800 – 1000

Vivre au temps des Vikings : le quotidien au confluent (IXe-Xe siècle)

Paysans francs, colons normands : la vie des petites gens entre Seine et Epte

Entre 800 et 1000, pendant que les drakkars remontent la Seine et que les rois négocient, des milliers d'anonymes continuent de vivre au confluent : semer, moissonner, tisser, se marier, enterrer leurs morts. Cet article raconte leur quotidien — puis celui, si différent, de leurs nouveaux voisins venus du Nord.

Introduction : le siècle des alertes, la vie qui continue

L'histoire retient les flottes. Les drakkars remontant la Seine, l'île de Jeufosse transformée en camp retranché, les tributs arrachés aux rois — tout cela est raconté dans notre article sur les Vikings au confluent. Elle retient aussi les traités : celui de 911, scellé à quelques kilomètres d'ici, qui fit de l'Epte une frontière et de la Normandie un pays — c'est le sujet de notre article sur le traité de Saint-Clair-sur-Epte.

Mais entre deux alertes, entre deux négociations, il y avait la vie. Des centaines de familles, sur les deux rives de la Seine et le long de l'Epte, ont continué pendant ces deux siècles à faire ce que font les paysans depuis toujours : labourer, semer, moissonner, garder les porcs sous les chênes, tisser la laine, mettre des enfants au monde, en enterrer beaucoup, prier, avoir peur, espérer. C'est à eux qu'est consacré cet article. Non pas la grande histoire, mais la petite — celle qui ne laisse presque pas de traces écrites, et qu'il faut reconstituer patiemment à partir des fonds de cabane exhumés par les archéologues, des inventaires monastiques, des capitulaires royaux et de quelques chroniques.

Et parce que le confluent est, ici comme toujours, un carrefour, cet article raconte aussi la vie de ceux d'en face : les Scandinaves. Leur société d'hommes libres et d'esclaves, leurs dieux domestiques, leurs morts brûlés dans des barques, leurs mariages « à la danoise » dont les conséquences se feront sentir jusqu'à Hastings. Car après 911, ces deux mondes ne se sont pas seulement fait la guerre : ils sont devenus voisins, de part et d'autre d'une petite rivière que l'on franchit à gué — et ils ont fini par se mélanger.

Repères chronologiques

Date Événement
789 Admonitio generalis : Charlemagne ordonne l'ouverture d'écoles
vers 800 Capitulaire De villis : règlement des domaines royaux
vers 820-829 Polyptyque d'Irminon : inventaire des domaines de Saint-Germain-des-Prés
841 Premier raid viking sur la basse Seine (Rouen pillée)
845 Premier tribut versé aux Vikings : 7 000 livres d'argent
856-862 Occupation de l'île de Jeufosse, raids répétés sur la région
859 Des paysans coalisés contre les Vikings sont massacrés... par la noblesse franque
864 Édit de Pîtres : réforme monétaire, ponts fortifiés sur la Seine
911 Traité de Saint-Clair-sur-Epte : l'Epte devient frontière
932-933 Mort de Rollon
vers 1000 Fixation des villages actuels autour de leurs églises

I. Un paysage habité : maisons de bois, villages en mouvement

Oublions d'abord le village tel que nous le connaissons. En 850, il n'existe pas encore de Gommecourt groupé autour de son église, pas de Clachaloze aligné le long de sa rue. L'habitat du haut Moyen Âge est dispersé, mouvant, presque insaisissable : des grappes de maisons de bois et de terre, qui se déplacent de quelques centaines de mètres au fil des générations, abandonnant un site pour en fonder un autre à portée de voix.

L'archéologie régionale nous en donne une image assez précise. À Limetz-Villez, sur le site de la Bosse-Marnière, les ruines de la villa gallo-romaine — dont nous parlions dans La fin du monde romain — restent occupées pendant tout le haut Moyen Âge : la Carte archéologique de la Gaule y signale des fonds de cabane, une aire d'habitat carolingienne, et une structure à quatre poteaux que l'on interprète comme un grenier surélevé, à l'abri des rongeurs et de l'humidité. Face à la vallée de l'Epte, au lieu-dit les Côtes, un fond de cabane mérovingien a été fouillé au début du XXe siècle : une pièce rectangulaire d'environ six mètres de long, creusée à flanc de coteau dans la craie, avec un four voûté à une extrémité — détruite par un incendie qui a cuit ses parois et scellé pour les archéologues quelques os de bœuf et des tessons de poterie. Plus en aval, à Épône et surtout aux Mureaux, des fouilles plus récentes ont révélé des ensembles entiers : maisons sur poteaux, cabanes excavées, puits, fosses.

Ces mots méritent qu'on s'y arrête, car ils décrivent tout l'habitat de nos ancêtres. La maison sur poteaux est le bâtiment principal : une charpente de chêne dont les poteaux porteurs sont fichés directement dans le sol, des murs de clayonnage — des branches de noisetier tressées — enduits de torchis, un toit de chaume ou de roseaux de Seine. Une seule pièce le plus souvent, un foyer central, pas de cheminée : la fumée s'échappe par le toit. Le fond de cabane est son annexe : une petite construction semi-enterrée, creusée de cinquante centimètres à un mètre dans le sol, couverte d'un toit posé sur deux ou six poteaux. On y travaille — c'est souvent là qu'on retrouve les pesons des métiers à tisser — on y stocke, on y abrite parfois de petits animaux. L'ensemble, avec le grenier sur poteaux, le four, le puits et les fosses-dépotoirs, forme une unité agricole que les textes appellent un manse — nous y reviendrons.

Et Gommecourt ? La Carte archéologique de la Gaule est d'une honnêteté exemplaire : au lieu-dit les Sablons, où un petit habitat antique a vécu du IIIe au Ve siècle, quelques indices suggèrent « une fréquentation du secteur au haut Moyen Âge, qu'il est difficile d'apprécier : habitat ou espace funéraire ? ». Rien de plus. Mais rappelons notre principe constant : l'absence de fouille n'est pas l'absence d'occupation. Aucune fouille programmée n'a jamais eu lieu sur la commune ; or tout indique une continuité de peuplement — la voie ancienne Gisors-Évreux qui traverse le territoire, le toponyme même de Gommecourt, formé sur le mot latin cortem, la ferme, le domaine, précédé d'un nom de personne germanique (voir notre article sur la toponymie) : un nom typique de ces créations domaniales du haut Moyen Âge. Quelque part sous les champs et les jardins actuels dorment très probablement les trous de poteaux et les fonds de cabane des premiers Gommecourtois.

C'est vers la fin de notre période, autour de l'an mil, que se produit la grande mutation : partout dans la région, les habitats dispersés sont abandonnés, et les villages actuels apparaissent, groupés autour de leur église et de leur cimetière. À Limetz, les archéologues suggèrent un lent glissement de la Bosse-Marnière vers le village actuel, regroupé autour de l'église Saint-Sulpice. Le phénomène est général : le village que nous habitons est né de ce monde-là, à la toute fin du temps des Vikings.

📖 SCÈNE DE VIE : La charpente neuve
Gommecourt, printemps 855

Le trou est prêt. Un pas de profondeur, creusé à la houe dans le limon brun, calé de rognons de silex ramassés dans le champ d'à côté. Aldric crache dans ses paumes, empoigne le poteau de chêne — deux fois haut comme lui, équarri à la hache, le pied passé au feu pour retarder la pourriture — et le dresse d'un coup de reins pendant que son frère guide la base vers le trou. Le bois retombe avec un choc sourd. Les deux hommes tassent la terre et les pierres à coups de pilon. C'est le huitième poteau. Il en reste quatre.

Toute la maisonnée est là, et une partie du hameau. On ne bâtit pas seul : la vieille maison des parents d'Aldric, à trois cents pas, penche depuis deux hivers, ses poteaux rongés par l'eau au ras du sol — une maison de bois vit ce que vit un homme, trente ans, quarante si le sol est sec. Alors on recommence, un peu plus loin, un peu plus haut sur la pente, là où le limon draine mieux. Les femmes ont fendu les baguettes de noisetier de la haie ; les enfants les trempent dans la mare pour les assouplir. Demain, quand la charpente sera levée et les pannes chevillées, on tressera le clayonnage entre les poteaux, comme une vannerie dressée, et on jettera dessus, à pleines poignées, le torchis — la terre du trou même, pétrie au pied avec de la paille hachée et de la bouse, qui sèchera au vent de mai.

Le père d'Aldric, assis sur le tas de chaume qui attend les couvreurs, regarde monter l'ossature. Il a vu passer les Normands, lui, l'année où ils ont remonté le fleuve pour la première fois ; il a couché sa famille dans le bois de la côte, une nuit entière, en écoutant les chiens hurler du côté de la Seine. Il sait ce que vaut une maison : rien, et tout. Rien, parce qu'elle brûle en une heure et se rebâtit en un mois. Tout, parce que c'est elle, avec le champ et le troupeau, qui fait qu'on est d'ici. Quand le douzième poteau se dresse enfin, droit contre le ciel pâle, il hoche la tête sans rien dire. Les charpentes passent, la place demeure. Onze siècles plus tard, des maisons se dresseront toujours sur cette pente.

