Le sanctuaire gaulois et gallo-romain de Bennecourt
Vue générale du fanum H2 et de sa galerie de péribole · Fouilles SADY/Paris I (cliché L. Bourgeois)
Un lieu de culte exceptionnel au bord de l'eau
Il y a environ deux mille ans, un voyageur remontant la Seine depuis Rouen apercevait, sur la hauteur qui domine le confluent de l'Epte, quelque chose d'inhabituel : une construction en pierre blanche entourée d'une galerie à colonnades, dominée par le toit à double pente d'un temple. C'était le sanctuaire de la Butte du Moulin à Vent, à cheval sur les communes actuelles de Bennecourt et de Limetz-Villez, l'un des lieux de culte les plus fréquentés du Vexin antique.
Ce site n'est pas apparu du jour au lendemain. Avant la galerie romaine, avant les murs en pierre, il y avait un enclos de bois gaulois, un fossé comblé d'offrandes, une fosse creusée dans le sol calcaire à laquelle on descendait par quatre marches. Et avant même cela, peut-être, une présence plus ancienne encore — celle que l'on devine dans les quelques objets erratiques de l'âge du Bronze retrouvés sur le site, témoins muets d'une sacralité que l'archéologie ne peut que deviner.
Sept campagnes de fouilles programmées, menées de 1982 à 1987 sous la direction de Luc Bourgeois (Service Archéologique Départemental des Yvelines, associé à l'Université Paris I-Sorbonne), ont permis de documenter avec une précision rare l'évolution de ce lieu sur cinq siècles. Près de 25 000 objets ont été inventoriés dans le seul fossé de l'enclos gaulois. C'est aujourd'hui l'une des références majeures pour comprendre la transition religieuse entre monde gaulois et monde romain dans le nord de la Gaule.
Cinq siècles de vie religieuse : de l'enclos gaulois (v. 120 av. J.-C.) au fanum en déclin (fin IVe s. ap. J.-C.)
Pourquoi ici ? La géographie du sacré
Pour comprendre pourquoi un sanctuaire s'est établi précisément à cet endroit, il faut regarder le paysage. La Butte du Moulin à Vent s'élève à la confluence de la Seine et de l'Epte, deux rivières dont la rencontre crée un delta plat, presque insulaire, visible de loin depuis les plateaux. En contrebas, directement sous le sanctuaire, s'étend la villa de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez — une grande exploitation agricole gallo-romaine fouillée simultanément par la même équipe.
Mais la géographie religieuse est tout aussi importante que la géographie physique. Le sanctuaire se trouve à la frontière probable entre deux peuples gaulois : les Véliocasses, dont le territoire s'étend vers Rouen au nord-ouest, et les Aulerques Éburoviques, qui occupent le pays d'Évreux au sud-ouest. Cette position frontalière n'est pas une coïncidence : en Gaule, les lieux de culte naissent souvent aux marges, là où les identités tribales se frottent, où les échanges sont nécessaires et les tensions réelles. Le sanctuaire, lieu neutre et sacré, offre un espace de rencontre que la politique ordinaire ne peut garantir.
À moins de deux kilomètres sur la rive gauche de l'Epte, Gommecourt se trouve exactement dans cet entrelacs de territoires. Sur la rive gauche de la Seine, en face du sanctuaire, le fanum de Bonnières-les-Guinets appartient quant à lui au territoire des Carnutes — une troisième frontière, un troisième peuple en miroir. Le confluent est décidément un carrefour, au sens le plus profond du terme.
Brennos a gravi la colline à l'aube, avant que les autres arrivent. Il porte une cruche en céramique dont il a fabriqué lui-même le couvercle de cire, et dans sa ceinture de cuir, serrés dans un petit linge, cinq potins — ces petites monnaies de bronze coulé en forme de mûre, lourdes et mates, qui imitent grossièrement les bronzes de Massalia. Il ne les a jamais dépensées. Il les a mises de côté pendant l'hiver, une par une, pour ce moment.
