sociétés avant l'âge des métaux.

Plateau & champs clachaloze vallee-epte vallee-seine

Préhistoire dans le Vexin français

Des falaises de craie aux premiers villages : 35 000 ans d'occupation humaine

Outils en silex du Néolithique

Outils en silex découverts dans le Vexin français*

Introduction : Gommecourt, 35 000 ans à la croisée des chemins

Bien avant que les Gaulois ne structurent le territoire en tribus, bien avant que les Romains ne tracent leurs voies, des groupes humains ont parcouru, occupé et façonné le Vexin français. Pendant plus de 35 000 ans, de la fin du Paléolithique supérieur jusqu'à l'émergence de la métallurgie du bronze, des populations successives ont exploité les ressources naturelles exceptionnelles de cette région et l'ont utilisée comme point de passage entre différents territoires.

Gommecourt : un carrefour naturel depuis la Préhistoire

Gommecourt occupe une position géographique unique qui a attiré les populations préhistoriques et en a fait un lieu de circulation et d'échanges :

  • Falaises crayeuses : La vallée de la Seine offre des abris naturels sous roche propices à l'installation de campements, à l'image de l'abri magdalénien de Bonnières découvert à seulement 5 km de Gommecourt
  • Silex abondant : Les formations géologiques du Vexin contiennent d'importantes ressources en silex, matériau indispensable à la fabrication d'outils pendant des dizaines de milliers d'années — une richesse qui a pu attirer les populations et favoriser les échanges
  • Vallée de la Seine : Axe majeur de circulation et de migration des populations nomades, le fleuve servait de "route liquide" reliant le Bassin parisien à la Normandie. Il offrait également des ressources aquatiques (poissons, coquillages) et attirait les troupeaux de gibier
  • Confluence Seine-Epte : Ce carrefour naturel à proximité immédiate de Gommecourt constituait un point de passage stratégique entre différents territoires de chasse, puis entre différentes régions culturelles

Un fil rouge : Gommecourt au cœur des échanges préhistoriques

Dès le Paléolithique, les chasseurs-cueilleurs parcouraient des territoires de plusieurs centaines de kilomètres en suivant les migrations du gibier. La vallée de la Seine constituait un axe de déplacement privilégié. Au Néolithique, alors que les populations se sédentarisent, les échanges s'intensifient : de grandes lames en silex du Grand-Pressigny (à 200 km au sud) et des haches en jade des Alpes italiennes (à 800 km) circulent jusqu'au Bassin parisien. À l'âge du Bronze, c'est l'étain de Cornouailles anglaise qui parcourt 2 000 km pour atteindre nos régions.

Gommecourt, déjà à la croisée des chemins, préfigure le rôle de carrefour qu'elle jouera à toutes les périodes de son histoire : frontière de trois tribus gauloises, carrefour de voies romaines, limite entre Normandie et Île-de-France, jonction de trois départements aujourd'hui. Cette caractéristique trouve ses racines profondes dans ces millénaires préhistoriques.

Note sur la chronologie : Cette page couvre la période allant des premières traces humaines (-35 000 ans) jusqu'à l'émergence de la métallurgie du bronze vers -800. À partir de -800, nous entrons dans la Protohistoire (période gauloise), qui fera l'objet d'une page dédiée.


Repères chronologiques

Frise chronologique illustrée des périodes préhistoriques Frise des périodes préhistoriques dans le Bassin parisien : évolution des modes de vie et des techniques

Paléolithique supérieur : -35 000 à -10 000 ans

  • Chasseurs-cueilleurs nomades
  • Outils de silex taillés
  • Climat glaciaire puis réchauffement progressif
  • Abris sous roche et campements temporaires

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Famille de chasseurs-cueilleurs du paléolithique dans une grotte en bord de Seine


Mésolithique : -10 000 à -5 500 ans

  • Adaptation aux nouveaux environnements post-glaciaires
  • Diversification des outils (microlithes, arc et flèches)
  • Premiers signes de sédentarisation
  • Exploitation intensive des ressources locales

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Famille du mésolithique au bord de l'Epte


Néolithique : -5 500 à -2 200 ans

  • Révolution agricole : culture des céréales et élevage
  • Premiers villages permanents
  • Céramique et pierre polie
  • Monuments mégalithiques
  • Société hiérarchisée

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Famille du néolithique dans les plateaux du Vexin


Âge du Bronze : -2 200 à -800 ans

  • Métallurgie du bronze (cuivre + étain)
  • Hiérarchisation sociale accrue
  • Échanges commerciaux à longue distance
  • Sépultures avec mobilier prestigieux

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Village de l'âge du bronze dans le Vexin

I. Le Paléolithique : les premiers chasseurs (-35 000 à -10 000 ans)

Des traces rares mais significatives

Les vestiges du Paléolithique dans le Vexin français restent ténus mais témoignent d'une présence humaine ancienne. Les plus anciennes traces d'activités humaines repérées dans le Vexin français remontent au Paléolithique supérieur, qui débute vers 35 000 ans avant notre ère.

Découvertes archéologiques : Quelques rares outils en silex taillés ont été découverts au cours de fouilles archéologiques à Magny-en-Vexin ou lors de prospections de surface à Nesles-la-Vallée. Ces outils témoignent du passage de groupes de chasseurs-cueilleurs dans la région.

À Gommecourt, aucune découverte paléolithique n'a été formellement attestée à ce jour, mais la proximité de l'abri sous roche magdalénien de Bonnières (à 5 km) suggère fortement que la vallée de la Seine aux environs de Gommecourt était fréquentée par les chasseurs du Paléolithique supérieur.

Climat et environnement : un monde glaciaire

Durant le Paléolithique supérieur, le climat est marqué par l'alternance de périodes glaciaires et de périodes plus tempérées. Le paysage du Vexin est alors très différent de l'actuel :

Paysage :

  • Toundra herbeuse à perte de vue
  • Rares bosquets d'arbres nains (bouleaux, saules)
  • Vastes espaces ouverts balayés par les vents froids
  • Températures moyennes de -5°C à -10°C en hiver

Faune : La grande faune glaciaire parcourait ces steppes :

  • Mammouth laineux : animal emblématique, pouvant peser jusqu'à 6 tonnes
  • Rhinocéros laineux : massif herbivore au pelage épais
  • Renne : principal gibier des chasseurs magdaléniens, vivant en troupeaux
  • Cheval sauvage : très abondant, base de l'alimentation
  • Bison des steppes : robuste bovidé
  • Mégacéros (grand cerf aux bois géants) : présent dans l'abri de Bonnières
  • Prédateurs : lion des cavernes, loup, renard polaire, ours des cavernes

Ces grands herbivores constituent les principales proies des chasseurs paléolithiques.

📖 SCÈNE DE VIE : Une chasse au cœur de la toundra
Plateau du Vexin, fin d'automne, vers -14 000 ans

Le vent souffle en rafales glacées sur la toundra. Au loin, à peine visibles dans la brume matinale, une dizaine de mammouths laineux broutent paisiblement les herbes sèches et les lichens. Le troupeau avance lentement vers le nord, suivant un itinéraire ancestral gravé dans leur mémoire collective depuis des millénaires.

Cachés derrière un affleurement rocheux, huit chasseurs observent les animaux depuis l'aube. Kael, le plus expérimenté, scrute le terrain. À trois cents pas devant le troupeau, la toundra s'interrompt brutalement : une falaise plonge d'une vingtaine de mètres vers un ravin encombré de rochers. Si les mammouths peuvent être poussés vers ce précipice...

D'un geste silencieux, Kael donne ses instructions. Quatre chasseurs, dont son fils Oren, se déploient en arc de cercle derrière le troupeau. Les quatre autres, équipés de torches préparées à l'avance, se positionnent sur les flancs. Le piège est en place. Maintenant, il faut attendre le bon moment — quand les mammouths seront assez proches de la falaise, mais pas trop près pour qu'ils ne la détectent.

Le vent change brutalement de direction. Un vieux mâle mammouth, méfiant, relève sa trompe, hume l'air. A-t-il senti l'odeur humaine ? Le cœur de Kael bat plus fort. Trop tôt, et les mammouths fuiront dans la mauvaise direction. Trop tard, et ils éviteront le piège.

Maintenant !

Kael pousse un cri strident, immédiatement repris par tous les chasseurs. Les quatre hommes aux torches les allument rapidement — étincelles du silex frappant la pyrite, amadou qui s'enflamme, flammes qui jaillissent. Ils se mettent à courir en hurlant, brandissant leurs torches, créant un mur de feu et de bruit sur le flanc gauche du troupeau.

Les mammouths paniquent. La femelle dominante barrit de terreur, fait volte-face, entraîne le troupeau. Mais les chasseurs derrière eux surgissent aussi, criant, frappant leurs sagaies contre des boucliers de peau tendue sur des cadres de bois. Le bruit est assourdissant, terrifiant.

Le troupeau n'a qu'une issue : droit devant. Vers la falaise.

Les énormes bêtes galopent lourdement, la terre tremble sous leurs pas. Trois tonnes, quatre tonnes, six tonnes de muscles et de fourrure lancés au galop. La femelle dominante voit le danger trop tard — le sol disparaît brutalement devant elle. Elle tente de freiner, ses pattes avant dérapent, elle bascule dans le vide en barrissant désespérément. Deux jeunes mâles la suivent, incapables de s'arrêter à temps.