Construction d'une maison sur poteaux carolingienne, levée de la charpente de chêne
La levée de la charpente : poteaux de chêne fichés en terre, clayonnage et torchis (évocation)

II. La terre et les saisons : le calendrier d'une année paysanne

Le monde carolingien est un monde de domaines. La quasi-totalité des terres appartient à quelques-uns — le roi, les grandes abbayes, l'aristocratie — et la quasi-totalité des hommes les travaille pour eux. Pour comprendre la vie d'une famille paysanne du confluent, il faut d'abord comprendre la cellule de base de ce système : le manse.

🌾 FOCUS : Le manse expliqué

Le grand domaine carolingien — la villa, héritière lointaine de la villa romaine — se divise en deux parts. La première est la réserve : les terres que le maître exploite directement, avec sa grange, ses celliers, son pressoir, parfois son moulin, et la main-d'œuvre de ses serviteurs. La seconde est découpée en manses : des tenures familiales, chacune comprenant une maison avec sa cour, un jardin clos, des champs dispersés dans le terroir, et des droits d'usage sur les prés, les bois et les eaux du domaine.

« Tenir un manse », pour une famille, c'est disposer de quoi vivre — en théorie, un manse est dimensionné pour nourrir un feu, c'est-à-dire un foyer. Mais rien n'est gratuit. En échange, la famille doit des redevances : des porcs, des poules, des œufs, des setiers de grain ou de vin, quelques deniers d'argent, du bois débité, des planches, parfois des pièces de toile tissées par les femmes. Et surtout, elle doit des corvées : plusieurs jours par semaine, l'homme du manse travaille non pas sa terre, mais celle de la réserve — il la laboure, la moissonne, charrie ses récoltes, entretient ses clôtures. C'est par la corvée que la réserve du maître est cultivée : le domaine carolingien est une machine à convertir le travail des tenanciers en richesse seigneuriale.

Les textes distinguent des manses ingénuiles, tenus par des hommes libres, et des manses serviles, tenus par des non-libres et plus lourdement chargés — mais dès le IXe siècle, la réalité brouille ces catégories : on trouve des libres sur des manses serviles et inversement, et le mariage entre les deux conditions est courant. Autre décalage révélateur : sous la pression démographique, beaucoup de manses sont occupés par deux, trois, parfois quatre familles qui se partagent une tenure prévue pour une seule. Derrière l'ordre apparent des inventaires, on devine des terroirs pleins, des maisonnées à l'étroit, une paysannerie qui vit au plus juste.

Aucun inventaire de domaine n'a survécu pour le confluent lui-même. Mais le fonctionnement décrit ici n'a rien d'abstrait : c'est très exactement celui que détaille, à quelques lieues vers l'est, le polyptyque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour ses domaines du Mantois et du Pincerais.

Ce polyptyque — un inventaire rédigé vers 820 sous l'abbé Irminon — est notre meilleure fenêtre sur la campagne carolingienne d'Île-de-France. L'abbaye parisienne y recense, domaine par domaine, manse par manse, ses terres et ses hommes, avec leurs noms, leurs statuts, leurs charges. Aucun domaine du confluent Seine-Epte n'y figure : les plus proches sont Maule, sur la Mauldre, où vivent plus de 250 tenanciers de l'abbaye, et Arnouville-les-Mantes, où Saint-Germain possède huit tenures. Mais à vingt-cinq kilomètres de Gommecourt, ces chiffres parlent pour toute la région : ils décrivent des terroirs organisés, peuplés, comptés — un monde plein, bien loin de l'image de campagnes vides et sauvages qu'on prête parfois au haut Moyen Âge. La forêt elle-même est un espace exploité : elle couvre environ 40 % des possessions de Saint-Germain-des-Prés, et l'on mesure sa valeur en porcs — tel bois « peut engraisser cent porcs à la glandée ». Le chêne nourrit le cochon, le cochon nourrit l'homme.

L'année paysanne, elle, se déroule au rythme que les calendriers enluminés de l'époque figurent mois par mois, et que l'on retrouvera presque inchangé mille ans plus tard dans les campagnes du Vexin décrites par Eugène Bougeâtre. L'hiver est le temps mort — on bat le grain au fléau dans la grange, on répare les outils, on taille — jusqu'aux labours de printemps. Mars et avril voient les semailles des céréales de printemps, orge et avoine, tandis que lèvent les blés d'hiver semés en octobre. Juin est le mois des foins : toute la maisonnée fauche, retourne, engrange le fourrage qui fera passer l'hiver aux bêtes. Juillet et août sont l'épreuve de vérité : la moisson, à la faucille, épi par épi presque, sous le soleil — l'année entière se joue en trois semaines. Septembre et octobre apportent les vendanges sur les coteaux bien exposés — la vigne est alors partout au confluent, nous lui avons consacré un article entier — puis les labours et semailles d'automne. En novembre, on mène les porcs à la glandée sous les chênes, et en décembre on les tue : c'est le seul mois où la viande est abondante.

L'outillage de ce monde est presque entièrement de bois, ce qui explique qu'il nous en reste si peu. L'araire — qui griffe la terre sans la retourner — reste l'instrument dominant sur les sols légers du plateau ; la charrue lourde à versoir, qui exige un attelage puissant, ne se généralisera que plus tard. La faucille moissonne, la faux ne coupe encore que le foin. Le fléau bat le grain tout l'hiver. Les moulins à eau, en revanche, sont déjà là : le polyptyque d'Irminon en compte des dizaines sur les domaines de Saint-Germain, et les petites rivières comme l'Epte, au débit régulier, sont des sites idéaux — les moulins qui feront la fortune de la vallée de l'Epte au XIXe siècle ont des ancêtres millénaires.

III. À table : ce qu'on mangeait au bord de la Seine

Que mangeait-on, dans une maison de la vallée, en l'an 860 ? D'abord, massivement, des céréales. Le pain quand on peut cuire — le four est souvent collectif, ou banal, c'est-à-dire seigneurial — mais plus souvent encore des bouillies : orge, avoine ou épeautre concassés, cuits longuement à l'eau ou au lait dans le pot de terre calé sur les braises. La bouillie est le plat des pauvres, des enfants, des vieillards, de tout le monde en fait, matin et soir. À côté d'elle, la cervoise — une bière d'orge sans houblon, trouble, faiblement alcoolisée, brassée à la maison par les femmes — est moins une boisson festive qu'un aliment liquide et une façon de boire sans risque une eau douteuse.

Autour de ce socle céréalier, le jardin fournit l'essentiel du goût : choux, fèves, pois, poireaux — le légume emblématique de l'époque — oignons, ail, raves. Les fèves et les pois, riches en protéines, compensent une viande rare. Car on mange peu de viande : le bœuf travaille, la vache donne le lait, le mouton donne la laine — on ne mange guère que le cochon, tué en décembre, salé, fumé, dont le lard rythme l'année, et la basse-cour, poules et œufs, qui fournit aussi une bonne part des redevances dues au maître. Le confluent ajoute à ce tableau son privilège propre : le poisson. Anguilles des bras morts, aloses qui remontent le fleuve au printemps, lamproies, brochets, sans compter l'esturgeon royal — la Seine et l'Epte sont d'une richesse que nous avons peine à imaginer, et les jours maigres imposés par l'Église, qui représentent près d'un tiers de l'année, font du poisson un enjeu économique majeur. Les pêcheries — barrages de pieux et de clayonnages tendus en travers des bras — comptent parmi les équipements les plus précieux des domaines riverains.

Le vin, enfin, n'est pas un luxe lointain : les coteaux du confluent en produisent, et il monte sur les meilleures tables comme sur l'autel de la messe. Quant au sel, sans lequel rien ne se conserve, il remonte la Seine depuis les salines de l'Atlantique et de la Manche — nous y reviendrons en parlant du fleuve marchand.

🌿 FOCUS : Le jardin carolingien selon le capitulaire De villis

Vers l'an 800, la cour de Charlemagne fait rédiger un règlement pour l'administration des domaines royaux : le capitulaire De villis. Parmi ses soixante-dix articles, le dernier est une pure merveille : la liste des plantes que l'empereur « veut que l'on ait dans le jardin » — environ soixante-dix espèces de légumes, d'herbes et de simples, plus une quinzaine d'arbres fruitiers. C'est le portrait-robot du jardin idéal du haut Moyen Âge, et une promenade dans ses rangs vaut tous les traités.

On y trouve d'abord ce qui nourrit : choux, poireaux, oignons, ail, échalotes, fèves, pois, raves, panais, laitues, roquette, concombres, melons même — et la bette, et le cardon. Puis ce qui assaisonne : persil, cerfeuil, aneth, coriandre, moutarde, sarriette, menthe. Puis ce qui soigne, car le jardin est aussi la pharmacie de la maisonnée : sauge — « pourquoi mourrait l'homme qui a de la sauge dans son jardin ? » dira plus tard l'école de Salerne — rue, cumin, fenouil, guimauve, mauve, livèche, tanaisie contre les vers, pavot pour les douleurs et les insomnies. Et enfin les teinturières et les utilitaires, comme la garance qui teint la laine en rouge. Aux arbres, le capitulaire commande pommiers, poiriers, pruniers, cormiers, néfliers, châtaigniers, pêchers, cognassiers, noyers, cerisiers, mûriers, et le laurier et le figuier — ces deux derniers relevant sans doute plus du vœu méditerranéen que de la réalité vexinoise.