L'enclos est encore dans l'ombre. Le fossé carré — seize pas sur quinze — délimite un espace que personne ne franchit sans intention. Au centre, le cailloutis de silex blanc luit légèrement dans la lumière rasante. Plus loin, au fond de l'aire sacrée, la fosse circulaire descend dans la terre par quatre degrés que quelqu'un a taillés dans le calcaire. Brennos ne sait pas ce qu'il y a au fond. Il n'a pas le rang pour y descendre. C'est l'affaire des druides.
Il s'arrête à l'entrée de la face orientale — l'interruption de 0,90 m dans le fossé qui marque le passage autorisé — et pose sa cruche sur le sol pierreux. Il sort les cinq potins, les tient dans sa paume ouverte un moment. Puis il les jette dans le fossé, l'un après l'autre. Ils ne font presque pas de bruit en tombant dans la terre meuble. Ce n'est pas le bruit qui compte. C'est l'irréversibilité du geste.
Phase I : L'enclos gaulois (IIe – Ier siècle av. J.-C.)
Un temple de bois dans un fossé carré
Le premier état du sanctuaire apparaît au début de La Tène D1, vers 120-100 avant notre ère. Il se présente sous une forme que l'archéologie reconnaît bien dans toute la Gaule du Nord : un enclos fossoyé de plan quadrangulaire mesurant 16,60 m sur 14,80 m hors œuvre, délimitant une aire sacrée d'environ 110 m². L'entrée se trouve à l'est, signalée par une interruption de 0,90 m dans le fossé — disposition orientée vers le lever du soleil, cohérente avec les pratiques religieuses gauloises connues par ailleurs.
À l'intérieur, l'aire sacrée est aménagée d'un cailloutis de rognons de silex blanc. Au centre se creuse une fosse circulaire à laquelle on accède par l'est grâce à quatre degrés grossièrement creusés dans le substrat calcaire. Sa signification reste ouverte : puits à offrandes, dépôt votif, lieu de communication avec les puissances chthoniennes ? Un petit bâtiment sur six poteaux, fermé à l'ouest par une mince cloison convexe, abritait peut-être la structure centrale — une architecture légère, éphémère, qui contraste avec le soin apporté à l'enclos de terre.
Les fossés du sanctuaire celtique lors des fouilles (1982-1987) · cliché L. Bourgeois
Le fossé, mémoire de cinq générations d'offrandes
C'est dans le fossé que le sanctuaire a livré ses secrets les plus précieux. Après un premier curage qui a emporté les dépôts initiaux, les fouilleurs ont mis au jour un comblement exceptionnel : environ 25 000 éléments inventoriés, déversés depuis l'intérieur et l'extérieur de l'enclos sur plusieurs décennies. Cinq générations de fidèles ont apporté ici leurs offrandes — des monnaies, des fibules, des fragments de vaisselle, des ossements d'animaux sacrifiés, quelques armes brisées rituellement.
Les monnaies en potin, imitant les bronzes de Marseille, sont les plus abondantes. Ces petites pièces coulées dans un alliage de cuivre et d'étain, reconnaissables à leur surface granuleuse et à leurs motifs schématiques, circulent dans toute la Gaule du Nord à cette époque. Des anneaux produits dans le même alliage les accompagnent — peut-être des substituts monétaires, ou des objets votifs dont la forme annulaire évoque le cycle, la complétude, la protection. Une dizaine de pièces d'armement complètent l'ensemble, toutes délibérément mutilées — brisées, pliées, rendues inutilisables. Cette destruction volontaire est une pratique religieuse bien attestée dans le monde gaulois : l'objet sacrifié doit quitter définitivement le monde des hommes pour entrer dans celui des dieux.
Monnaies gauloises en potin · cliché L. Bourgeois
Statuette d'oiseau en craie (phase I) · cliché P. Laforest
La faune sacrificielle raconte une autre histoire, celle des banquets rituels. Les os retrouvés dans le fossé montrent que les animaux étaient découpés à l'extérieur du site avant d'être introduits dans l'espace sacré — une pratique qui suppose une organisation, des règles, peut-être des spécialistes du sacrifice. Le porc domine, suivi des ovicapridés et du bœuf. Le cheval, lui, n'est jamais consommé : tabou alimentaire gaulois profondément ancré, que l'archéologie des habitats confirme sur tous les sites de la région.