Le fracas est terrible. Les trois mammouths s'écrasent vingt mètres plus bas dans un concert de craquements d'os et de cris déchirants. Le reste du troupeau parvient à s'arrêter au bord du précipice, fait demi-tour, s'enfuit à toute allure vers le sud.

Les chasseurs, épuisés, adrenaline encore à son comble, se rejoignent au bord de la falaise. En contrebas, deux mammouths sont morts sur le coup. Le troisième, un jeune mâle, agonise, la patte avant brisée. Kael descend prudemment, achève l'animal d'un coup de sagaie précis à la base du crâne. Puis regarde ses compagnons : "Nous avons de quoi nourrir tout le clan pendant trois lunes."

Le travail commence immédiatement. Il faut dépecer rapidement — l'odeur du sang attirera les prédateurs. Avec leurs lames de silex tranchantes comme des rasoirs, les chasseurs ouvrent les ventres, prélèvent les foies (délice que l'on mange cru, encore chaud, part du chasseur), découpent les quartiers de viande les plus nobles. La graisse est précieusement récupérée — combustible pour les lampes, isolant pour les vêtements d'hiver. Les peaux seront grattées, tannées, cousues en capes chaudes. Les os serviront à fabriquer des outils, des armes, des aiguilles. Les défenses d'ivoire deviendront des parures, des statuettes, des objets de prestige.

Rien ne sera perdu. Trois mammouths, c'est plusieurs tonnes de viande, de graisse, de matières premières. De quoi assurer la survie du groupe durant les longs mois d'hiver qui approchent.

Tandis que les hommes travaillent, le soleil décline déjà. Au loin, un hurlement de loup. Puis un autre. Les prédateurs ont senti le festin. Il faudra transporter rapidement les morceaux les plus précieux à l'abri, revenir demain pour le reste, monter la garde cette nuit autour des carcasses.

Kael essuie ses mains ensanglantées sur une touffe d'herbe sèche, regarde le ciel qui vire au rouge. Une bonne journée. Une chasse réussie. Le clan survivra un hiver de plus.

Chasse au mammouth dans la toundra

Mode de vie : nomades et chasseurs

Organisation sociale :

Les populations du Paléolithique vivaient en petits groupes de 20 à 50 personnes, probablement organisés en familles élargies. Ces bandes nomades se déplaçaient au gré des saisons pour suivre les migrations des troupeaux de rennes et de chevaux et exploiter les ressources végétales disponibles (baies, racines, champignons en été).

Habitat :

Contrairement à l'idée reçue, l'homme préhistorique n'était pas un troglodyte vivant au fond des grottes. Il préférait :

  • Les abris sous roche bien exposés (sud, sud-est) comme l'abri de Bonnières
  • Les campements de plein air sous tentes en peaux
  • Les auvents naturels à la base des falaises

Les abris exposés au nord sont rares et leurs dépôts archéologiques pauvres : les chasseurs recherchaient la lumière et la chaleur du soleil.

Techniques et savoir-faire :

Les chasseurs magdaléniens maîtrisaient parfaitement leur environnement hostile. Chaque geste technique, transmis de génération en génération, était le fruit de dizaines de milliers d'années d'expérimentation et de perfectionnement.

La chasse :

La chasse au gros gibier nécessitait coordination, courage et connaissance parfaite des habitudes animales. Les chasseurs utilisaient des sagaies (lances) en bois de renne armées de pointes en silex. L'invention majeure du Paléolithique supérieur est le propulseur : cet outil, sorte d'extension du bras, permettait de projeter la sagaie avec une force et une précision bien supérieures au simple lancer à la main. La portée effective atteignait 30 à 40 mètres.

propulseur-prehistorique

Propulseur préhistorique


La chasse collective était pratiquée pour les grands herbivores : rabattage des troupeaux vers des falaises, des marécages ou des culs-de-sac naturels. Une fois l'animal abattu, il fallait le dépecer rapidement sur place : prélever les quartiers de viande les plus nobles (cuisses, filets), récupérer la peau, les tendons (pour les coutures), les os (pour fabriquer des outils). Les chasseurs transportaient ensuite ces matériaux jusqu'au campement, abandonnant sur place les parties moins intéressantes aux charognards.

L'outillage en silex :

Chaque outil avait une fonction précise. Un chasseur expérimenté reconnaissait au premier coup d'œil l'usage d'une lame :

  • Grattoirs : pour racler les peaux et enlever les chairs collées à la face interne du cuir
  • Burins : véritables ciseaux en pierre pour graver l'os et le bois de renne, fabriquer des aiguilles, des harpons, des sagaies
  • Lames : aux bords tranchants comme des rasoirs, pour découper la viande et dépecer le gibier
  • Pointes de sagaie : emmanchées sur des hampes en bois, elles constituaient l'armement de chasse
  • Perçoirs : pour perforer les peaux avant de les coudre avec des aiguilles en os
Types d'outils en silex

Les 5 principaux types d'outils en silex taillé

Utilisation des outils en silex

Démonstration des techniques d'utilisation

Nomadisme et territoires : les premiers échanges

Au Paléolithique supérieur, les groupes humains étaient nomades et parcouraient de vastes territoires au fil des saisons. Ces déplacements, loin d'être aléatoires, suivaient des schémas précis dictés par la disponibilité des ressources.

Amplitude des déplacements :

Les études sur la provenance des silex retrouvés dans les sites archéologiques révèlent que certains groupes magdaléniens se déplaçaient sur des rayons de 200 à 300 kilomètres. Des silex du Turonien provenant de la région du Grand-Pressigny (à 200 km au sud de Gommecourt) ont ainsi été retrouvés dans le Bassin parisien, témoignant de ces vastes territoires d'exploitation.

Deux hypothèses pour expliquer ces circulations :

  1. Migrations saisonnières : Les groupes suivaient les troupeaux de rennes lors de leurs grandes migrations annuelles, parcourant ainsi plusieurs centaines de kilomètres entre territoires d'été (au nord) et territoires d'hiver (au sud).

  2. Rassemblements et échanges : Des rencontres saisonnières entre groupes venus de régions différentes permettaient d'échanger des matières premières (silex de qualité), des objets finis, mais aussi des informations, des techniques, peut-être même des conjoints (pour éviter la consanguinité).

Gommecourt dans ces réseaux :

La position de Gommecourt à la confluence Seine-Epte, sur un axe de circulation naturel (la vallée de la Seine), en faisait probablement un point de passage régulier pour les groupes remontant ou descendant le fleuve. Bien qu'aucune preuve archéologique directe ne le confirme encore, la présence de l'abri de Bonnières à 5 km et les 19 abris recensés entre Bonnières et Port-Villez suggèrent que cette portion de vallée était fréquentée et exploitée.


🔥 FOCUS : Le feu, cœur de la vie préhistorique

La conquête du feu

La maîtrise du feu, acquise il y a au moins 400 000 ans par les ancêtres de l'Homo sapiens, constitue l'une des innovations les plus décisives de l'histoire humaine. Au Paléolithique supérieur (-35 000 ans), les chasseurs-cueilleurs du Vexin maîtrisaient parfaitement cette technique vitale.

Allumer un feu :

Méthode par percussion :

Frapper un silex contre une pyrite (sulfure de fer naturel, pierre dorée métallique) produit des étincelles incandescentes. Celles-ci tombent sur un nid d'amadou préparé à l'avance : champignon séché (l'amadouvier pousse sur les troncs de hêtres), herbes sèches, duvet végétal (massettes, chardons), lichens. Le petit tas se met à rougeoyer. En soufflant très doucement et progressivement, on obtient une flamme qu'on alimente avec des brindilles fines, puis des branches plus grosses.

Méthode par friction :

Faire tourner rapidement un bâton de bois dur (chêne) dans une encoche creusée dans une planchette de bois plus tendre (tilleul, saule). Le mouvement de rotation, effectué en faisant rouler le bâton entre les paumes des mains ou avec un archet, produit une chaleur intense par friction. La sciure accumulée dans l'encoche finit par s'enflammer, produisant une braise qu'on dépose sur l'amadou.

Méthode par percussion

Méthode par percussion (silex + pyrite)

Méthode par friction

Méthode par friction (rotation du bâton)

Allumer un feu au Paléolithique : entre 30 minutes et 5 heures d'efforts selon la méthode et l'expérience


Les multiples usages du feu :

Chaleur vitale :

Dans le climat glaciaire du Paléolithique, le feu est une question de survie. Les températures descendent à -20°C en hiver, des vents glacés balayent la toundra : sans feu, pas de vie humaine possible sous ces latitudes. Le foyer devient le cœur du campement, autour duquel on dort blottis dans des peaux de rennes. La nuit, on entretient les braises en permanence : il est beaucoup plus facile de raviver un feu que d'en allumer un nouveau.

Cuisson :

La cuisson transforme la viande crue — difficile à mâcher, moins digeste, dangereuse (parasites) — en aliment tendre et savoureux. Elle détruit les bactéries et parasites. Les os peuvent être brisés pour en extraire la moelle nutritive (très grasse, excellente source de calories), puis bouillis dans des estomacs d'animaux remplis d'eau et chauffés par des pierres brûlantes qu'on plonge dedans.