Il faut lire cette liste pour ce qu'elle est : un idéal normatif, écrit pour les domaines du roi, pas l'inventaire du jardin d'Aldric à Gommecourt — qui devait se contenter de choux, de fèves, de poireaux et de quelques simples. Mais l'idéal dit la culture commune. Et le plus frappant est ce qui manque : ni carotte orange, ni haricot, ni tomate, ni pomme de terre, ni maïs, ni courge d'Amérique évidemment — mais aussi presque rien de sucré, le miel restant le seul sucre, et rare. Le goût dominant de ce monde est celui que nous avons presque perdu : celui du chou, de la fève, de la rave et de l'herbe amère, relevé d'ail et adouci de lard. Un jardin du De villis reconstitué se visite aujourd'hui dans plusieurs sites de France : on y découvre, intacte, l'assiette de nos ancêtres.

Jardin carolingien reconstitué avec carrés de légumes et de simples
Carrés de légumes, simples médicinales et plantes teinturières : le jardin du capitulaire De villis (évocation)

Le calendrier de la faim

Ce tableau nourricier a son revers, et il est sombre : la faim est une présence familière. Les rendements céréaliers sont dérisoires — on estime qu'un grain semé en rend trois ou quatre, quand notre agriculture en rend quarante — si bien qu'une seule mauvaise récolte, un été pourri, une grêle de juillet, suffit à ouvrir une année de disette. Le moment critique revient chaque année : c'est la soudure, ces semaines de fin de printemps où le grain de l'année passée est épuisé et où celui de l'année nouvelle est encore vert. On y survit de bouillies claires, d'herbes, de racines, du crédit du voisin. Les grandes famines, elles, tuent — les chroniques du IXe siècle en rapportent plusieurs, avec leurs cortèges d'errants. Et l'Église ajoute au calendrier de la pénurie son propre calendrier : le carême et ses quarante jours maigres, les vendredis, les vigiles — un tiers de l'année sans viande, ce qui, pour la table paysanne, change à vrai dire assez peu de choses.

📖 SCÈNE DE VIE : Le pot sur les braises
Clachaloze, un soir de janvier 862

Dehors, la nuit est tombée depuis longtemps sur le bras de Seine gelé aux rives. Dedans, il fait chaud et sombre, et ça sent : la fumée de chêne qui pique les yeux avant de trouver le trou du toit, la laine mouillée qui sèche, la soupe, les bêtes — car les deux chèvres et le porcelet d'hiver dorment à l'autre bout de la pièce unique, derrière une claie, et leur chaleur compte dans le bilan de la nuit. Au centre, dans la fosse du foyer, le pot de terre noire est calé entre trois pierres, sur les braises. Il mijote depuis midi.

Berthe soulève le couvercle de bois avec un linge. Dedans, la bouillie d'orge a pris le bouillon de la couenne — un morceau du cochon de décembre, plus os que viande, qui en est à sa troisième soupe — épaissie de fèves et d'un chou entier, le dernier beau du jardin, les autres ayant gelé sur pied. Elle sale à peine : le bloc de sel gris, arrivé par le fleuve et payé un denier au marchand de l'automne, doit durer jusqu'aux aloses du printemps. Elle verse dans les écuelles de bois tourné, dans un ordre que personne ne discute : l'homme d'abord, qui a fendu du bois tout le jour pour la corvée du maître, le grand-père ensuite, puis les enfants, elle en dernier, mangeant souvent debout, au bord du pot.

On mange en silence, à la cuillère de buis, avec un quignon de pain bis dur comme la terre — la fournée date de six jours, on cuit au four du hameau une fois la semaine. Le petit dernier réclame du miel ; il n'y en a plus, il n'y en aura plus avant l'été. Après, l'homme boira un pot de cervoise trouble, Berthe filera sa quenouille à la lueur de la lampe à graisse, et l'on parlera un peu — du gel, du cousin de Bennecourt qui a vu passer trois barques montantes chargées on ne sait de quoi, du sanglier qui a fouillé les clôtures. Puis on se couchera tous ensemble sur la paillasse commune, sous les peaux et les couvertures de laine, les enfants au milieu, là où c'est chaud. La nuit sera longue de quatorze heures. On ne la veillera pas : la graisse de la lampe aussi se compte.

Intérieur d'une maison paysanne carolingienne, famille autour du foyer central un soir d'hiver
Le foyer central, cœur de la maison : lumière, chaleur et cuisine dans l'unique pièce commune (évocation)

IV. Grandir au confluent : enfance, jeux, éducation

Naître, d'abord, est une aventure. On accouche à la maison, entre femmes — la matrone du hameau, les voisines, la belle-mère — sur la paille, dans la chaleur du foyer. La mortalité des mères en couches est effrayante ; celle des nouveau-nés l'est plus encore : les historiens estiment qu'un enfant sur quatre ou sur trois meurt avant sa première année, et près d'un sur deux avant l'âge adulte. C'est la donnée fondamentale de ce monde, celle qui explique tout le reste : les familles nombreuses, les remariages rapides, et la hâte du baptême — on porte l'enfant à l'église dans les jours qui suivent la naissance, car un enfant mort sans baptême est, dans les croyances du temps, un enfant perdu deux fois.

Ceux qui survivent grandissent vite et libres, au moins quelques années. L'archéologie, qui est souvent muette sur la tendresse, a pourtant sauvé les jouets : des osselets — les vraies phalanges de mouton, jeu universel de l'Antiquité au XXe siècle — des dés en os, des plateaux de marelle assise (la « mérelle », notre futur jeu du moulin) gravés à la pointe sur des pierres plates ou des tuiles, des toupies de bois, des petits animaux et des poupées de bois ou de chiffon dont quelques épaves ont survécu dans les sites gorgés d'eau. Et l'hiver, quand les bras morts de la Seine et les prairies inondées de l'Epte gelaient, les enfants — et les adultes — chaussaient des patins d'os : des métatarses de cheval ou de bœuf polis par l'usage, percés et liés sous les semelles, sur lesquels on glisse en s'aidant d'un bâton ferré. On en a retrouvé des centaines dans toute l'Europe du Nord ; c'est peut-être, de tous les objets du haut Moyen Âge, celui qui rend le passé le plus proche : des enfants qui rient sur la glace.

patins-os-epte-gelee

LEs enfant profitent des hivers rigoureux pour s'eesayer au patinage a glace, avec des patins en os

L'école, elle, est un idéal plus qu'une réalité. En 789, l'Admonitio generalis de Charlemagne ordonne « que l'on crée des écoles pour apprendre à lire aux enfants », dans chaque monastère, dans chaque évêché — les fameux « psaumes, notes, chant, comput et grammaire ». La réforme est réelle et ses effets durables, mais elle concerne les futurs clercs et les fils de l'aristocratie ; le fils d'Aldric, à Gommecourt, n'apprendra jamais ses lettres. Son école à lui est le champ, l'étable et la haie : à six ou sept ans, il garde les oies ; à huit, les porcs à la glandée ; à dix, il mène les bêtes à l'attelage pendant que son père tient l'araire ; à quatorze, il fauche presque comme un homme. Les filles suivent le même cursus auprès de leur mère : le jardin, la traite, la quenouille dès que les mains sont assez sûres, puis le métier à tisser. Ce que l'on transmet n'est pas rien : c'est un savoir immense et entièrement oral — les cent gestes, les saisons, les plantes qui soignent et celles qui tuent, les prières, les contes de la veillée, la mémoire des familles.

Une seule fois dans tout le IXe siècle, une voix de mère nous est parvenue directement — et c'est un document bouleversant. Entre 841 et 843, une grande aristocrate nommée Dhuoda, épouse délaissée du marquis Bernard de Septimanie, écrit pour son fils Guillaume, âgé de seize ans et retenu en otage politique à la cour du roi, un « manuel » — le Liber manualis — pour l'éduquer de loin, à l'encre, puisqu'elle ne peut plus le faire de voix. Elle y parle de Dieu, des devoirs envers le père, le roi, les pauvres ; mais surtout elle y parle comme une mère : « Malgré tous mes soucis, faire en sorte que tu deviennes un homme accompli est mon plus grand désir... J'entends la plupart des femmes se réjouir de vivre auprès de leurs enfants dans ce monde ; et moi, ta mère Dhuoda, je suis loin de toi, mon fils Guillaume. » Rien de tel n'a jamais été écrit pour un fils de paysan — mais on peut parier que la substance de l'inquiétude, elle, était la même dans toutes les maisons, y compris celles du confluent. L'histoire ajoutera sa cruauté : Guillaume sera exécuté à vingt-trois ans dans les guerres qui déchirent alors l'empire.

V. Hommes, femmes, maisonnées

Le mariage paysan du IXe siècle est d'abord une affaire d'alliance entre deux familles et deux patrimoines — si modestes soient-ils. On se marie dans un horizon très proche : le hameau, la paroisse, les terroirs voisins ; les registres de Saint-Germain-des-Prés montrent des tenanciers dont les conjoints viennent presque tous de quelques kilomètres à la ronde. L'Église, au IXe siècle, est en train d'imposer sa doctrine — consentement des époux, indissolubilité, prohibitions de parenté de plus en plus larges — contre des pratiques anciennes plus souples ; mais le mariage reste avant tout un contrat conclu entre maisonnées, avec sa dot apportée par la famille de l'épouse et le morgengabe, le « don du matin », que le mari constitue à sa femme et qui demeure son bien propre. Ce détail juridique, hérité des lois germaniques, compte : une veuve garde son douaire, et les veuves — nombreuses, car les hommes meurent tôt — sont souvent, dans les inventaires, des cheffes d'exploitation de plein exercice.