Parmi les objets cultuels, deux méritent une attention particulière. Un petit oiseau en craie, modelé à la main — un ex-voto naïf et touchant, déposé là par quelqu'un qui n'avait peut-être pas grand-chose d'autre à offrir. Et des haches néolithiques, vieilles de deux ou trois mille ans au moment de leur dépôt, ramassées sur les plateaux où elles affleuraient naturellement. Les Gaulois ne savaient pas qui les avait fabriquées, mais leur matière et leur forme leur conféraient une aura magique. Déposer une hache de silex dans un lieu sacré, c'était incorporer à l'offrande la puissance de l'ancienneté.
La transition (50-40 av. J.-C.) : quand Rome arrive
La conquête romaine ne fait pas disparaître le sanctuaire — mais elle en modifie imperceptiblement les contours. Dans la phase Ic, après le comblement soigneux du fossé gaulois, des aménagements discrets perpétuent la sacralité du lieu : empierrements encadrant un crâne de brebis, foyers et fosses contenant des cendres et des dépôts de fibules, épandages ponctuels de faune. Et, nouveauté significative, apparaissent les premières monnaies frappées et les premières espèces romaines. La Gaule change de maître. Le sanctuaire observe, et s'adapte.
🏛 FOCUS : Qu'est-ce qu'un fanum ?
Le mot fanum désigne en latin tout espace consacré, tout lieu sacré. Dans l'archéologie gallo-romaine, il s'est spécialisé pour désigner un type architectural caractéristique des sanctuaires de la Gaule romaine, absent des autres provinces de l'Empire : une cella carrée ou rectangulaire (la salle de culte proprement dite) entourée d'une galerie périphérique couverte qui permettait aux fidèles de circuler autour du cœur sacré sans y pénétrer.
Cette architecture hybride reflète une hybridation religieuse. La cella carrée de plan central évoque les sanctuaires gaulois de l'âge du Fer, dont l'enclos de Bennecourt est un exemple précoce. La galerie et les colonnes appartiennent au répertoire romain. Le fanum est littéralement une synthèse architecturale entre deux univers religieux — une forme que les bâtisseurs du nord de la Gaule ont inventée pour loger des dieux dont les noms étaient désormais latins, mais dont les racines restaient profondément gauloises.
À Bennecourt, la trilogie canonique du fanum — galerie périphérique, podium dans la cella, autel extérieur face à l'entrée — n'apparaît qu'à l'époque d'Hadrien (117-138 ap. J.-C.), soit près de deux siècles après la conquête. Luc Bourgeois y voit la marque d'une « romanisation progressive et imparfaite » : le sanctuaire a absorbé les formes romaines à son propre rythme, en conservant jusqu'au bout des éléments de mémoire gauloise. La fosse centrale, présente dès la phase I, revient sous des formes différentes à chaque grande phase de reconstruction, comme si l'on n'osait pas tout à fait effacer ce qui était là avant.
Évolution des structures du sanctuaire de Bennecourt du IIe s. av. J.-C. au IIe s. ap. J.-C.
Phase II : Les premiers temples en dur (époque augustéenne, ~10 av. – 14 ap. J.-C.)
La transformation est radicale et brutale dans sa symbolique : là où se dressait un enclos de terre et de bois, on construit désormais en dur. L'époque augustéenne voit s'élever deux bâtiments carrés établis sur des soles enterrées, côte à côte dans l'emprise de l'ancien enclos.