Lumière :

Le feu repousse l'obscurité totale des nuits préhistoriques. Sans pollution lumineuse, l'obscurité est absolue dès le coucher du soleil. Le feu permet de prolonger les activités : taille du silex (nécessitant une bonne visibilité pour voir les défauts de la pierre), fabrication d'outils en os, préparation des peaux, mais aussi moments sociaux essentiels — récits des anciens transmettant les savoirs, chants peut-être, liens sociaux se tissant autour des flammes.

Protection :

Les flammes et surtout la fumée tiennent à distance les grands prédateurs qui rôdent autour des campements : lions des cavernes (bien plus grands que les lions actuels), hyènes (charognards agressifs), loups, ours. Ces animaux, attirés par l'odeur de viande et les déchets de dépeçage, n'osent généralement pas s'approcher d'un feu bien entretenu. La nuit, des tours de garde veillent à alimenter les flammes.

Techniques :

  • Durcissement des sagaies : passage rapide de la pointe de bois à la flamme pour la rendre plus dure et résistante
  • Extraction de résine : faire chauffer des branches de conifères pour en extraire la résine, colle naturelle servant à emmancher les outils en silex
  • Traitement thermique du silex : certains silex, chauffés puis refroidis brusquement, deviennent plus faciles à tailler (changement de structure cristalline)
  • Ouverture des blocs de silex : choc thermique pour fracturer les gros nodules

Le feu structurant social et symbolique

Au-delà de ses usages pratiques, le feu structure la vie sociale. Le foyer n'est pas qu'une source de chaleur : c'est le centre de la vie collective.

Autour du foyer se déroulent les moments essentiels :

Partage de la nourriture :

Après une chasse réussie, la viande est découpée, distribuée selon des règles sociales complexes probablement très strictes : le chasseur qui a porté le coup fatal choisit en premier son morceau, puis les anciens respectés, puis les autres chasseurs selon leur rang, enfin les femmes et les enfants. Ce partage n'est pas qu'alimentaire : il affirme la cohésion du groupe, la solidarité, les hiérarchies.

Transmission des savoirs :

Les anciens, respectés pour leur expérience, racontent autour du feu les chasses mémorables, enseignent la localisation des territoires de chasse (où trouver tel gibier à telle saison), indiquent les points d'eau, les passages dangereux, transmettent peut-être les mythes fondateurs du groupe, l'histoire des ancêtres.

Fabrication collective :

Pendant que la viande cuit lentement, on travaille : les hommes taillent le silex, réparent les sagaies, fabriquent des harpons en os ; les femmes grattent les peaux, cousent les vêtements, préparent les tendons ; les enfants observent, imitent, apprennent.

Rituels :

Peut-être des cérémonies chamaniques, des chants scandant les exploits de chasse, des danses mimant les animaux. Le feu comme élément sacré, mystérieux, lien entre le monde des vivants et celui des esprits.

Le feu transforme un simple abri sous roche en foyer, au double sens du terme : lieu de vie ET famille. Être autour du même feu, c'est appartenir au même groupe.

Foyer préhistorique nocturne

Veillée autour du feu dans un campement paléolithique


Focus : L'abri sous roche magdalénien de Bonnières-sur-Seine

À seulement 5 kilomètres de Gommecourt, l'abri de "La Côte Masset" à Bonnières-sur-Seine constitue le témoignage le plus proche d'une occupation paléolithique dans la vallée de la Seine.

Découverte et fouilles :

  • Découvert en 1910 par Alphonse-Georges Poulain, érudit local de Vernon
  • Fouilles complémentaires en 1991 (Habasque et SADY)
  • Collections visibles au Muséum d'Histoire Naturelle de Rouen et au Musée A.-G. Poulain de Vernon

Caractéristiques du site :

  • Abri naturel à la base d'une falaise crayeuse dominant la Seine
  • Exposition favorable (sud)
  • Occupation magdalénienne (vers -15 000 à -12 000 ans)
  • Période : fin du Paléolithique supérieur

Mobilier découvert :

  • Outils en silex : grattoirs, burins, lames retouchées, nucléus
  • Objets en os et en bois de renne : sagaies, harpons, aiguilles à chas
  • Restes de faune : renne (majoritaire), cheval, cerf élaphe, mégacéros (grand cerf géant)
  • Témoignages de préparation des peaux : concentration de grattoirs

Importance :

Cet abri illustre le type d'occupation humaine qui existait probablement tout le long de la vallée de la Seine durant le Paléolithique supérieur. Entre Bonnières et Port-Villez, 19 abris sous roche ont été recensés lors des prospections de 1991-1994, témoignant de l'attractivité de cette portion de vallée pour les chasseurs paléolithiques.

Scène de vie abri Bonnières

Reconstitution : famille magdalénienne à l'abri de Bonnières, vers -13 000 ans

📖 SCÈNE DE VIE : Une journée au campement magdalénien
Abri de Bonnières, vallée de la Seine, vers -13 000 ans

L'aube se lève sur la vallée. Une lumière pâle, bleutée, filtre à travers l'ouverture de l'abri sous roche. Le froid est mordant — la température extérieure avoisine les -5°C en ce matin de printemps glaciaire. À l'intérieur de l'abri, sous l'auvent de calcaire qui les protège du vent du nord, la famille de Kael dort encore, blottie sous d'épaisses peaux de renne.

Le premier à se réveiller est toujours Kael. L'homme d'une trentaine d'années, au visage buriné par le vent et le soleil, repousse doucement la peau qui le recouvre. Son souffle forme de petits nuages de vapeur. Les braises du foyer de la veille rougeoient encore faiblement au centre de l'abri. Kael se lève, enfile rapidement sa tunique en peau de renne — les poils creux remplis d'air conservent merveilleusement la chaleur — et s'approche du feu.

Avec des gestes précis, fruits de toute une vie d'expérience, il ajoute de fines brindilles sèches sur les braises. Un souffle doux, régulier. Une flamme timide apparaît, grandit, danse. Kael y ajoute des branches plus grosses. Le feu reprend vie, chasse les ombres, réchauffe l'air glacé.

Nara, sa compagne, se réveille à son tour. Elle rejoint Kael près du feu, serre contre elle leur fille Maeva, âgée de cinq ans, encore endormie dans ses bras. Nara sort d'un sac en peau quelques lanières de viande de renne séchée — leur réserve de l'hiver, précieusement conservée —, les dispose sur des pierres plates près du feu pour les réchauffer.

Pendant que la viande chauffe, Kael examine sa sagaie. La pointe en silex, emmanchée avec de la résine de bouleau sur une hampe en bois de renne, présente un petit éclat. Il faudra la remplacer. Kael s'assoit en tailleur, sort de son sac à outils un nodule de silex couleur miel, ramassé hier sur le plateau au-dessus de l'abri. Le silex du Vexin est de belle qualité — grain fin, peu de défauts.

Avec un percuteur en bois de cerf, Kael frappe le nodule selon un angle précis. Clac ! Un éclat se détache, tombe à ses pieds. Nouveau coup, plus délicat cette fois. Une lame parfaite se détache, fine, tranchante, longue de huit centimètres. Les bords coupent comme un rasoir. Kael sourit. Quelques retouches au percuteur en os pour affiner la pointe, et voilà une nouvelle armature de sagaie, prête à être emmanchée.

Les copeaux de silex s'accumulent autour de lui. Maeva, réveillée, observe son père avec des yeux admiratifs. Un jour, elle aussi apprendra — elle sait déjà reconnaître les bons silex des mauvais, ceux qui sonnent clair quand on les frappe, sans fissures internes.

Le soleil monte dans le ciel. Vers le milieu de la matinée, Thom et Oren, deux autres chasseurs du groupe campé à proximité, arrivent à l'abri. Ils viennent chercher Kael : des traces fraîches de rennes ont été repérées sur le plateau, à deux heures de marche. Les chasseurs se préparent rapidement. Kael vérifie son propulseur — cette extension du bras qui permet de projeter la sagaie avec une force décuplée —, accroche à sa ceinture trois sagaies de rechange, prend sa besace en peau contenant silex, amadou, pyrite.

Les quatre hommes partent au petit trot, suivant un sentier qui grimpe la falaise. En haut, le paysage change radicalement : la toundra s'étend à perte de vue, parsemée de rares bouquets de saules nains et de bouleaux rabougris. Le vent souffle fort, porteur d'odeurs de terre gelée et d'herbe sèche.

Après deux heures de marche, ils repèrent le troupeau : une vingtaine de rennes, dont plusieurs femelles et quelques jeunes. Les chasseurs se consultent du regard — inutile de parler, chacun sait ce qu'il doit faire. Ils se séparent, se placent en arc de cercle, dos au vent pour que leur odeur ne trahisse pas leur présence.

Kael arme son propulseur, cale la sagaie. Il vise un jeune mâle à l'écart du troupeau. Le renne broute, inconscient du danger. Le bras de Kael se tend, fouette l'air. La sagaie fuse, siffle, frappe l'animal au flanc. Le renne bondit, galope sur quelques mètres, s'effondre. Les autres s'enfuient dans un nuage de poussière et de sabots.

Les chasseurs se précipitent. Il faut dépecer rapidement — l'odeur du sang attire les prédateurs. Avec des lames de silex tranchantes, Kael ouvre le ventre, prélève le foie encore chaud (qu'ils mangeront cru sur place, c'est la part du chasseur), découpe les cuisses, détache les meilleurs morceaux. La peau sera rapportée entière pour que Nara puisse la travailler. Les tendons — précieux pour coudre — sont soigneusement récupérés.