Le partage du travail, lui, est net et complémentaire. À l'homme les champs, l'attelage, le bois, la corvée sur la réserve du maître. À la femme la maison — c'est-à-dire une entreprise entière : le jardin qui nourrit, la basse-cour, la traite et les fromages, le brassage de la cervoise, la conservation — saler, fumer, sécher — et surtout le textile. Filer, d'abord : la quenouille et le fuseau ne quittent pas les mains des femmes, on file en marchant, en gardant les bêtes, à la veillée, car il faut des heures de filage pour une heure de tissage. Tisser ensuite, sur le métier vertical à pesons dressé dans le fond de cabane. L'archéologie est ici formelle : les fusaïoles — ces petits volants d'inertie de terre cuite ou d'os enfilés sur le fuseau — et les pesons de terre crue qui tendaient les fils de chaîne sont, avec les tessons, les objets les plus fréquents des sites du haut Moyen Âge. Sur les grands domaines, le textile est même organisé en atelier : le gynécée (genicium), où des femmes de condition servile tissent pour le maître — le capitulaire De villis ordonne qu'on leur fournisse « le lin, la laine, la guède, la garance, les peignes à laine, les chardons, le savon et les autres menues choses ».

Reste la question des statuts, et il faut la regarder en face : ce monde n'est pas un monde d'hommes libres. Au sommet de la pyramide paysanne, les libres (ingenui) — qui doivent le service militaire et répondent devant le tribunal public ; en dessous, les lides ou demi-libres ; en bas, les serfs (servi), qui sont juridiquement des choses : on les vend, on les donne, on les échange avec la terre ou sans elle. Le polyptyque d'Irminon les recense froidement, avec leurs noms et leurs enfants. La servitude carolingienne n'est plus tout à fait l'esclavage antique — le serf a une famille reconnue, une tenure, une vie religieuse ; l'Église interdit de le tuer — mais la frontière est ténue, et le grand marché aux esclaves fonctionne toujours aux marges de l'empire : nous le retrouverons, tragiquement dynamisé, avec les Vikings.

📖 SCÈNE DE VIE : La journée de Plectrude
Hameau de la vallée de l'Epte, un jour d'octobre 875

Elle est debout avant le jour, comme toujours. Premier geste : souffler sur les braises couvertes de cendre la veille, nourrir le feu de brindilles — une maison où le feu meurt est une maison en deuil, et il faudrait aller quémander la braise chez la voisine. Puis le puits, deux seaux, le bois d'épaule qui scie la nuque ; la traite des chèvres ; le lait versé dans la terrine à crème. Les enfants émergent de la paillasse ; elle distribue la bouillie d'hier, réchauffée, pousse l'aîné vers les porcs — c'est la glandée, il passera le jour sous les chênes de la côte — et attache la petite dernière sur sa hanche.

La matinée est au jardin : arracher les raves avant les gelées, couper les derniers choux, mettre les poireaux en jauge. À midi, elle porte le pain et le fromage à son homme, qui laboure aujourd'hui la terre du maître — trois jours cette semaine, la corvée d'automne ne discute pas. En revenant, elle s'arrête au lavoir de la rivière, où les femmes battent le linge et les nouvelles : la fille du meunier se marie après la Saint-Martin, et l'on dit qu'à Bonnières un colporteur a vendu des aiguilles de fer fines comme des cheveux.

L'après-midi appartient à la laine. Dans la demi-obscurité de la cabane à tisser, à demi enterrée, où la terre garde une humidité qui rend les fils dociles, le grand métier vertical est dressé contre la paroi : deux montants, une traverse, et la nappe des fils de chaîne tendus par une rangée de pesons d'argile qui s'entrechoquent doucement, comme des cloches sourdes, à chaque passage de la trame. Plectrude tisse debout, en tassant les fils vers le haut avec une batte de bois poli par trois générations de paumes. C'est la pièce d'hiver, celle qui habillera la maisonnée — et la pièce due au maître, car le manse doit aussi sa toile. Ses doigts travaillent seuls ; sa tête, pendant ce temps, compte : les setiers de grain qui restent, les fromages de la claie, les œufs dus à la Saint-Martin, les semaines d'ici la soudure. Le soir, après la soupe, quand tout dort, elle filera encore, la quenouille calée sous le bras gauche, le fuseau tournant au bout du fil comme une petite planète. Elle s'endormira la dernière. Elle s'est levée la première. Personne, jamais, n'écrira son nom — celui-ci est inventé. Mais les pesons de son métier, eux, sont peut-être encore dans la terre, quelque part sous les vergers de la vallée.

Femme tissant sur un métier vertical à pesons dans une cabane semi-enterrée carolingienne
Le métier vertical à pesons, dressé dans la pénombre d'un fond de cabane (évocation)

VI. S'habiller

Une précaution de méthode s'impose ici. Nos plus belles sources régionales sur le costume — les tombes habillées des nécropoles mérovingiennes de la vallée de Seine, avec leurs fibules, leurs plaques-boucles damasquinées et leurs colliers de perles — datent des VIe et VIIe siècles, soit deux bons siècles avant notre période. Elles disent un arrière-plan, une tradition vestimentaire franque ; elles ne décrivent pas la garde-robe de 860, d'autant qu'entre-temps la mode a changé et que les tombes, devenues « muettes », ne livrent plus rien. Pour le IXe siècle, il faut croiser les textes, les enluminures et quelques fragments textiles miraculés.

Le fond du costume, lui, est stable et commun à tous : pour les hommes, une chemise de lin (la chainse) portée à même la peau, une tunique de laine serrée à la ceinture et tombant aux genoux, des braies — l'ancêtre du pantalon, héritage gaulois et germanique que les Romains méprisaient — et des bandes molletières enroulées du genou à la cheville ; pour les femmes, une chemise de lin et une robe de laine longue, la tête couverte d'un voile dès le mariage. La différence entre le paysan et le seigneur n'est pas dans la forme : elle est dans la matière, la couleur et le nombre. Le paysan possède une tenue, peut-être deux, dans les laines écrues, brunes ou grises du troupeau ; ses pieds vont nus une partie de l'année, ou dans des chaussures de cuir cru. Le puissant superpose les tuniques fines, ajoute le manteau fermé d'une fibule précieuse, et surtout il porte de la couleur — car la couleur coûte : le rouge de la garance du jardin est accessible, le bleu de la guède demande un travail de teinturier, et certains rouges d'importation valent une fortune. Éginhard, le biographe de Charlemagne, nous a laissé la description du costume « national » franc que portait l'empereur — chemise et braies de lin, tunique bordée de soie, bandes molletières, veste de peau de loutre l'hiver, et l'épée au baudrier — en précisant que Charlemagne « rejetait les vêtements étrangers, fussent-ils très beaux » : même au sommet de l'empire, on s'habille comme un Franc.

L'hiver ajoute à tous les niveaux de la société sa couche commune : la peau et la fourrure — mouton retourné du berger, loutre et martre du puissant — et le capuchon de grosse laine foulée, presque imperméable, qui est peut-être le vêtement le plus important du paysan des vallées humides. Précisons enfin, contre une image tenace : ces gens ne sont pas en haillons. Le vêtement est pauvre mais entretenu, reprisé, transmis — il figure dans les héritages — et le dimanche, on porte « le beau », car l'église est aussi le lieu où l'on se montre.

VII. Artisans et échanges : le fleuve nourricier

Le hameau carolingien n'est pas autarcique — il ne l'a jamais été. Au cœur de ses échanges, un personnage : le forgeron. Lui seul sait faire naître et réparer ce qui ne se fait pas à la maison — les socs, les faucilles, les haches, les couteaux, les clous, les crémaillères. Le fer est cher, on ne jette rien : on reforge, on ressoude, on rétame, et un soc usé finit en couteaux. La forge est aussi, avec le four et le lavoir, l'un des lieux où le hameau se parle. Autour du forgeron gravitent les autres savoir-faire : le potier — dont les tessons constituent l'essentiel de ce que retrouvent les archéologues —, le charpentier, le tourneur qui fait les écuelles, le tonnelier, car c'est précisément à cette époque que le tonneau de bois cerclé achève de remplacer l'amphore pour le transport du vin.

Mais le grand artisan des échanges, ici, c'est le fleuve. La Seine carolingienne est une autoroute commerciale : le vin des coteaux descend vers les pays du Nord qui n'en produisent pas ; le sel de l'Atlantique et de la Manche remonte vers Paris et au-delà — denrée absolument vitale, seule garantie de conservation des viandes, des poissons et des fromages ; les meules de pierre, le fer, les céramiques fines circulent ; et sur les berges s'égrènent les portus, les points d'accostage et de rupture de charge. La région en conserve un exemple fouillé exceptionnel : aux Mureaux, en aval de Mantes, les archéologues ont mis au jour un établissement du IXe siècle installé sur l'ancien port romain — constructions de bois densément alignées, appontements de bois posés sur les quais antiques, enceinte fossoyée — un petit maillon de ce grand commerce de l'Europe du Nord-Ouest que les Vikings, précisément, connaissaient très bien : on ne pille que les fleuves riches. Rien n'interdit de penser que des embarcadères plus modestes jalonnaient nos rives — à Clachaloze, dont toute l'histoire est fluviale, comme au pied de Bennecourt ou de La Roche-Guyon.