Le bâtiment E (temple nord) mesure 9,40 m de côté ; ses murs sont en torchis enduits d'un lait de chaux — technique mixte, entre tradition indigène et esthétique romaine. Un important foyer établi sur chape d'argile occupe sa partie nord-est ; il surmonte directement la fosse à dépôts de fibules de la phase Ic, comme pour en perpétuer le souvenir. Le bâtiment F (temple sud), plus petit, a été détruit par un incendie dont les traces subsistent dans les niveaux de fouille. Ces deux bâtiments sont loin de la trilogie canonique du fanum ; ils témoignent d'une romanisation encore hésitante, qui cherche ses formes. C'est à cette phase qu'apparaissent les premières monnaies romaines frappées en quantité — la Gaule s'intègre à l'Empire, et les sanctuaires enregistrent ces mutations dans leurs niveaux de fouille avec la précision d'un sismographe.
Phase III : La grande campagne tibéro-claudienne (14-54 ap. J.-C.)
Sous les règnes de Tibère et de Claude, le sanctuaire connaît sa première grande monumentalisation. Les deux cellae sont reconstruites en pierre de petit appareil, rupture technique majeure avec le torchis augustéen. Le bâtiment G (qui remplace E) mesure désormais 8,40 m sur 8,60 m, avec des sols de craie damée et un décor peint non figuratif — panneaux et inter-panneaux dans une palette géométrique.
Mais la nouveauté la plus spectaculaire est l'aménagement d'un grand péribole couvrant environ 0,5 hectare autour des temples. Sa face est, tournée vers l'entrée des temples, est fermée par une galerie en pierre à colonnade de bois longue de 48 mètres. Quarante-huit mètres de portique : c'est une affirmation architecturale qui n'a rien d'improviste. Le sanctuaire de Bennecourt devient, sous Tibère ou Claude, un lieu de pèlerinage organisé, équipé pour accueillir des foules.
Le temple augustéen sous la cella du fanum à galerie · fouilles 1982-1987 (cliché L. Bourgeois)
Phase IVa : Le fanum classique (époque d'Hadrien, 117-138 ap. J.-C.)
Le grand réaménagement hadrianique transforme enfin le bâtiment H en fanum classique à galerie périphérique. La cella reçoit un podium, un pédiluve à l'entrée, un autel extérieur face à l'est. Le sol conserve le négatif de deux monuments appuyés contre le mur occidental — probablement des bases de statues dont les sculptures ont disparu. Dans l'aire des temples, une nouvelle fosse centrale (structure K) est aménagée : banquette encadrant un creusement sur trois côtés. Ce n'est pas la fosse gauloise du Ier siècle avant notre ère, mais c'en est le souvenir. Quatre cents ans après la fondation du sanctuaire, quelqu'un a voulu maintenir dans l'espace sacré la trace d'une verticalité, d'une ouverture vers le bas. La mémoire du lieu est plus tenace que les changements architecturaux.
Le pèlerinage se fait à pied depuis Gommecourt, par le gué de l'Epte. Iunia et son fils Caius marchent depuis l'aube — deux lieues sur les chemins boueux de printemps — pour arriver avant la cérémonie. Ils ne sont pas seuls : une dizaine de personnes convergent vers la butte depuis les villages de la vallée. Une femme plus âgée porte un poulet attaché par les pattes. Un homme en tunique courte tient précieusement un petit vase de terre cuite miniature, destiné à rester là.
Depuis le bas de la colline, on voit déjà le toit du fanum H2 dépasser de la galerie de péribole. La colonnade de bois est peinte en blanc ; les murs de la cella portent des enduits à dominante rouge avec des encadrements jaunes et des filets bleus. Ce n'est pas Rome, ce n'est pas Lugdunum, mais c'est plus beau que tout ce qu'il y a dans un rayon de vingt kilomètres.
L'entrée se fait par la face sud du péribole. Avant de pénétrer dans la galerie, Iunia s'arrête devant le pédiluve — un bassin peu profond rempli d'eau fraîche. Elle y plonge les pieds, geste purificatoire que sa mère lui a appris. Son fils, sept ans, fait pareil avec des airs d'ennui soigneusement affichés. Au fond de la galerie, face à l'entrée de la cella, l'autel extérieur fume déjà : quelqu'un est arrivé avant eux.
🔥 FOCUS : Les offrandes et leur signification
Vingt-cinq mille objets dans un seul fossé. Ce chiffre, pour impressionnant qu'il soit, ne dit rien de ce que signifiait chaque dépôt pour celui qui l'avait apporté.