Le retour à l'abri se fait chargés comme des mules, mais le cœur léger. Ce renne nourrira les familles pendant plusieurs jours. En chemin, ils croisent des traces de loup — grosses, profondes. Kael serre sa sagaie un peu plus fort.

De retour à l'abri en fin d'après-midi, c'est la fête. Nara et les autres femmes accueillent les chasseurs avec des youyous joyeux. La peau de renne est étendue sur le sol. Avec un grattoir en silex — lame épaisse au bord arrondi très affûté —, Nara commence patiemment à racler la face interne pour enlever toutes les chairs, la graisse, les membranes. C'est un travail long, minutieux, qui prendra plusieurs jours. Mais une fois tannée, cette peau donnera une tunique chaude, des bottes, des sacs.

Les enfants jouent avec des figurines en os sculpté — petits rennes, petits chevaux — que les anciens leur ont fabriquées. Ils imitent la chasse, courent, crient, rient.

Le soir tombe. Le feu est ravivé, alimenté de grosses branches qui crépitent joyeusement. Des quartiers de viande sont suspendus au-dessus des flammes, la graisse fond, grésille. L'odeur est délicieuse, irrésistible. Quand la viande est cuite, Kael, en tant que chasseur qui a porté le coup, choisit son morceau en premier : un beau morceau de cuisse. Puis c'est au tour de Naram, le vieil homme du groupe, respecté pour sa sagesse et son expérience. Ensuite les autres chasseurs, puis les femmes, enfin les enfants.

On mange en silence d'abord, tant on a faim. Puis les langues se délient. Thom raconte la chasse, mime le geste de Kael lançant sa sagaie, l'animal qui s'effondre. Les enfants écoutent, bouche bée. Naram, le vieil homme, raconte à son tour : celle du Grand Renne Blanc, un animal légendaire que son père lui avait conté, et le père de son père avant lui. Un renne immense, aux bois d'argent, qui apparaissait les nuits de pleine lune. Celui qui parvenait à le chasser obtenait la protection des esprits pour toute sa vie.

Maeva s'endort contre sa mère, bercée par les voix, la chaleur du feu, la sécurité du groupe. Dehors, le loup hurle dans la nuit glacée. Mais ici, sous l'abri de pierre, autour du feu, la vie continue, fragile et tenace, depuis des millénaires.

Taille du silex - gros plan

II. Le Mésolithique : adaptation et transition (-10 000 à -5 500 ans)

Un climat qui se réchauffe

Vers -10 000 ans, la fin de la dernière glaciation provoque un réchauffement climatique rapide. Le paysage se transforme profondément : la toundra laisse place progressivement à la forêt. Les pins et bouleaux colonisent d'abord le territoire, suivis par les chênes, ormes, tilleuls et autres essences tempérées.

Environnement : Forêt dense qui recouvre peu à peu les plateaux et les vallées. Développement de zones humides dans les fonds de vallées. La faune se diversifie : cerf élaphe, chevreuil, sanglier, aurochs (ancêtre sauvage du bœuf), castor, oiseaux forestiers.

Évolution des modes de vie : Les changements climatiques conduisent à des évolutions dans les modes de vie. Les populations s'adaptent aux nouvelles ressources disponibles : chasse en forêt (techniques différentes de la chasse en milieu ouvert), pêche dans les rivières, cueillette de fruits, noisettes, champignons.

Les découvertes archéologiques : Les vestiges d'outils en silex et de faunes sauvages découverts sur le site de la Source Virginia à Guiry-en-Vexin sont l'un des rares témoins d'occupation humaine de cette période dans le Vexin français.

Innovation technologique : Développement de microlithes (petites lames de silex) utilisés comme armatures de flèches, harpons pour la pêche, haches emmanchées pour le travail du bois. L'arc et les flèches deviennent les armes de chasse privilégiées dans le milieu forestier.

Circulation des matières premières :

Bien que les territoires mésolithiques soient plus restreints qu'au Paléolithique (environ 50 km de rayon au lieu de 200-300 km), les échanges persistent. On retrouve dans certains sites mésolithiques du Bassin parisien des coquillages marins provenant de la Manche ou de l'Atlantique, preuve de contacts à longue distance. Ces coquillages (notamment les cardiums) sont percés et utilisés comme parure, signe qu'ils avaient une valeur symbolique importante.

Pour le Vexin : Le Mésolithique marque une étape de transition cruciale entre le nomadisme paléolithique et la sédentarisation néolithique. Les populations commencent à exploiter plus intensivement les ressources locales et à revenir régulièrement sur les mêmes sites.


📖 SCÈNE DE VIE : Automne au bord de l'Epte
Vallée de l'Epte, vers -8 000 ans

Le soleil d'automne filtre à travers le feuillage doré des noisetiers. Ama, une femme d'une vingtaine d'années, avance prudemment le long de la berge de l'Epte, un grand panier en osier tressé sur le dos. Elle écarte doucement les branches chargées de noisettes — la récolte s'annonce exceptionnelle cette année. Ses doigts agiles détachent les grappes, les font tomber dans le panier avec un petit bruit sec.

À quelques mètres, son fils Orin, sept ans, s'entraîne au tir à l'arc. Son petit arc en bois de noisetier, fabriqué par son père Tev, est parfaitement adapté à sa taille. Orin bande la corde (en tendons de cerf tressés), vise un tronc d'arbre où son père a gravé un cercle au silex. La flèche — fine tige de bois armée de plusieurs microlithes en silex formant une pointe barbelée — part en sifflant. Elle se plante à deux doigts de la cible.

"Pas mal !", sourit Tev, qui observe son fils depuis le campement installé à quelques pas, au bord de la rivière. "Mais pense à respirer. Inspire, bande, expire en lâchant. Comme ça, ton bras ne tremble pas."

Orin reprend sa position, applique le conseil. Cette fois, la flèche frappe en plein cœur de la cible. Le garçon saute de joie. Dans quelques années, il chassera le cerf avec les hommes. Pour l'instant, il s'entraîne sur des cibles immobiles, puis sur des lièvres, puis sur des chevreuils. Chaque âge a sa chasse.

Pendant ce temps, Ama continue sa cueillette. Les noisettes sont une ressource précieuse : riches en graisses et en protéines, elles se conservent tout l'hiver si on les garde au sec. Le groupe prévoit d'en récolter plusieurs paniers — assez pour tenir jusqu'au printemps, quand les premières pousses et les œufs d'oiseaux redeviendront abondants.

En fin d'après-midi, Tev part pêcher. Il porte son harpon en bois de cerf — une magnifique pièce longue de trente centimètres, ornée de cinq barbelures acérées soigneusement taillées. Ce harpon est son trésor, fabriqué par son grand-père il y a vingt ans. Tev se poste sur un rocher plat dominant un trou d'eau où les brochets aiment se tenir.

Il reste immobile, l'eau jusqu'aux genoux, le harpon levé. Ses yeux scrutent la rivière. Un mouvement, une ombre... Il frappe d'un geste vif. Le harpon s'enfonce, les barbelures retiennent le poisson qui se débat furieusement. Tev ramène sa prise : un beau brochet de deux kilos. De quoi nourrir la famille ce soir.

Le campement mésolithique n'est pas permanent. C'est un site d'automne, où le groupe revient chaque année depuis des générations pour la cueillette des noisettes et la pêche abondante. Au printemps, ils remontent sur le plateau pour chasser les cerfs qui broutent les jeunes pousses. En été, ils se dispersent en petits groupes familiaux, exploitant différents territoires. En hiver, ils se rassemblent dans un campement de base, abrité du vent, où ils ont entreposé leurs réserves de nourriture.

Ce cycle annuel couvre un territoire d'environ cinquante kilomètres de rayon — bien moins vaste que les territoires des chasseurs paléolithiques qui suivaient les rennes sur des centaines de kilomètres. Mais la forêt offre tout ce dont ils ont besoin : gibier varié, fruits, champignons, racines, bois pour les outils et le feu, eau pure.

Le soir venu, la petite famille se retrouve autour du feu. Ama fait griller le brochet sur des pierres chaudes. Tev taille de nouveaux microlithes — ces minuscules lames de silex géométriques (triangles, trapèzes) qu'il fixera sur ses flèches pour les rendre plus efficaces. Orin, épuisé par sa journée, s'endort en écoutant le crépitement du feu et le murmure de l'Epte.

Demain, si le temps le permet, ils iront tous trois récolter encore des noisettes. Puis, dans quelques semaines, quand les premières gelées arriveront, ils rejoindront le reste du groupe au campement d'hiver, chargés de leurs précieuses réserves. Et l'année prochaine, à la même saison, ils reviendront ici, au bord de l'Epte, là où les noisetiers sont si généreux.

Cueillette noisettes Mésolithique

👔 FOCUS : Se vêtir, se parer, s'affirmer

Du Paléolithique au Néolithique : évolution du vêtement

Paléolithique (-35 000 à -10 000 ans) :

Dans le climat glaciaire, se vêtir est une nécessité vitale. Les chasseurs portent des vêtements en peaux cousues avec un soin remarquable.