Sur ce fleuve marchand circule aussi la monnaie. Le système carolingien est simple et durable — une livre vaut vingt sous, un sou douze deniers, et seul le denier d'argent existe réellement en pièce ; les autres ne servent qu'à compter. Le paysan en voit peu, mais il en voit : il en doit quelques-uns au maître, il en tire de la vente d'un porc ou d'un sac de grain au marché. Et c'est ici que notre région entre dans la grande histoire monétaire : le 25 juin 864, à Pîtres — au confluent de la Seine, de l'Eure et de l'Andelle, à une quarantaine de kilomètres en aval de Gommecourt, juste après Les Andelys — Charles le Chauve promulgue le grand édit qui réforme la frappe du denier, la réserve à une poignée d'ateliers et punit les faux-monnayeurs. Le même édit ordonne la construction de ponts fortifiés pour barrer la Seine aux flottes normandes — celui de Pîtres/Pont-de-l'Arche, gardé par deux têtes de pont, sera le grand verrou du fleuve — et interdit, sous peine de mort, de vendre aux Normands des armes ou des chevaux. Un seul texte, trois urgences : la monnaie, le fleuve, l'ennemi. Tout le siècle tient dans cet édit signé à deux jours de barque de chez nous.

Il faut enfin nommer une marchandise dont le commerce carolingien et le commerce viking se partagent la honte : les êtres humains. L'empire chrétien interdit en principe de vendre des chrétiens aux païens et aux musulmans — l'interdiction, cent fois répétée, dit assez qu'elle est cent fois violée. Les captifs de guerre, les condamnés, les misérables vendus par leur propre famille dans les famines alimentent un trafic continental dont les Vikings, nous le verrons, deviendront au IXe siècle les plus grands pourvoyeurs.

📖 SCÈNE DE VIE : La barque de sel
Rive de Seine sous Clachaloze, fin d'après-midi de septembre 869

On l'a vue de loin, la voile carrée et sale, louvoyant contre le courant dans le grand bras. Le temps qu'elle touche la grève de galets, ils sont déjà une douzaine sur la rive — on descend toujours quand monte une barque, c'est plus fort que soi. Deux mariniers, le visage cuit, halent la proue au sec. La cargaison est sous les toiles : des sacs de sel gris de la baie, pris à Rouen sur un chaland de mer, et des meules de pierre du Rhin, et un ballot de peaux. Le maître de barque connaît la rive : il s'arrête à chaque hameau depuis Vernon, il sera à Mantes après-demain si Dieu et le vent le veulent.

Le marchandage commence, âpre et ritualisé. Le sel se paie en deniers — l'homme n'en démord pas, il montre la pièce qu'il veut, au monogramme du roi Charles, et flaire chaque denier qu'on lui tend depuis qu'un faux-monnayeur a été pris à Rouen. Faute d'argent, il prend aussi : trois fromages secs, un sac de noix, une pièce de toile que la femme d'en haut apporte pliée sur les bras. Autour, pendant ce temps, on fait ce qu'on fait sur toutes les grèves du monde : on demande les nouvelles. Et les nouvelles de l'aval, cette année-là, ont un goût de cendre. Le marinier parle bas, en surveillant le fleuve du coin de l'œil : des voiles ont été vues au-dessous de Rouen, nombreuses ; les moines de Jumièges dorment mal ; on dit que le grand pont que le roi fait bâtir à Pîtres n'est pas fini, et que ce qui n'est pas fini n'arrête rien.

Le mot n'a pas besoin d'être dit. Ici, tout le monde a dans l'oreille les récits des anciens — les années où les païens campaient sur l'île de Jeufosse, à une heure de marche en amont, et où l'on guettait chaque matin la fumée des fermes. Le vieux Teudon, qui était enfant alors, crache dans les galets. On charge le sel sur l'âne sans traîner. Quand la barque repousse au large, la grève se vide plus vite qu'elle ne s'était remplie, et plus d'un, ce soir-là, en soupant, tourne la tête vers la porte au moindre bruit du fleuve. Le fleuve nourrit. Le fleuve menace. C'est le même fleuve.

Barque marchande carolingienne accostée sur une grève de Seine, négoce du sel avec les villageois
Sur la grève : le sel de l'Atlantique, les meules du Rhin et les nouvelles de l'aval (évocation)

VIII. La guerre vécue d'en bas

Les raids eux-mêmes — les dates, les flottes, les sièges — sont racontés dans notre article dédié. Ce qui nous intéresse ici est autre chose : comment des paysans de la vallée ont vécu, dans leur chair et leur quotidien, un demi-siècle d'insécurité.

La première expérience est la fuite. Quand l'alerte monte du fleuve — une fumée, un cavalier, le tocsin d'une cloche — on n'a que quelques heures. On pousse les bêtes vers les bois du plateau, on enterre ce qui a de la valeur, on prend les enfants et l'on gagne les caches : les vallons boisés, les marais, les souterrains. Les plus spectaculaires des fuyards sont les moines : pendant des décennies, les communautés de la basse Seine — Jumièges, Saint-Wandrille et les autres — errent sur les routes de l'intérieur en emportant leur bien le plus précieux, les châsses de leurs saints. Ces « translations de reliques », que les textes ecclésiastiques décrivent avec soin, dessinent une carte de la peur : les saints de Normandie remontent la Seine, l'Oise, gagnent Paris, la Bourgogne, la Flandre. Un moine réfugié de Noirmoutier, Ermentaire, écrit vers 860 la plainte la plus célèbre du siècle : le nombre des navires croît sans fin, la foule des Normands ne cesse de grossir, partout les chrétiens sont massacrés, brûlés, pillés — « ils prennent toutes les villes au passage, et nul ne leur résiste ». Il faut lire ce cri pour ce qu'il est — celui d'un homme deux fois chassé de son monastère, qui n'a aucune raison de nuancer — mais aussi pour ce qu'il dit du sentiment général : celui d'un fléau que rien n'arrête.

moines-fuite-reliques

Les moines fuient devant le danger, emportant leurs précieux reliquaires

La deuxième expérience est celle de l'impôt de la peur. À partir de 845 — quand Charles le Chauve, pour sauver Paris, verse à la flotte de Ragnar 7 000 livres d'argent — la royauté prend l'habitude d'acheter le départ des flottes : c'est le danegeld, le « tribut danois », levé à plusieurs reprises dans la seconde moitié du siècle. Or ces sommes colossales, il faut bien les prendre quelque part : sur les trésors d'églises, que l'on fond, et sur le pays, que l'on taxe. Chaque manse de l'empire contribue. Autrement dit : le paysan de la vallée paie les Vikings, même quand il ne les voit pas. Il les paie aussi plus directement, par les rançons : les hommes d'importance capturés sont monnayés — en 858, l'abbé de Saint-Denis Louis, petit-fils de Charlemagne, capturé avec son frère, n'est libéré que contre une rançon énorme, plusieurs centaines de livres d'or et des milliers de livres d'argent selon les Annales de Saint-Bertin, pour laquelle on pressure églises et fidèles de tout le royaume. Quant aux captifs sans valeur d'échange, leur sort est plus sombre encore : ils partent vers les marchés aux esclaves.

Que fait le pouvoir ? D'abord peu, occupé qu'il est à ses guerres fratricides — puis il fortifie. L'Édit de Pîtres et ses ponts fortifiés, dont nous venons de parler, finiront par donner des résultats : le pont de Pont-de-l'Arche gênera réellement les flottes dans les années 870. Mais l'épisode le plus révélateur — et le plus glaçant — de toute la période se joue en 859, et il ne concerne pas la défense royale. Cette année-là, rapportent les Annales de Saint-Bertin, les paysans « d'entre Seine et Loire » font ce que personne ne fait pour eux : ils se défendent. Ils forment entre eux une association jurée — le texte dit une coniuratio — et combattent les Danois de la Seine. Ils sont alors massacrés... non par les Vikings, mais « par nos grands », par la noblesse franque, « parce que leur association s'était faite sans autorité ». La phrase, sèche, en dit long : aux yeux des puissants du IXe siècle, des paysans armés et organisés — même contre l'ennemi commun — sont plus dangereux que les païens eux-mêmes. On songera à cette coniuratio écrasée, bien plus tard, en lisant l'histoire des jacqueries.

📖 SCÈNE DE VIE : Les comptés
Île de Jeufosse, août 858

On les a fait asseoir sur la grève de l'île, les mains liées devant eux, une trentaine, raflés en trois jours entre le fleuve et le plateau. Autour, le camp vit sans leur prêter plus d'attention qu'à du bétail : des hommes du Nord calfatent une coque, d'autres font rôtir un mouton qui était encore avant-hier dans un pré de Freneuse, un forgeron redresse des fers sur une enclume de fortune. Winebaud, dix-sept ans, fils du forgeron du hameau, regarde ce forgeron-là malgré lui — les gestes sont exactement ceux de son père, et c'est peut-être ce qui l'effraie le plus : ces démons travaillent le fer comme des hommes.