Les monnaies mutilées — percées, coupées, burinées — témoignent d'un principe universel dans la religion gauloise : pour donner quelque chose aux dieux, il faut le rendre inutilisable pour les hommes. Une monnaie percée ne peut plus circuler ; une arme brisée ne peut plus tuer ; un vase miniature ne sert à rien de pratique. L'offrande efficace est celle qui a franchi un point de non-retour. Cette logique du don irréversible structure toute la vie religieuse du sanctuaire, de l'enclos gaulois aux derniers dépôts du IVe siècle.
Les haches néolithiques déposées à la phase I sont particulièrement révélatrices. Ces objets vieux de deux millénaires étaient ramassés sur les champs du plateau, où ils affleuraient naturellement. Les Gaulois ne savaient pas ce qu'ils étaient — « pierres de foudre », probablement, comme beaucoup de peuples qui ont retrouvé des outils de pierre avant la naissance de l'archéologie. Déposer une hache de silex dans un lieu sacré, c'était incorporer à l'offrande la puissance de l'ancienneté, du mystère, de ce qui vient d'avant.
La romanisation des sacrifices animaux est lisible dans les couches archéologiques comme une évolution lente mais continue. Dans la phase gauloise, le cheval et le chien ne sont pas consommés — tabous alimentaires stricts. Après la phase Ic, ces deux espèces disparaissent des dépôts de faune. Les oiseaux de basse-cour et les espèces sauvages progressent fortement. À la phase IV (IIe siècle ap. J.-C.), les bovins sont en essor. À la décadence du site (IVe siècle), une forte représentation des volailles et des poissons accompagne une réapparition du chien — non consommé, probablement déposé intact. Ces oscillations reflètent les mutations progressives du rapport entre fidèles et dieux, entre traditions indigènes et pratiques romaines.
Les Vénus anadyomènes en terre cuite des phases gallo-romaines, les clochettes, les outils miniatures et le luxueux pendentif en or en forme de croissant des niveaux du Bas-Empire parlent d'une piété individuelle et personnelle, bien différente des grands dépôts collectifs de la phase gauloise. Le sanctuaire s'est, en quelque sorte, privatisé.
Phase V : La lente mort du sanctuaire (IIIe – début Ve siècle)
La décadence débute dans le courant du IIIe siècle. Elle est particulièrement bien documentée dans la galerie du fanum H2, progressivement envahie par des occupations parasites : un foyer associé à une banquette, des cendriers, des épandages de mobilier. Ces traces témoignent d'une utilisation résiduelle et non organisée, bien différente de la fréquentation codifiée des siècles précédents.
Les toitures s'effondrent au milieu du IVe siècle. À l'époque valentinienne, il ne subsiste plus que quelques assises des murs, et une activité de récupération s'organise méthodiquement — des amoncellements de matériaux triés en témoignent. Pourtant, même dans ce paysage de pierres effondrées, un culte au moins individuel subsiste : des monnaies sont glissées dans les fissures des murs encore debout, d'autres jetées dans les déblais, un pendentif en or abandonné dans les ruines. Quelqu'un continue de venir, de déposer, d'espérer. L'abandon définitif est antérieur aux premières années du Ve siècle, avec pour terminus post quem des monnaies datées de 383-387.
Ce calendrier n'est pas anodin. À moins de cinq cents mètres dans la plaine, la villa de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez connaît exactement la même trajectoire : réoccupée à l'époque valentinienne, modifiée en profondeur (portes bouchées, ancien praefurnium transformé en pièce d'habitation en sous-sol), puis abandonnée définitivement. La monnaie de Magnus Maximus (Lyon, 383-387) retrouvée parmi les tuiles de la toiture effondrée de la villa fournit exactement le même terminus post quem que pour le sanctuaire. Les deux sites s'éteignent ensemble, victimes des mêmes convulsions d'un Empire en dissolution.