Fabrication des vêtements :

  1. Dépeçage : retirer la peau de l'animal (renne, cheval, mammouth) en la décollant délicatement de la carcasse avec des couteaux de silex
  2. Écharnage : gratter minutieusement la face interne avec un grattoir en silex pour retirer toutes les chairs, la graisse et les membranes
  3. Tannage : plusieurs techniques sont possibles :
    • Tremper dans une solution de cervelle animale (contient des enzymes naturelles qui assouplissent le cuir)
    • Mâcher les peaux (la salive humaine assouplit merveilleusement le cuir)
    • Fumer au-dessus d'un feu (conserve, assouplit, imperméabilise, donne une belle couleur brune)
  4. Perforation : percer des trous réguliers le long des bords avec un poinçon en os
  5. Couture : assembler les pièces avec des nerfs ou tendons comme fil, et des aiguilles en os à chas (invention majeure du Paléolithique supérieur !)

Types de vêtements portés :

  • Tunique en peau de renne (légère mais chaude grâce aux poils creux remplis d'air)
  • Pantalon ajusté aux jambes
  • Bottes fourrées montant jusqu'au genou
  • Capuche ou bonnet en fourrure
  • Cape en peau de bison ou de mammouth pour affronter les tempêtes de neige
  • Gants (mitaines) pour protéger les mains tout en gardant la dextérité

Ces vêtements sont cousus avec une grande habileté, comme l'attestent les découvertes de Sungir (Russie) où un enfant portait une tenue ornée de milliers de perles d'ivoire patiemment percées et cousues — un travail représentant des centaines d'heures.

Fabrication vêtements en peaux

Étapes de fabrication d'un vêtement en peau : du dépeçage au vêtement fini


La parure :

Dès le Paléolithique, l'humain ne se contente pas de se protéger du froid : il veut être beau, se distinguer, affirmer son identité. Les parures retrouvées témoignent d'un sens esthétique développé :

  • Colliers de perles en ivoire de mammouth, en os, en coquillages marins (preuve d'échanges à longue distance !)
  • Bracelets en ivoire sculpté
  • Pendeloques en dents d'animaux percées (dents de loup, de renard, canines de cerf)
  • Épingles décoratives en os pour fermer les vêtements
  • Peintures corporelles probables (ocre rouge, charbon) — non conservées mais attestées par les blocs d'ocre retrouvés

Néolithique (-5 500 à -2 200 ans) :

Avec la domestication des animaux et l'invention du tissage, les vêtements évoluent considérablement.

Nouvelles matières :

  • Laine de mouton : après la tonte, lavage, cardage (démêlage), filage avec un fuseau, tissage sur métier vertical
  • Lin : culture de la plante, rouissage (macération dans l'eau pour séparer les fibres), teillage (battage pour extraire les fibres), filage, tissage

Le métier à tisser vertical : grande innovation néolithique. Des poids en terre cuite maintiennent tendus les fils de chaîne verticaux. Avec une navette, on passe le fil de trame horizontalement, créant ainsi le tissu. C'est un travail long et minutieux — plusieurs semaines pour fabriquer une tunique.

Vêtements néolithiques :

  • Tuniques tissées en laine ou en lin, de longueur variable
  • Ceintures en cuir ou tissées
  • Chaussures en cuir (les peaux restent utilisées pour la chaussure et les accessoires)
  • Bonnets, capuches tissés

Les vêtements tissés sont souvent teints avec des plantes (garance pour le rouge, pastel pour le bleu, gaude pour le jaune), donnant des couleurs vives.

La parure comme marqueur social :

Au Néolithique, la parure devient un indicateur de statut social. Certains individus portent des objets de prestige :

  • Haches en jade alpin suspendues au cou comme pendentif (jamais utilisées comme outils, pur symbole de pouvoir)
  • Bracelets en coquillage spondyle provenant de Méditerranée (échanges sur 800 km !)
  • Perles en variscite (pierre semi-précieuse verte) venant d'Espagne
  • Colliers d'ambre de la Baltique

Ces objets circulent sur d'immenses distances et témoignent de l'intégration du Vexin dans de vastes réseaux d'échange. Posséder une hache en jade ou un bracelet en spondyle, c'est afficher sa richesse, son pouvoir, ses connexions avec des régions lointaines.


III. Le Néolithique : la révolution agricole (-5 500 à -2 200 ans)

Le grand bouleversement

Le Néolithique est une véritable révolution dans l'histoire humaine. C'est le passage d'une économie de prédation (chasse, cueillette, pêche) à une économie de production (agriculture, élevage).

Chronologie : En France, la période néolithique est comprise entre 6000 et 2200 avant notre ère. Dans le Vexin, les premières traces d'agriculture apparaissent vers -5500 ans.

Les trois piliers de la révolution néolithique :

  1. Agriculture : Culture des céréales (blé, orge) et des légumineuses (pois, lentilles)
  2. Élevage : Domestication du bœuf, du mouton, de la chèvre, du porc
  3. Sédentarisation : Établissement de villages permanents

Nouvelles techniques

Céramique : Fabrication de poteries pour stocker, cuire et transporter les aliments. Les céramiques permettent d'identifier et de situer les diverses cultures néolithiques.

Pierre polie : Polissage des haches en pierre pour abattre les arbres et défricher la forêt. Les haches polies en silex sont caractéristiques du Néolithique.

Tissage : Production de textiles à partir de lin et de laine, sur métiers verticaux.

Construction : Maisons rectangulaires en bois et torchis, greniers sur pilotis, enclos pour les animaux.

Évolution de l'outillage Les grandes innovations technologiques : de la pierre taillée au bronze

📖 SCÈNE DE VIE : L'atelier de la potière
Village néolithique, plateau du Vexin, vers -4 500 ans
Mira est accroupie devant sa tournette, une simple planche de bois qui tourne sur un pivot. Ses mains habiles façonnent l'argile humide, montent les parois d'un vase avec une patience infinie. Le geste est précis, répété mille fois : prélever une boule d'argile, l'étaler en boudin long et régulier, l'enrouler en spirale sur la base, lisser les joints avec les doigts mouillés. Peu à peu, le vase prend forme — ventre rond, col étroit, bord évasé.

L'argile vient de la berge de l'Epte, à une demi-heure de marche. Une argile grasse, de belle qualité, sans trop de cailloux. Mira l'a préparée hier : malaxée longuement pour éliminer les bulles d'air (sinon le vase éclate à la cuisson), mélangée avec du dégraissant — de la chamotte (argile cuite broyée) qui empêche la poterie de se fissurer en séchant.

Autour d'elle, alignés sur des planches, une dizaine de vases sèchent à l'ombre. Certains sont déjà assez secs pour être décorés. Mira prend un poinçon en os, trace des motifs géométriques sur le col d'un grand vase : lignes parallèles, chevrons, triangles hachurés. Ces motifs ne sont pas que décoratifs — ils identifient sa production, marquent son savoir-faire.

Sa fille Léna, douze ans, observe attentivement. Bientôt, ce sera son tour d'apprendre. Mira lui montre comment tester si l'argile a la bonne consistance : trop humide, elle s'affaisse ; trop sèche, elle craque. Il faut le bon équilibre.

Dans trois jours, quand tous les vases seront bien secs, viendra le moment crucial : la cuisson. On creusera une large fosse, on y empilera les poteries soigneusement, on les recouvrira de branchages, puis de mottes de terre. On allumera le feu. Pendant des heures, les flammes chaufferont l'argile à plus de 800°C, la transformant en céramique dure et imperméable.

C'est un moment délicat — parfois, un vase éclate à la cuisson, tout le travail perdu. Mais quand tout se passe bien, quelle satisfaction ! Ces vases serviront à stocker le grain, à cuire les bouillies, à transporter l'eau. Sans céramique, pas de vie sédentaire possible. La poterie, c'est la révolution néolithique incarnée dans l'argile.

Mira lisse une dernière fois son vase, le dépose délicatement sur la planche. Elle essuie ses mains couvertes d'argile sur un chiffon, sourit à sa fille : "Demain, c'est toi qui en feras un."

Potière néolithique

L'habitat néolithique

Villages permanents : Contrairement aux campements temporaires du Paléolithique, le Néolithique voit l'établissement de villages durables. Les maisons, construites en bois et torchis, abritent des familles étendues. Un village typique compte 10 à 20 maisons, soit 80 à 150 personnes.

Organisation sociale : Différenciation sociale croissante. Certains individus disposent de plus de richesses, comme l'attestent les différences observées dans les sépultures. Émergence probable de chefs de village, de spécialistes (potiers, tailleurs de silex).

Les monuments mégalithiques

Le Néolithique est aussi l'époque des monuments mégalithiques (méga = grand, lithique = pierre). Le Vexin français conserve plusieurs témoins de cette architecture monumentale.

L'allée couverte du Bois de Morval (Guiry-en-Vexin) : Sépulture collective classée Monument Historique, datant du Néolithique final (vers -3000 ans). Cette allée couverte témoigne des pratiques funéraires de l'époque : inhumations collectives dans des chambres funéraires mégalithiques.

Fonction : Ces monuments servaient de sépultures collectives pour plusieurs dizaines d'individus. Ils témoignent d'une organisation sociale capable de mobiliser une importante main-d'œuvre pour leur construction — il fallait extraire, transporter et dresser des dalles de plusieurs tonnes.

Le défrichement

L'agriculture néolithique nécessite des espaces ouverts. Les populations du Néolithique commencent donc à défricher la forêt qui recouvre les plateaux du Vexin. Ce processus, initié il y a 7 000 ans, se poursuivra pendant des millénaires et transformera profondément le paysage.