Vers midi commence ce que les captifs ne comprennent pas d'abord : le tri. Un chef parcourt les rangs avec un homme qui parle un peu la langue romane — un Frison, disent les autres, un marchand qui sait ce que vaut chaque chose et chaque être. Le prêtre de la paroisse voisine est mis à part tout de suite : un prêtre, ça se rachète, l'Église paiera. Deux fils de fermes solides sont mis du même côté — leurs parents gratteront les fonds de coffres, vendront une vache, emprunteront au maître ; le Frison sait déjà combien demander, pas trop, juste ce qu'un rachat peut donner. Winebaud est poussé dans ce groupe-là : fils d'artisan, on paiera. De l'autre côté vont les autres — les trop pauvres, les inconnus, ceux dont personne ne viendra répondre. Une fille de la vallée, quinze ans peut-être, que Winebaud connaît de vue pour l'avoir croisée aux vendanges, est de ceux-là. Elle ne pleure plus depuis la veille. Ceux-là descendront le fleuve avec la prochaine flottille, vers Rouen où l'on vend, et de Rouen vers où le vent voudra — l'Irlande, le Danemark, ou ces marchés du bout du monde où l'argent a des écritures qu'aucun chrétien ne lit.

Winebaud rentrera, lui. À la Saint-Michel, contre un sac de deniers réunis par trois hameaux, où son père a mis tout le prix de son fer et le curé le tronc de l'église. Il vivra vieux, reprendra la forge, racontera peu. Mais chaque automne, aux vendanges, il cherchera des yeux dans les rangs de vigne un visage qui n'y sera jamais — et quand, bien plus tard, ses petits-enfants demanderont pourquoi on sonne la cloche dès qu'une voile inconnue monte le fleuve, il répondra seulement : parce qu'on compte. Eux ne comptaient pas la valeur des choses, mais celle des gens — et c'est nous qu'ils comptaient.

Captifs francs assis sur la grève de l'île de Jeufosse sous la garde de guerriers scandinaves
Sur la grève de Jeufosse : le tri des captifs — rançon pour les uns, marchés lointains pour les autres (évocation)

L'archéologie ajoute à ces textes sa propre trace de la peur : les trésors enfouis. Partout où passent les flottes, la numismatique enregistre des pics d'enfouissement de monnaies — ces pots de deniers cachés sous un seuil ou au pied d'un arbre « en attendant que ça passe », et jamais récupérés parce que leur propriétaire n'est pas revenu. Chaque trésor monétaire du IXe siècle retrouvé dans une vallée fluviale est, statistiquement, la signature d'un drame.

IX. Mourir au confluent

La mort est partout dans ce monde — nous avons dit la mortalité des enfants, celle des mères, les famines, les fers de la guerre — et pourtant c'est précisément à notre période qu'elle devient presque invisible pour l'archéologue. Le paradoxe mérite explication, car il commande toute la documentation.

Aux VIe et VIIe siècles, les Francs enterraient leurs morts habillés et équipés : les femmes avec leurs fibules, leurs colliers, leurs châtelaines, les hommes parfois avec leurs armes, dans ces grandes nécropoles en rangées qui font l'objet de notre article sur les nécropoles mérovingiennes. C'est ce mobilier qui permet de dater les tombes, de sexer les défunts, de lire les statuts. Or, au cours du VIIIe siècle, cette pratique s'éteint : sous l'influence conjuguée de l'Église, de l'évolution des mentalités et sans doute de la simple économie — un sax ou une fibule d'argent valent cher aux vivants — on se met à enterrer les morts en linceul, sans rien. Au IXe siècle, la transition est achevée : la tombe type est une simple fosse, ou un coffrage de pierres ou de plâtre, orientée tête à l'ouest pour que le mort, au jour du Jugement, se lève face au soleil levant — et vide de tout objet. Pour l'archéologue, ces tombes « muettes » sont presque indatables sans analyses coûteuses ; voilà pourquoi le IXe siècle funéraire est si mal connu, ici comme ailleurs.

L'autre grande mutation est celle du lieu. Les nécropoles mérovingiennes étaient à l'écart des habitats, sur les pentes et les rebords de plateau ; le haut Moyen Âge finissant les abandonne, et les morts déménagent : ils viennent se serrer autour de l'église, dans l'enclos consacré — c'est la naissance du cimetière paroissial, ad sanctos, « auprès des saints », dont les reliques de l'autel protègent le sommeil des défunts. Ce déplacement des morts accompagne et précède celui des vivants : bien souvent, c'est l'église et son cimetière qui fixent l'emplacement du village en formation. Le cimetière qui entoure encore, ou entourait hier, tant d'églises de nos communes — celle de Gommecourt comme les autres — est l'héritier direct de cette révolution silencieuse de l'an 800-1000.

Quant au deuil lui-même, les textes ne nous montrent guère que celui des grands — messes de funérailles, aumônes, et ces extraordinaires « livres de vie » où les monastères notaient des milliers de noms à commémorer dans la prière. Mais l'essentiel vaut pour tous : au IXe siècle, la mort d'un chrétien déclenche une mécanique de prières — la veillée du corps à la maison, le convoi, la messe, puis la mémoire entretenue aux anniversaires — dont notre expression « faire dire une messe » est le lointain écho. Pour la vallée, les données locales restent minces, on l'a compris : quelques sarcophages signalés anciennement, des tombes sous les églises, rien de fouillé en contexte. Là encore, l'absence de fouille n'est pas l'absence des morts : ils sont là, sous les chevets et les places, par milliers.

Ce monde funéraire chrétien — sobre, orienté, désarmé — va maintenant nous servir de miroir. Car à quelques jours de navigation vers le nord, au même moment, on enterre tout autrement.

X. L'autre monde : vivre à la scandinave

Qui étaient-ils, ceux que nos textes appellent indistinctement les Normands, les païens, les pirates ? Des hommes du Nord — Danois pour la plupart, sur la Seine — issus d'un monde que nous connaissons aujourd'hui assez bien, par l'archéologie scandinave, les sagas tardives et les récits des voyageurs arabes et francs. Un monde paysan et marin à la fois, sans villes ou presque, sans roi stable, sans écriture au sens plein — les runes gravent des noms, pas des livres — et pourtant techniquement éblouissant : ses navires sont les plus parfaits que l'Europe ait connus. Prendre ce monde au sérieux, dans sa vie quotidienne, c'est comprendre ce qui s'est réellement installé sur l'autre rive de l'Epte après 911.

La société scandinave se dit elle-même en trois mots : le jarl, le karl, le thrall — le chef, l'homme libre, l'esclave. Un poème norrois tardif, le Rígsþula, en fait même une généalogie mythique où un dieu engendre successivement les trois conditions. La colonne vertébrale de ce monde est le karl : un paysan libre, propriétaire de sa ferme, portant les armes, siégeant au thing — l'assemblée des hommes libres qui dit le droit et juge les conflits. C'est une différence structurelle avec le monde franc : là où le paysan carolingien est un tenancier encadré par un maître, le bóndi scandinave est un propriétaire encadré par une assemblée. Il ne faut pas idéaliser — les grands dominent le thing comme partout — mais cette culture de l'homme libre en armes explique bien des choses, jusqu'à la morgue des envoyés normands face aux rois francs.

En bas, le thrall. L'esclavage scandinave est massif, banal, central dans l'économie : le thrall laboure, bûcheronne, moud le grain — la meule à bras est proverbialement le travail de l'esclave — et sa maîtresse dispose de servantes captives. On devient thrall par la naissance, par les dettes, et surtout par la razzia : c'est ici que la vie quotidienne scandinave rejoint tragiquement la nôtre, car une part essentielle du « commerce » viking est la traite des êtres humains. Les captifs des raids — Francs, Anglo-Saxons, Irlandais, Slaves — sont triés : les uns rançonnés, les autres vendus sur les grands marchés du Nord, Hedeby au Danemark, Birka en Suède, Dublin en Irlande, et jusqu'à Rouen, dont les sources signalent qu'elle fut au Xe siècle une plaque tournante du trafic. Il faut le dire sans détour : des habitants de nos vallées ont fini leur vie comme esclaves, à moudre du grain dans une ferme du Jutland ou revendus sur un marché d'Orient contre de l'argent — cet argent des dirhams arabes que l'on retrouve par tonnes dans les trésors scandinaves. L'affranchissement existe, il est même fréquent après une génération ou deux ; il n'ôte rien au tableau.

Au-dessus de cette société veillent des dieux qui ne ressemblent en rien au Dieu des moines : Thor au marteau, dieu du tonnerre, des paysans et des marins, de loin le plus populaire ; Odin le borgne, dieu des chefs, des poètes et des pendus ; Freyr et Freyja pour la fécondité des champs et des couples. Pas de clergé, pas d'églises, pas de dogme : le paganisme nordique est une religion domestique et contractuelle. On honore les dieux comme on honore un chef puissant — par des dons, pour obtenir des retours — lors des blót, les sacrifices : on immole des animaux (chevaux, porcs, bœufs), on en asperge de sang les autels et les participants, puis on banquette de la viande consacrée en buvant aux dieux, aux ancêtres et aux morts. Les grandes fêtes scandent l'année — à l'automne, au cœur de l'hiver (le jól, dont notre « Noël » scandinave, Yule, garde le nom), au printemps pour la victoire. Les sources chrétiennes et certains témoignages comme celui du voyageur arabe Ibn Fadlan sur les Rus' décrivent aussi des sacrifices humains — captifs ou esclaves — lors de funérailles princières ou de crises graves : pratique réelle mais exceptionnelle, que l'archéologie confirme ponctuellement, et qu'il ne faut ni gommer ni généraliser.