Marcia vient seule, depuis le hameau qui s'est constitué dans les ruines de la villa en contrebas. Elle a une quarantaine d'années et elle ne sait pas très bien pourquoi elle continue de monter sur la butte. Les murs du fanum se sont effondrés au moins une génération avant sa naissance. Son père lui avait montré l'endroit en lui disant que c'était un lieu saint. Lui-même ne savait plus trop quel dieu y avait vécu — peut-être Mercure, peut-être une divinité plus ancienne, peut-être les deux ensemble.
Les pierres de taille ont presque toutes été emportées. Il reste des moellons trop petits pour valoir le transport, des tuiles brisées dans les herbes, et quelques assises de mur qui émergent du sol comme des décombres fossilisés. Dans l'une des fissures du mur oriental — celui du fanum H, encore debout sur un mètre de hauteur — Marcia glisse deux bronzes. Elle ne sait pas dire le nom de l'Empereur dont le profil est gravé dessus. Celui qui est mort l'an dernier, ou l'avant-dernier, elle ne sait plus. Magnus Maximus. Ces noms latins lui glissent dessus comme l'eau sur les pierres.
La monnaie s'enfonce dans la fissure. Marcia reste debout devant le mur, sans prier à voix haute. Dans la plaine en dessous, elle peut voir les ruines de la grande villa, où sa famille s'est installée dans ce qui était autrefois les communs. Elle redescend par le versant nord, sans se retourner. Dans quelques décennies, personne ne se souviendra plus pourquoi cette colline s'appelle la butte du Moulin à Vent. Mais la terre, elle, se souvient. Elle gardera les monnaies pendant seize siècles.
Le sanctuaire dans son territoire : une micro-région organisée
Le réseau de sites autour du sanctuaire : villa de Limetz-Villez, habitats de Gommecourt, oppida de la Seine
Le sanctuaire de Bennecourt ne fonctionnait pas isolément dans un paysage vide. Les fouilles et prospections ont révélé un maillage d'habitats organisé autour de lui, qui éclaire la longévité et la richesse du site.
À moins d'un kilomètre en contrebas, directement visible depuis le sanctuaire, la villa de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez représente la grande exploitation agricole du territoire. Fouillée simultanément par la même équipe (direction P.-J. Trombetta puis P. Van Ossel et P. Ouzoulias, 1981-1988), elle couvre 2,5 hectares, comprend une pars urbana avec bains et corps de logis à deux ailes en abside, et une vaste pars rustica. Sa fondation, datée du milieu du Ier siècle après J.-C., est contemporaine de la grande campagne de monumentalisation tibéro-claudienne du sanctuaire — les deux chantiers ont peut-être mobilisé les mêmes artisans.
Sur la rive gauche de l'Epte, à moins de deux kilomètres, Gommecourt offre plusieurs points d'occupation antique documentés par la carte archéologique. Le lieu-dit La Chaussée livre des indices d'habitat le long de la voie romaine n°7 (Gisors-Évreux). Le Bosquet a livré un mur, un foyer, des amphores et deux meules à grain. Les Sablons attestent une occupation du IIIe au Ve siècle — qui pourrait correspondre aux derniers desservants du sanctuaire, ou simplement à des familles qui continuaient de vivre là après l'extinction du culte organisé.
Le réseau est traversé par plusieurs voies antiques que les pèlerins et les marchands empruntaient quotidiennement : la voie n°7 (Gisors-Évreux) qui passe à Gommecourt, la voie n°18 qui relie Vernonnet à Bonnières en passant par Bennecourt même — au pied du sanctuaire. Quiconque empruntait cette route ne pouvait manquer d'apercevoir la butte et ses temples.
Bennecourt face à Bonnières : deux sanctuaires en miroir
En face du sanctuaire de Bennecourt, sur la rive gauche de la Seine, à Bonnières-les-Guinets, un fanum gallo-romain a été repéré par prospection aérienne : un fossé ovalaire entoure un bâtiment cultuel identifiable. Sa localisation exactement en face du sanctuaire de Bennecourt, de l'autre côté du fleuve, n'est pas fortuite. Barat y voit un autre sanctuaire de frontière, appartenant cette fois à la civitas des Carnutes. Deux sanctuaires se font face de part et d'autre d'un fleuve-frontière : c'est presque une définition visuelle de ce qu'est la religion des marges dans le monde gaulois et gallo-romain. La Seine ne sépare pas seulement deux rives — elle sépare deux mondes, et les deux mondes ont chacun leur lieu sacré pour surveiller le passage.