Techniques : Essartage (brûlis contrôlé des parcelles de forêt), abattage à la hache polie, dessouchage.

Gommecourt au cœur des réseaux d'échanges néolithiques

Le Néolithique marque l'intensification spectaculaire des échanges à longue distance. Des objets circulent sur des centaines, voire des milliers de kilomètres.

Les grandes lames du Grand-Pressigny :

Entre -3000 et -2400, la région du Grand-Pressigny (Indre-et-Loire, à 200 km au sud de Gommecourt) devient le plus grand centre de production de lames de silex d'Europe occidentale. Des maîtres-tailleurs spécialisés produisent des milliers de grandes lames (18 à 30 cm de long) parfaitement régulières à partir de "livres de beurre" (gros nucleus préparés spécialement).

Diffusion : Plus de 7 070 lames ont été inventoriées dans toute l'Europe occidentale :

  • Bassin parisien (dont probablement Gommecourt)
  • Belgique, Pays-Bas
  • Allemagne, Suisse
  • Jura, Alpes
  • Bretagne

Fonctions : Ces lames servaient :

  • D'outils agricoles (découpe des végétaux, faucilles)
  • De poignards de prestige (montés sur des manches précieux, symbole de pouvoir)
  • D'objets d'échange (monnaie primitive ?)

Les haches alpines en jade :

Encore plus extraordinaire : des haches en jadéitite et éclogite provenant des Alpes italiennes (à 800 km !) circulent jusqu'au Bassin parisien.

Le dépôt du Pecq (Yvelines, à 50 km de Gommecourt) contenait deux grandes haches de type Altenstadt/Greenlaw en jade alpin — objets d'un prestige immense, probablement jamais utilisés comme outils mais comme symboles de pouvoir.

Imitations locales : Face au prestige de ces haches alpines, les populations locales créent des imitations en roches disponibles localement : grès-quartzite, dolérite bretonne de Plussulien. Ces imitations témoignent du désir d'acquérir ces objets de prestige même quand on n'a pas accès aux originaux.

Gommecourt, probable étape :

À la confluence Seine-Epte, sur l'axe de circulation naturel du fleuve, Gommecourt se trouvait probablement sur la route des marchands itinérants remontant depuis le Grand-Pressigny vers le nord (Belgique, Pays-Bas) ou descendant depuis la Normandie avec leurs productions. Les "pierres taillées antérieures à l'occupation romaine" signalées en 1899 à Gommecourt sont peut-être des lames du Grand-Pressigny ou des haches polies échangées lors de ces circulations.

Carte des échanges préhistoriques Réseaux d'échanges à longue distance au Néolithique et à l'âge du Bronze

Pour le Vexin : Le Néolithique marque le début de la transformation anthropique (par l'homme) du paysage. Les premiers champs cultivés apparaissent sur les plateaux calcaires, les premiers villages s'installent dans les vallées proches des points d'eau.


📖 SCÈNE DE VIE : Moisson au village
Plateau du Vexin, village néolithique, vers -4 000 ans

Le soleil de juillet tape dur sur les champs de blé mûr. Les épis dorés ondulent sous la brise chaude, prêts pour la moisson. Kora, une femme d'une quarantaine d'années, se redresse un instant pour s'essuyer le front. Sa tunique en lin, tissée cet hiver, est trempée de sueur. À ses pieds, les tiges coupées s'accumulent en petits tas réguliers.

Sa faucille — manche en bois de frêne où sont enchâssées une dizaine de petites lames de silex maintenues par de la résine — est encore bien affûtée. Kora la manie avec des gestes précis, fruits de vingt ans d'expérience. Saisir la poignée de tiges d'une main, trancher d'un coup sec de la faucille, déposer, recommencer. Saisir, trancher, déposer. Le rythme est soutenu mais régulier — il ne faut pas se presser, on risque de se couper.

Autour d'elle, une vingtaine de femmes et d'hommes du village travaillent dans le champ. C'est la grande moisson, l'événement le plus important de l'année. Tout le monde participe : les vieux comme les jeunes, car il faut moissonner vite avant que l'orage n'abîme le grain. Les enfants ramassent les tiges coupées, les lient en gerbes avec des liens de paille tressée.

À l'ombre d'un grand chêne au bord du champ, la vieille Mira surveille les plus petits tout en préparant le repas de midi. Dans de grandes marmites en céramique, une bouillie de blé cuit doucement, mélangée à des fèves et du lait de chèvre. L'odeur est délicieuse. Les enfants tournent autour, affamés, mais Mira les chasse gentiment : "Allez aider vos parents d'abord ! Vous mangerez après."

Mira se souvient de la première moisson de ce champ — c'était il y a quarante ans, quand elle était jeune fille. À l'époque, le champ n'était qu'une clairière dans la forêt, laborieusement défrichée par son père et ses oncles. Ils avaient abattu les chênes à la hache polie, brûlé les souches, arraché les racines. Puis semé le grain, prié les esprits pour qu'il pousse. Et miracle, il avait poussé ! Pas beaucoup la première année, mais assez pour nourrir la famille tout l'hiver.

Depuis, le village a prospéré. Il compte maintenant quinze maisons rectangulaires en bois et torchis, abritant près de quatre-vingts personnes. Les champs s'étendent sur plusieurs hectares autour du village. Les greniers sur pilotis sont pleins de grain de l'année dernière — on ne mourra pas de faim cet hiver. Les troupeaux de moutons et de chèvres sont nombreux. C'est une vie dure, certes, mais stable. Sûre.

Vers midi, tout le monde s'arrête pour manger. On s'assoit à l'ombre, on boit de l'eau fraîche puisée à la source, on mange la bouillie de Mira servie dans des bols en céramique décorés de motifs géométriques. Les langues se délient, on plaisante, on rit. Tarn, un homme d'une trentaine d'années venu d'un village voisin pour aider à la moisson, raconte qu'un maître-tailleur du Grand-Pressigny devrait passer dans quelques jours. Il vend des lames de silex magnifiques, longues comme l'avant-bras, d'une qualité exceptionnelle.

Les hommes s'animent. Ces grandes lames du Grand-Pressigny sont des objets de prestige — on les échange contre du grain, des peaux, ou un jeune porc. Le chef du village, Rogan, possède déjà une belle lame qu'il garde précieusement chez lui, accrochée au mur. Peut-être en achètera-t-il une autre pour son fils aîné qui se marie bientôt.

L'après-midi reprend, sous le soleil implacable. Kora sent ses bras fatiguer, mais elle continue. Encore deux heures et ce champ sera fini. Demain, on passera au suivant. Dans une semaine, toute la récolte sera rentrée, les gerbes battues au fléau pour séparer le grain de la paille, le grain vanné pour enlever les balles, puis stocké dans les greniers. Et on pourra enfin faire la grande fête de la moisson, avec de la bière d'orge fermentée, de la viande rôtie, des danses jusqu'au milieu de la nuit.

En fin de journée, alors que le soleil décline et que l'air se rafraîchit enfin, Kora rejoint sa maison. Sa fille Léna, seize ans, est en train de tisser sur le grand métier vertical installé devant la maison. Les fils de laine teints en rouge (garance) et en jaune (gaude) forment un motif géométrique complexe. Ce sera une belle tunique pour l'hiver.

Kora prépare le repas du soir : une bouillie de blé au lait de chèvre, du fromage frais, quelques noix. Simple mais nourrissant. Demain sera une nouvelle journée de moisson. Mais ce soir, on peut se reposer, regarder le soleil se coucher sur les champs dorés, et remercier les esprits pour cette belle récolte qui assurera la survie du village pour une année de plus.

Moisson néolithique

IV. L'âge du Bronze : hiérarchies et échanges (-2 200 à -800 ans)

Une nouvelle ère métallurgique

L'âge du Bronze marque l'apparition de la métallurgie du bronze, alliage de cuivre et d'étain. Cette innovation technologique transforme profondément les sociétés.

Chronologie : En France, l'âge du Bronze s'étend approximativement de 2200 à 800 avant notre ère.

Climat : Plus chaud et sec que le Néolithique. Optimum climatique de l'âge du Bronze (vers -1500 ans).

La métallurgie du bronze

Production : Le bronze est obtenu par alliage de cuivre (90%) et d'étain (10%). Sa dureté supérieure à celle du cuivre pur en fait un matériau de choix pour les outils et les armes.

Objets : Haches, poignards, épées, parures (torques, bracelets, épingles), outils agricoles.

Commerce : Le bronze nécessite des matières premières qui ne sont pas présentes partout (cuivre et surtout étain). Cela provoque le développement d'échanges commerciaux à longue distance et l'émergence de réseaux d'échange complexes.

📖 SCÈNE DE VIE : Le forgeron et son secret
Village de l'âge du Bronze, vallée de la Seine, vers -1 500 ans

La fumée s'élève du petit atelier isolé à l'écart du village. À l'intérieur, Bran le forgeron attise les braises de son foyer avec un soufflet en peau. La chaleur est intense — plus de 1000°C. Les flammes dansent, orangées, presque blanches au cœur.

Dans un creuset en terre cuite posé au milieu des braises, le cuivre fond lentement. Le métal passe du rouge sombre au rouge vif, puis se liquéfie en une masse brillante, presque dorée. Bran surveille attentivement — le moment est crucial. Trop froid, le bronze ne coulera pas bien dans le moule. Trop chaud, il se dégradera.