L'amulette dit tout de cette religiosité pratique : des centaines de petits marteaux de Thor en argent ou en fer ont été retrouvés dans le monde viking, portés au cou exactement comme la croix chrétienne — et l'on connaît, trouvaille extraordinaire faite au Danemark, le moule d'un artisan fondeur qui produisait les deux à la fois : des croix et des marteaux, côte à côte dans la même pierre tendre. L'orfèvre du Xe siècle ne choisissait pas ses clients ; ses clients, eux, choisissaient — ou ne choisissaient pas : bien des Scandinaves christianisés portèrent longtemps les deux, par prudence. On ne congédie pas Thor du jour au lendemain.

Le rapport aux morts, enfin, est l'exact inverse du nôtre : là où le chrétien du IXe siècle s'enterre nu dans un linceul, le païen scandinave part équipé. Crémations avec dépôt sous tumulus, inhumations habillées avec armes, outils, bijoux, chevaux, chiens — et, pour les plus grands, le bateau-tombe : le défunt installé dans son navire, entouré de ses biens, brûlé ou enterré sous un tertre, car la mort est un voyage et l'on ne voyage pas les mains vides. Or ici, l'archéologie normande réserve une surprise de taille : sur le sol de la future Normandie, les tombes scandinaves caractérisées se comptent sur les doigts d'une main — la plus fameuse étant la sépulture féminine de Pîtres, encore elle, avec ses deux broches ovales typiquement nordiques ; pour un vrai bateau-tombe, il faut aller jusqu'à l'île de Groix, en Bretagne. Cette rareté est un des grands arguments du débat sur la colonisation : elle suggère des colons peu nombreux, vite convertis, vite fondus — nous y reviendrons dans la dernière section.

Un mot encore sur les femmes du Nord, car la différence avec le monde franc est réelle, à défaut d'être le girl power que l'imagerie contemporaine y projette. La femme libre scandinave peut demander le divorce — les sagas en donnent des procédures précises — récupérer sa dot, hériter dans certains cas, et elle règne pleinement sur l'économie domestique : le symbole de son autorité est le trousseau de clés porté à la ceinture, que l'on retrouve dans les tombes féminines. Maîtresse de ferme, elle dirige seule pendant les mois où les hommes sont en expédition — ce qui, sur les rives de la Seine des années 850, signifie que les fermes danoises tournaient pendant que leurs hommes campaient à Jeufosse. Quant aux « guerrières vikings », la prudence s'impose : la fameuse tombe de Birka, dont l'occupante entourée d'armes s'est révélée être génétiquement une femme, fait toujours débat — une femme enterrée avec des armes n'est pas nécessairement une femme qui a combattu, le mobilier funéraire parlant autant du statut que du vécu.

Et puis il y a le mariage — et c'est peut-être ici que la culture scandinave a laissé sa trace la plus durable dans l'histoire de France et d'Angleterre. À côté du mariage en bonne et due forme, les mœurs nordiques reconnaissent l'union more danico, « à la manière danoise » : un concubinage stable et public avec une frilla, femme de rang souvent inférieur, dont les enfants ne portent aucune flétrissure — ils héritent, commandent, règnent, si le père les reconnaît. Les clercs chrétiens y voient de la bigamie et de la fornication ; les Normands de la première génération n'en ont cure. Or regardons la dynastie née en 911 : Guillaume Longue-Épée, fils de Rollon et de la frilla Poppa ; Richard Ier, fils de Guillaume et de la frilla Sprota ; et à la génération des arrière-petits-fils, un certain Guillaume, fils de Robert le Magnifique et d'Arlette (Herleva), fille de bourgeois de Falaise unie au duc à la danoise — Guillaume que toute l'Europe appellera le Bâtard, jusqu'à ce qu'un jour d'octobre 1066, à Hastings, il gagne le droit d'être appelé le Conquérant. La coutume matrimoniale rapportée par les drakkars a littéralement fabriqué la lignée ducale de Normandie : sans le more danico, pas de Guillaume — et pas d'Angleterre normande.

Terminons par un trait plus léger, mais documenté : ces féroces païens étaient... propres. Les fouilles de tout le monde viking livrent en abondance des peignes d'os et de bois de cerf, finement dentés, des pinces à épiler, des cure-oreilles ; le samedi se dit en vieux norrois laugardagr, « le jour du bain » — un bain hebdomadaire, quand l'Occident chrétien se méfie de l'eau. Un chroniqueur anglais tardif, Jean de Wallingford, au XIIIe siècle, se plaindra rétrospectivement que les Danois d'Angleterre, « à force de se peigner chaque jour, de se baigner chaque samedi et de changer souvent de vêtements », séduisaient les femmes des Anglais. Le témoignage vaut ce que valent trois siècles de distance et une solide rancune nationale — c'est une réputation qu'il enregistre, pas un fait qu'il observe — mais la réputation concorde avec les peignes : dans la séduction comme au combat, l'homme du Nord soignait son équipement.

📖 SCÈNE DE VIE : Le sang d'automne
Une ferme de la rive normande de l'Epte, octobre 928

La ferme est neuve — dix-sept ans, l'âge de la Normandie elle-même. Ketill l'a bâtie à la franque, en torchis et chaume, car on bâtit avec le pays ; mais la longue salle unique, le foyer en fosse allongée, les bancs de terre battue le long des murs, c'est le Danemark qui les a dessinés dans sa mémoire. Ce soir, les portes sont closes et la maisonnée rassemblée : les fils, la bru franque — baptisée, elle, et qui se signe discrètement dans l'ombre —, les deux valets, la vieille Åsa qui a fait la traversée. C'est la nuit des vetrnætr, les nuits d'hiver, comme on les tenait là-bas. Le porc choisi a été saigné au crépuscule, proprement, dans l'écuelle de bois réservée.

Ketill trempe le rameau de coudrier dans le sang et en asperge le pilier du haut-siège, le seuil, puis le front de chacun, en murmurant les mots que son père murmurait : à Thor pour que la terre nouvelle porte, aux dises de la famille pour que la bru accouche bien à la Chandeleur, aux morts restés dans les tertres du Jutland, si loin qu'aucune tombe d'ici ne les rappelle. Puis la viande consacrée bout dans le chaudron, la cervoise passe de main en main, et l'on boit les coupes rituelles — aux dieux, aux ancêtres, aux absents. Ce n'est pas un grand blót de roi, avec ses chevaux immolés et sa foule ; c'est un blót de ferme, discret comme une veillée, et d'ailleurs il vaut mieux : le duc Guillaume, fils de Rollon, est chrétien de fraîche date et chatouilleux, et l'évêque de Rouen a des oreilles jusque dans les campagnes.

Ketill lui-même a reçu l'eau du baptême, il y a dix ans, avec toute sa troupe, un dimanche, en chemise blanche — c'était la condition pour la terre, et la terre vaut bien une messe. Il ne voit pas la contradiction, et c'est peut-être cela le plus important à comprendre : dans le monde d'où il vient, on n'abandonne pas un dieu, on en ajoute. Le Christ des Francs est fort, ses maisons de pierre le prouvent ; Thor est ancien, et la foudre tombe encore. Sous sa chemise, au bout du même lacet de cuir, Ketill porte les deux : la petite croix offerte au baptême, et le marteau de fer forgé par son grand-père. Ses petits-enfants, dans cinquante ans, ne porteront plus que la croix, parleront roman, doteront l'église — l'un d'eux, peut-être, sera prêtre. Et il ne restera du vieux monde que quelques mots de mer, des noms de lieux sur l'autre rive, et, dans le sang des ducs, une certaine façon de ne pas demander la permission.

Blót domestique discret dans une ferme scandinave de Normandie, famille rassemblée autour du foyer
Un blót de ferme, entre deux mondes : la croix au cou, le marteau sous la chemise (évocation)

XI. Après 911 : des pillards aux voisins

Le traité de 911 — raconté en détail dans notre article dédié — installe donc, à un gué de chez nous, ce monde scandinave que nous venons de décrire. Que devient-il au contact du nôtre ? La réponse tient en un mot que les historiens de la Normandie emploient tous : une dissolution — rapide, presque sans équivalent dans l'histoire des migrations.

Le premier fait est démographique : les colons furent peu nombreux. Quelques milliers d'hommes probablement, très inégalement répartis — beaucoup dans le pays de Caux, la basse Seine et le Cotentin, très peu vers l'Epte, où la toponymie scandinave se raréfie jusqu'à presque disparaître. C'est ce que montre la carte des noms en -tot (la ferme), -bec (le ruisseau), -beuf (la cabane), -fleur (la crique) : dense vers la mer, elle s'éteint en amont de Rouen — nous en parlons dans notre article sur la toponymie de Gommecourt et de ses environs. Sur l'autre rive de l'Epte, face à Gommecourt, il n'y eut sans doute jamais de peuplement danois massif : plutôt une nouvelle aristocratie, des garnisons, quelques fermes de vétérans — un encadrement scandinave sur une population franque restée en place. Pour le paysan de Gasny ou de Fourges, le lendemain de 911 ressembla fort à la veille : mêmes champs, même église, mêmes saints — seul le maître avait changé, et encore le nouveau s'empressa-t-il de gouverner comme l'ancien, avec les mêmes cadres carolingiens.