Ce que Bennecourt nous apprend
Cinq siècles de fréquentation, 25 000 objets, sept campagnes de fouilles, deux équipes travaillant simultanément sur le sanctuaire et la villa voisine : Bennecourt est devenu une référence pour plusieurs questions de l'archéologie gallo-romaine.
La continuité de site est d'abord remarquable. Là où d'autres sanctuaires du Vexin ont été abandonnés dès le Ier siècle — Mézières-sur-Seine cesse toute activité cultuelle sous les Flaviens —, Bennecourt perdure. Sa position frontalière lui a peut-être assuré une fréquentation plus durable que les sanctuaires purement locaux, en faisant de lui un lieu de rencontre nécessaire pour plusieurs communautés.
La romanisation progressive et imparfaite (l'expression est de Luc Bourgeois) est la deuxième leçon du site. Bennecourt ne bascule pas brutalement de gaulois à romain : il négocie sur deux siècles une transformation qui préserve à chaque étape des éléments de mémoire indigène. La fosse centrale revient symboliquement à chaque grande phase ; les sacrifices animaux évoluent lentement ; les fibules persistent jusqu'au IIIe siècle. Ce n'est pas la « romanisation » triomphante des manuels scolaires — c'est une négociation longue et nuancée.
La mort synchrone du sanctuaire et de la villa voisine, enfin, soulève des questions que l'archéologie ne peut pas encore résoudre. L'édit de Thessalonique de 380, qui fait du christianisme la religion d'État, a-t-il précipité l'abandon ? Est-ce l'effondrement économique d'une micro-région qui n'a plus les moyens d'entretenir son temple ? L'archéologie pose la question. Elle attend, encore, une réponse.
Sources et bibliographie
Bourgeois L. (dir.), 1999 : Le sanctuaire rural de Bennecourt (Yvelines). Du IIe siècle avant J.-C. au IVe siècle après J.-C., Documents d'Archéologie Française n°77, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, Paris.
Bourgeois L., 1992 : « Le sanctuaire gallo-romain de Bennecourt (Yvelines) », Gallia, tome 49, p. 111-141. — Gallia, 1986, p. 278-281 ; Gallia Informations, 1989-2, p. 62 ; Gallia Informations, 1993, p. 140.
Barat Y., 2007 : Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris. Notice 057-Bennecourt, p. 102-109 ; Notice 337-Limetz-Villez, p. 208-218.
Méniel P., 1992 : Les sacrifices d'animaux chez les Gaulois, Paris, Errance.
Perrier du Carné, in Commission des Antiquités et des Arts de Seine-et-Oise : note sur Bennecourt, monnaies romaines et constructions antiques sur le plateau (XIXe s., première mention du site).
Les objets découverts sont conservés au Service Archéologique Départemental des Yvelines (Versailles) et au Musée Archéologique Départemental du Val-d'Oise (Guiry-en-Vexin). Le site est sur propriété privée, non accessible au public.
Pour aller plus loin sur ce site
- La Protohistoire et l'âge du Fer dans le Vexin — Le contexte gaulois du sanctuaire
- L'Antiquité gallo-romaine — Le réseau de sites antiques autour de Gommecourt
- Gommecourt, Clachaloze et leurs habitats antiques — La Chaussée, Le Bosquet, Les Sablons
- Le réseau des sanctuaires frontaliers du Vexin — Bennecourt, Bonnières, Mézières, Septeuil
Sources principales : Bourgeois L. (dir.), Le sanctuaire rural de Bennecourt, D.A.F. n°77, 1999 · Barat Y., Carte archéologique de la Gaule — Yvelines (78), 2007, p. 102-109 et 208-218 · Fouilles programmées SADY/Université Paris I, 1982-1987.