Avec des pinces en bois, il saisit un petit lingot d'étain — métal rare, précieux, venu de Bretagne lointaine après des mois de voyage. L'étain a coûté cher : trois sacs de grain, deux peaux de cerf, un collier d'ambre. Mais c'est le prix à payer pour le bronze.

D'un geste assuré, Bran plonge l'étain dans le cuivre en fusion. Un grésille- ment, des vapeurs. Il touille avec une baguette en bois vert qui fume et noircit. La proportion doit être exacte : dix parts de cuivre, une part d'étain. C'est le secret du bon bronze — trop d'étain, le métal devient cassant ; pas assez, il reste trop mou.

Le moule est prêt : deux valves en pierre sculptées avec soin, reproduisant la forme d'une belle hache à ailerons. Bran a passé deux jours à creuser la pierre, à polir l'intérieur. Un moule peut servir plusieurs fois, mais il faut le traiter avec respect.

Il assemble les deux parties du moule, les ligature solidement avec des cordes mouillées. Puis, retenant son souffle, il verse le bronze liquide dans l'ouverture. Le métal en fusion coule, remplit la cavité avec un bruit de crépitement. Des gouttes tombent, brûlent l'herbe sèche.

Maintenant, il faut attendre. Laisser refroidir lentement, sinon le bronze se fissurera. Bran s'assoit, essuie la sueur qui ruisselle sur son front. Le métier de forgeron est dangereux — brûlures, vapeurs toxiques, explosions parfois si l'eau entre en contact avec le métal en fusion. Mais c'est aussi un métier prestigieux. Lui seul au village possède ce savoir. Lui seul transforme la pierre en métal, le métal en outils, en armes, en parures.

Le chef du village lui a commandé cette hache. Elle ornera sa tombe quand il mourra, signe de son pouvoir, de sa richesse. En échange, Bran recevra de la nourriture pour tout l'hiver, une belle peau d'ours, peut-être même un bracelet en or.

Après une heure, Bran ouvre le moule. La hache apparaît, encore rouge, fumante. Parfaite. Les ailerons sont nets, le tranchant bien formé. Il la plonge dans l'eau — un grand shhhhh de vapeur. Puis la polit longuement avec du sable fin et de la pierre ponce. Le bronze prend un éclat doré magnifique, presque magique.

Une hache qui ne rouillera jamais, qui coupera mieux que la pierre, qui durera des générations. Le bronze, c'est l'avenir.

Forgeron coulant du bronze

Réseaux d'échanges à l'échelle européenne

L'âge du Bronze marque l'apogée des échanges préhistoriques. Le bronze lui-même est le produit d'un commerce complexe :

  • Cuivre : mines d'Europe centrale (Alpes, Balkans)
  • Étain : Cornouailles (Angleterre, à 2000 km !), Bretagne, péninsule ibérique

Pour fabriquer un simple poignard en bronze à Gommecourt, il fallait que l'étain traverse toute l'Europe occidentale !

Autres matériaux importés :

  • Ambre de la Baltique : utilisé pour les parures, circulation depuis les côtes de Pologne/Lituanie
  • Sel : denrée précieuse, provenant des mines de Hallstatt (Autriche) ou des côtes atlantiques
  • Hache armoricaine en bronze : celle trouvée à Goupillières (village voisin) provient de Bretagne

La hache de Goupillières : Cette hache en bronze de type armoricain, trouvée à Goupillières à quelques kilomètres de Gommecourt, témoigne de ces échanges. Elle a voyagé depuis la Bretagne (400-500 km) et a été conservée comme amulette par son possesseur bien après l'âge du Bronze, preuve de la valeur symbolique attachée à ces objets.

Hiérarchisation sociale

L'âge du Bronze voit l'apparition de hiérarchies sociales marquées. Certains individus, probablement des chefs ou des guerriers, accumulent des richesses considérables.

Tumulus : Grandes sépultures en tumulus (monticule de terre et de pierre) pour les élites. Le défunt est enterré avec ses armes, ses parures et parfois un char.

Dépôts : Découverte de dépôts d'objets en bronze (haches, bracelets) dans le Vexin. Ces dépôts peuvent avoir une fonction rituelle (offrandes) ou économique (réserves de métal).

Les découvertes dans le Vexin

Plusieurs haches à ailerons de l'âge du Bronze ont été trouvées à Arthies, Cléry-en-Vexin et Seraincourt, témoignant de la présence de populations durant cette période.

Pour le Vexin : L'âge du Bronze marque l'intégration du territoire dans de vastes réseaux d'échange. Les populations du Vexin produisent des excédents agricoles et participent aux circuits commerciaux régionaux.


📖 SCÈNE DE VIE : Le maître-tailleur du Grand-Pressigny
Village à la confluence Seine-Epte, vers -1 800 ans
Tarn arrive au village en fin de matinée, le soleil déjà haut dans le ciel. Il a marché trois mois depuis sa région natale, le Grand-Pressigny, loin au sud. Son sac en cuir, lourd sur son dos, contient son trésor : dix grandes lames de silex blond miel, parfaites, longues de vingt-cinq à trente centimètres. Le fruit de tout un hiver de travail dans les ateliers de taille.

À l'entrée du village, les enfants l'ont repéré et courent prévenir les adultes : "Un étranger ! Un marchand !" Le chef du village, Rogan, sort de sa maison. C'est un homme imposant d'une cinquantaine d'années, au cou orné d'un magnifique torque en bronze qui brille au soleil — signe évident de sa richesse et de son pouvoir. À sa ceinture pend une courte épée en bronze, polie avec soin.

Tarn s'incline respectueusement. "Salutations, chef. Je viens du Grand-Pressigny, au sud. Je suis tailleur de silex et j'apporte des lames de la meilleure qualité."

Rogan l'examine de la tête aux pieds. Les marchands itinérants sont toujours les bienvenus — ils apportent des nouvelles des autres régions, des objets rares, du prestige. "Montre-moi ce que tu as."

Tarn dépose précautionneusement son sac sur le sol, l'ouvre. Une à une, il sort les grandes lames. Le silex blond du Grand-Pressigny est mondialement connu pour sa qualité exceptionnelle : grain très fin, translucide, couleur miel. Les lames sont d'une régularité parfaite, taillées par des maîtres qui se transmettent le savoir depuis des générations.

Rogan en prend une, la soupèse, la lève vers la lumière. Le soleil traverse le silex, créant une lueur ambrée. Les bords sont d'une finesse incroyable, tranchants comme aucun bronze ne pourrait l'être. "Belle pièce", admet-il. "Qu'en demandes-tu ?"

"Deux lames contre ton hospitalité pour cinq jours, de la nourriture, et... une chose en bronze", répond Tarn, les yeux sur l'épée de Rogan.

Le chef rit. "Mon épée ? Tu rêves, marchand ! Cette épée vaut dix fois tes lames." C'est vrai : le bronze est rare, cher, difficile à obtenir. Pour fabriquer cette épée, il a fallu du cuivre venu des Alpes et de l'étain de Cornouailles, en Bretagne lointaine. Le forgeron qui l'a coulée a été payé en céréales pour tout un hiver.

"Pas l'épée", négocie Tarn. "Un petit poignard en bronze. Ou un bracelet. Et aussi du grain, des peaux, l'hospitalité."

Rogan réfléchit. Les lames de silex restent précieuses, même à l'âge du Bronze. Elles coupent mieux que le bronze pour certains usages — dépecer le gibier, couper les plantes, travailler les peaux. Et elles ont un prestige, celui d'objets venus de loin, fabriqués par des artisans réputés.

"Marché conclu", dit-il finalement. "Deux lames contre un poignard en bronze, deux sacs de grain, trois peaux de chevreuil, et l'hospitalité pour une semaine."

Le soir même, un grand festin est organisé en l'honneur du voyageur. Autour du feu, on rôtit un jeune porc. La bière d'orge coule à flots. Tarn raconte ses voyages : les villages lacustres qu'il a vus au bord des lacs du Jura, les immenses ateliers de taille du Grand-Pressigny où des centaines d'artisans produisent des lames pour toute l'Europe, l'océan qu'il a aperçu une fois de loin, vaste étendue d'eau salée sans fin.

Les villageois l'écoutent, fascinés. Rogan lui demande des nouvelles des autres régions : la sécheresse touche-t-elle seulement leur territoire ou toute la région ? Y a-t-il des guerres ailleurs ? Des épidémies ?

Tarn répond que partout c'est pareil : les chefs s'enrichissent, le bronze circule de plus en plus, les échanges s'intensifient. Il a vu, dans certains villages, des objets venus de très loin : de l'ambre de la Baltique (résine fossile dorée, belle à en pleurer), du sel de Hallstatt (blanc comme neige, goût incomparable), même des perles en verre coloré venues peut-être de Méditerranée.

"Le monde est vaste", dit Tarn. "Plus vaste qu'on ne le croit. Des hommes parcourent des milliers de pas pour échanger, vendre, acheter. Le bronze, surtout — tout le monde en veut. Mais l'étain est rare. Il vient de Cornouailles, très loin à l'ouest, au-delà de la mer. Il faut des mois de voyage pour l'apporter ici."

Rogan caresse son épée pensivement. Soudain, elle lui semble encore plus précieuse. Cette lame a parcouru la moitié de l'Europe sous forme de minerai avant d'arriver ici.