Le deuxième fait est linguistique, et une anecdote fameuse le résume. Vers 940, rapporte Dudon de Saint-Quentin, le duc Guillaume Longue-Épée veut faire apprendre le danois à son jeune fils Richard : or il doit l'envoyer à Bayeux, « parce qu'à Rouen on ne parle plus que le roman ». Une génération — une seule — après 911, la langue des conquérants recule déjà jusque dans leur capitale. L'anecdote vient de Dudon, dont on va dire dans un instant tout ce qu'il faut penser comme historien de cour ; mais sur ce point, tout la corrobore : le norrois s'éteint en Normandie en deux ou trois générations, ne laissant au dialecte normand qu'un legs lexical — remarquablement concentré dans le vocabulaire de la mer et de la côte, là où les nouveaux venus étaient irremplaçables. Beaucoup de ces mots navigueront ensuite jusqu'au français : vague, crique, quille, hauban, turbot, homard, duvet... Le paysan normand, lui, continua de nommer son araire et son blé en roman : on n'emprunte que ce qu'on ne sait pas déjà dire.

Les mariages firent le reste. Faute de femmes scandinaves en nombre — les expéditions étaient des affaires d'hommes — les colons épousèrent des Franques, à la chrétienne ou more danico ; dès la deuxième génération, les mères, les nourrices et donc la langue et la religion des enfants étaient franques. La conversion officielle, elle, fut immédiate — Rollon reçut le baptême dès 912 — et sincèrement approfondie en deux générations : Richard Ier finirait en refondateur d'abbayes. Mais officielle ne veut pas dire totale, et les sources gardent la trace des résistances : des retours au paganisme lors des crises politiques des années 940, des campagnes restées longtemps mal encadrées — et une anecdote extraordinaire concernant Rollon lui-même. Le chroniqueur limousin Adémar de Chabannes, écrivant au début du XIe siècle, rapporte qu'aux approches de la mort (932-933), le vieux duc aurait fait décapiter des captifs chrétiens en sacrifice aux dieux qu'il avait servis — la tradition parle de cent prisonniers — tout en faisant distribuer, dans le même temps, une grande quantité d'or aux églises de Normandie. L'anecdote est douteuse, et il faut le dire nettement : Adémar écrit loin de la Normandie, un siècle après les faits, dans un milieu qui n'aime pas les Normands, et Dudon — payé, il est vrai, pour l'inverse — dépeint un Rollon finissant en quasi-saint. Mais qu'elle soit vraie ou fabriquée, elle est précieuse : elle prouve qu'au XIe siècle encore, on trouvait plausible qu'un prince normand de la première génération ait servi deux autels — et le double geste qu'elle décrit, le sang pour Thor et l'or pour le Christ, est exactement celui de notre Ketill de la scène précédente, porté à l'échelle d'un duc. La conversion des cœurs fut l'affaire d'un demi-siècle ; celle des façades, d'un dimanche.

Restait à gouverner. Et sur ce point, la jeune Normandie se fit très vite une réputation qui étonna les contemporains : celle d'un pays d'ordre — brutal, mais d'ordre — contrastant avec l'anarchie du royaume franc voisin. C'est cette réputation que met en scène la plus belle légende de la Normandie naissante.

⚖️ FOCUS : L'ordre normand selon Dudon — le bracelet d'or et le laboureur pendu

Écoutons d'abord la légende, telle que la rapportent Dudon de Saint-Quentin puis Guillaume de Jumièges. Rollon, devenu prince, impose à son duché une paix de fer : il proclame que les paysans peuvent laisser leurs outils aux champs, sans surveillance, la nuit — quiconque les volera répondra sur sa vie, et le duc lui-même dédommagera les victimes. Un laboureur, confiant, laisse donc son araire et ses ferrements au sillon. Sa propre femme, flairant l'aubaine, les dérobe en cachette ; le mari, de bonne foi, va réclamer au duc la compensation promise, et la touche. Puis l'enquête — Dudon précise que les suspects furent soumis au jugement de Dieu — confond la voleuse. Rollon fait alors pendre les deux époux : la femme pour le vol, le mari « pour n'avoir pas su gouverner sa femme », alors qu'il eût pu, dit le texte, la corriger et l'amener à réparation. Et Dudon d'ajouter le tableau final : la terreur fut telle que le duc put faire suspendre à un chêne un bracelet d'or — trois ans durant, nul n'osa y porter la main.

La tradition normande a brodé sur ce fonds un autre motif célèbre : l'origine de la clameur de haro, ce cri — « Haro ! », que l'étymologie populaire lit comme « Ha, Rou ! », « à moi, Rollon ! » — par lequel toute victime d'une injustice pouvait, en invoquant le duc mort, geler sur-le-champ l'action de son adversaire jusqu'au jugement. L'institution, elle, est bien réelle : la clameur de haro a survécu dans la coutume de Normandie pendant tout l'Ancien Régime, et elle est toujours en vigueur dans les îles Anglo-Normandes, où elle fut encore soulevée au XXIe siècle. L'étymologie rollonienne, en revanche, est une légende — les philologues y voient plutôt un vieux cri germanique d'alarme — mais une légende qui dit l'essentiel : en Normandie, la justice se réclamait du fondateur.

Car il faut maintenant faire à ce beau récit ce que nous avons fait, dans l'article sur le traité, à la fameuse scène du baiser du pied : le passer à la critique. Dudon écrit vers 1015-1026, commandé et payé par les ducs — Richard Ier puis Richard II — pour donner à la dynastie issue d'un chef pirate une histoire présentable ; son Rollon est une figure de fondateur biblique, taillée pour l'édification. Le motif du pays si sûr qu'on y laisse l'or sur les chemins est un lieu commun qui traîne dans toute la littérature du Moyen Âge — on le prête à d'autres bons rois avant et après lui ; celui de l'époux responsable des fautes de sa femme est un miroir des conceptions juridiques du temps bien plus qu'un fait divers daté. Rien de tout cela n'est de l'histoire au sens strict. Et pourtant, comme souvent, la propagande renseigne : pour que l'éloge porte, il fallait qu'il soit crédible. Que la Normandie du Xe siècle ait été perçue — par contraste avec un royaume franc en décomposition, où l'aristocratie pillait ses propres paysans — comme une terre de poigne, où l'ordre ducal descendait jusqu'au dernier sillon, voilà ce que la légende enregistre réellement. Les rois de France mettront des siècles à obtenir chez eux ce que Dudon prête à Rollon en une génération ; c'est peut-être la revanche posthume la plus savoureuse des vaincus de 911.

Bracelet d'or suspendu à une branche de chêne au bord d'un chemin normand
Le bracelet d'or au chêne : trois ans sans que nul n'y touche, dit la légende (évocation)

Conclusion : Héritage et continuité

Que reste-t-il, au bout du compte, de ces deux siècles vécus d'en bas ? D'abord une leçon de continuité : sous le fracas des raids, la trame paysanne n'a jamais cédé. Les mêmes familles — grossies, croisées, rebaptisées — ont continué de labourer les mêmes terroirs, et c'est de leur lente sédentarisation autour des églises, vers l'an mil, que sont nés les villages que nous habitons : Gommecourt et Clachaloze, comme leurs voisins, sont les enfants directs de cette fin du temps des Vikings. Ensuite un héritage de sang et de mots : sur l'autre rive de l'Epte, une poignée de Scandinaves s'est fondue en deux générations dans la masse franque, ne laissant que des noms de lieux, du vocabulaire de marin — et une dynastie née de mariages « à la danoise », qui conquerra l'Angleterre. Enfin une frontière : l'Epte, promue en 911 limite d'États, structurera pour des siècles la vie du confluent — c'est elle qui fera de notre carrefour une marche militaire hérissée de forteresses, le sujet même des articles à venir sur le Moyen Âge classique.

Le prochain article de notre série sur le Haut Moyen Âge retournera, lui, à la terre du confluent au sens propre : celle du site de La Bosse-Marnière, à Limetz-Villez, où l'archéologie permet de suivre, sur un même lieu, mille ans d'occupation — de la villa romaine aux fonds de cabane du haut Moyen Âge.

Sources et pour aller plus loin

  • Yvan Barat, Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), 2007 (notices Gommecourt, Limetz-Villez, Bennecourt, Freneuse, Bonnières ; synthèse sur l'habitat du haut Moyen Âge)
  • Carte archéologique de la Gaule — L'Eure (27/2), 2019 (notices Gasny, Sainte-Geneviève-lès-Gasny, Écos, Vernon)
  • Pierre Riché, La vie quotidienne dans l'Empire carolingien, Hachette, 1973
  • Polyptyque de l'abbé Irminon (éd. B. Guérard, 1844) ; capitulaire De villis (éd. A. Boretius, MGH)
  • Dhuoda, Manuel pour mon fils (éd. et trad. P. Riché, Sources chrétiennes, 1975)
  • Annales de Saint-Bertin (éd. F. Grat et alii, 1964) — tributs, rançon de 858, coalition paysanne de 859
  • Ermentaire de Noirmoutier, Miracles de saint Philibert (éd. R. Poupardin, 1905)
  • Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum (éd. J. Lair, 1865) ; Guillaume de Jumièges, Gesta Normannorum ducum (éd. E. van Houts, 1992-1995)
  • Adémar de Chabannes, Chronicon (éd. J. Chavanon, 1897) — l'anecdote des sacrifices de Rollon
  • Pierre Bauduin, La première Normandie (Xe-XIe siècles), Presses universitaires de Caen, 2004
  • Lucien Musset, Nordica et Normannica, 1997 (colonisation scandinave, toponymie)
  • Régis Boyer, La vie quotidienne des Vikings (800-1050), Hachette, 1992
  • Eugène Bougeâtre, La vie rurale dans le Mantois et le Vexin au XIXe siècle, 1971 (permanences agraires, à lire avec le recul chronologique nécessaire)

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