Tarn reste une semaine au village. Il raccommode des outils, taille quelques lames sur commande (moyennant paiement), enseigne aux jeunes quelques techniques. Puis il repart vers le nord, son sac à nouveau chargé — grain, peaux, un joli poignard en bronze qu'il pourra revendre plus loin.

Rogan regarde partir le voyageur. Dans sa main, il tient une des grandes lames du Grand-Pressigny. Elle rejoindra son trésor : l'épée en bronze, le torque, quelques bracelets, des haches polies. Symboles de son pouvoir, de sa richesse, de ses connexions avec le vaste monde.

Maître-tailleur itinérant

Conclusion : Du nomadisme aux sociétés complexes

Trente-quatre millénaires de transformations

De -35 000 ans (premières traces paléolithiques) à -800 ans (début de la Protohistoire), le Vexin a vu se succéder des populations aux modes de vie profondément différents :

  1. Chasseurs-cueilleurs nomades (Paléolithique et Mésolithique) : exploitant les ressources naturelles sans les transformer, parcourant de vastes territoires
  2. Premiers agriculteurs (Néolithique) : défrichant la forêt, cultivant la terre, élevant des animaux, se sédentarisant dans des villages permanents
  3. Sociétés hiérarchisées (âge du Bronze) : développant l'artisanat métallurgique, le commerce à longue distance, accumulant des richesses, créant des élites

Un paysage façonné par l'homme

Si les temps géologiques ont créé le support physique du Vexin (plateaux calcaires, vallées), la Préhistoire marque le début de la transformation anthropique du paysage.

Néolithique : Premiers défrichements, premiers champs cultivés, premiers villages permanents. L'homme commence à modifier activement son environnement.

Âge du Bronze : Intensification de l'agriculture, développement de l'artisanat, structuration du territoire autour des voies de communication naturelles (vallées de la Seine et de l'Epte).

Évolution de l'habitat préhistorique

Évolution de l'habitat du Paléolithique à l'âge du Bronze : du campement temporaire au village fortifié

À la veille de l'âge du Fer (vers -800), le Vexin n'est plus un territoire sauvage. C'est une région agricole, parcourue de sentiers, ponctuée de villages et de fermes, intégrée dans de vastes réseaux d'échange qui s'étendent à toute l'Europe occidentale.

Gommecourt, carrefour préhistorique

Ce rôle de carrefour que jouera Gommecourt tout au long de son histoire trouve ses racines dans ces millénaires préhistoriques :

  • Paléolithique : Axe de circulation des chasseurs nomades suivant la vallée de la Seine
  • Néolithique : Point de passage probable pour les marchands transportant les lames du Grand-Pressigny et les haches alpines
  • Âge du Bronze : Nœud d'échanges où affluent l'étain de Cornouailles, l'ambre de Baltique, le bronze breton

Cette position à la confluence Seine-Epte, qui attirait déjà les populations préhistoriques, préfigure le rôle que le site jouera aux périodes suivantes : frontière de trois tribus gauloises (Protohistoire), carrefour de voies romaines (Antiquité), limite entre Normandie et Île-de-France (Moyen Âge), jonction de trois départements (aujourd'hui).

Vers la Protohistoire

Vers -800, une nouvelle révolution technologique se produit : la métallurgie du fer. Plus abondant et moins coûteux que le bronze, le fer va transformer profondément les sociétés. C'est le début de la Protohistoire, période des Gaulois, qui fera l'objet de la prochaine page : Protohistoire - L'âge du Fer.


Ce qui concerne Gommecourt, Clachaloze et la vallée de la Seine

1. Paléolithique supérieur (-35 000 à -10 000 ans)

Abri sous roche magdalénien de Bonnières (à 5 km de Gommecourt)

Important site paléolithique fouillé en 1910 et 1991. Collections visibles au Muséum d'Histoire Naturelle de Rouen et au Musée A.-G. Poulain de Vernon.

  • Occupation magdalénienne vers -15 000 à -12 000 ans
  • Outils en silex et en os, restes de faune glaciaire
  • 19 abris recensés entre Bonnières et Port-Villez

Source : Bulletin de la Société Préhistorique Française 1996

2. Mésolithique (-10 000 à -5 500 ans)

Site de la Source Virginia à Guiry-en-Vexin

L'un des rares témoins d'occupation humaine du Mésolithique dans le Vexin français.

  • Adaptation aux nouvelles ressources forestières
  • Diversification des techniques de chasse et de pêche
  • Prélude à la sédentarisation

Source : Musée archéologique du Val d'Oise

3. Néolithique (-5 500 à -2 200 ans)

Allée couverte du Bois de Morval (Guiry-en-Vexin)

Sépulture collective classée Monument Historique, datant du Néolithique final (vers -3000 ans).

  • Monument mégalithique
  • Inhumations collectives
  • Capacité d'organisation sociale importante

Source : Parc naturel régional du Vexin français

Premiers défrichements sur les plateaux

Les populations néolithiques commencent à défricher les plateaux du Vexin pour l'agriculture, processus qui se poursuivra pendant des millénaires.

4. Âge du Bronze (-2 200 à -800 ans)

Découvertes à Arthies, Cléry-en-Vexin et Seraincourt

Plusieurs haches à ailerons en bronze témoignant de l'occupation du territoire et de l'intégration du Vexin dans les réseaux d'échange.

  • Métallurgie du bronze
  • Échanges commerciaux à longue distance
  • Hiérarchisation sociale

Hache armoricaine de Goupillières (village voisin de Gommecourt)

Hache en bronze de type armoricain provenant de Bretagne, conservée comme amulette bien après l'âge du Bronze.

5. Habitats troglodytes et abris naturels : Clachaloze

Les grottes de Clachaloze : potentiel préhistorique

Le hameau de Clachaloze, niché au pied des falaises crayeuses de la Seine, présente un habitat troglodytique remarquable. Bien que l'occupation médiévale et moderne soit bien documentée, l'utilisation préhistorique reste hypothétique.

Recherches archéologiques : Entre 1991 et 1994, 19 abris naturels avec terrasse ont été recensés entre Bonnières et Port-Villez. Malheureusement, aucun n'a livré de niveau archéologique préhistorique en place.

Potentiel : Les falaises calcaires offraient des abris naturels propices à l'installation humaine préhistorique, comme le prouve l'abri de Bonnières à 5 km. L'occupation préhistorique de Clachaloze reste plausible mais non démontrée archéologiquement.

Sources : Bulletin de la Société Préhistorique Française 1996, Article Clachaloze, la Seine et ses ports


Pour aller plus loin

Infographies de cette page

Cette page contient trois infographies téléchargeables pour mieux visualiser les 35 000 ans de Préhistoire :

Frise chronologique SVG Frise chronologique détaillée (version SVG téléchargeable)

Frise chronologique : Vue d'ensemble des 4 périodes avec dates précises, caractéristiques et durées réelles

Carte des échanges : Réseaux commerciaux préhistoriques à l'échelle européenne (silex, jade, bronze, étain, ambre)

Évolution de l'outillage : Les grandes innovations technologiques de la pierre taillée au bronze

Musées et sites à visiter

Musée archéologique départemental du Val d'Oise (Guiry-en-Vexin)
Place du Château, 95450 Guiry-en-Vexin
Ouvert du mardi au dimanche
Collections permanentes du Paléolithique au Moyen Âge
Reconstitution de l'allée couverte du Bois de Morval

Parcours archéologique du Vexin français
Circuit de randonnée de 8 km au départ de Guiry-en-Vexin
Découverte de l'allée couverte du Bois de Morval
Vestiges et sites de la Préhistoire au Moyen Âge

Bibliographie

Ouvrages généraux

DEMOULE Jean-Paul, GARCIA Dominique, SCHNAPP Alain (dir.), Une Histoire des civilisations. Comment l'archéologie bouleverse nos connaissances, La Découverte, 2018

Sur le Vexin

L'archéologie du Vexin français en 4 sites, Parc naturel régional du Vexin français

PORTIER Jean-Michel, BODU Pierre, Des premiers aux derniers chasseurs-cueilleurs, entre la Mauldre et la Vaucouleurs, Bulletin CRARM n°17, 2007

Ressources en ligne

Musée archéologique du Val d'Oise
www.valdoise.fr/musees

Parc naturel régional du Vexin français
www.pnr-vexin-francais.fr

INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives)
Fiches pédagogiques sur le Paléolithique, le Néolithique, l'âge du Bronze
www.inrap.fr

Glossaire

Microlithes : Petites lames de silex géométriques utilisées comme armatures de flèches (Mésolithique)

Métallurgie : Ensemble des techniques d'extraction et de transformation des métaux

Silex : Roche siliceuse utilisée pour la fabrication d'outils taillés ou polis

Tumulus : Monticule de terre ou de pierre élevé au-dessus d'une sépulture

Allée couverte : Monument mégalithique funéraire constitué d'une chambre allongée couverte de dalles de pierre

Céramique : Ensemble des objets en terre cuite (poteries, vases)

Torque : Collier rigide en métal (or, bronze), porté comme parure ou insigne de pouvoir

Propulseur : Outil permettant de projeter une sagaie avec plus de force et de précision

Défrichement : Action d'abattre la forêt pour créer des espaces cultivables

Articles et récits liés à cette période