Un monde qui se défait et se recompose
En 476, lorsqu'Odoacre dépose le dernier empereur d'Occident dans la lointaine Ravenne, personne à Gommecourt ne le sait. Personne, d'ailleurs, n'a besoin de le savoir. Car le monde romain, ici, n'est pas tombé d'un coup. Il s'est défait lentement, sur plus de deux siècles, par à-coups et réorganisations, entre catastrophes et reprises. Ce que l'archéologie révèle aux abords du confluent Seine-Epte n'est pas un effondrement brutal mais une longue métamorphose, où les hommes s'adaptent, se déplacent, changent de maîtres sans nécessairement changer de lieu.
Le carrefour de Gommecourt, habité depuis des millénaires, traverse cette mutation comme il a traversé toutes les autres : en restant un point de passage. Les routes romaines se dégradent, mais les chemins demeurent. Les villae s'effondrent, mais les hommes vivent dans leurs ruines. Les sanctuaires se taisent, mais d'autres croyances les remplaceront. Et le nom même du village — Gomeri-Curia, « le domaine de Gomer » — porte la trace de cette transition : un nom germanique greffé sur une racine latine, un baptême franc pour un lieu gaulois romanisé.

Cet article raconte ces trois siècles de transformation, du milieu du IIIe siècle — quand l'Empire commence à se fissurer — jusqu'à l'extrême fin du Ve siècle, quand des populations germaniques creusent leurs cabanes dans les ruines de la villa de Limetz-Villez et que la céramique des Sablons atteste une présence continue au bord de l'Epte, dans un monde qui n'est déjà plus romain. Il s'appuie essentiellement sur les données archéologiques rassemblées dans la Carte Archéologique de la Gaule pour les Yvelines (Y. Barat, 2007), complétées par les travaux d'Alphonse-Georges Poulain sur Sainte-Geneviève-lès-Gasny (1922) et les fouilles de la villa de Limetz-Villez (P. Van Ossel). Pour la rive droite de l'Epte (département de l'Eure), la Carte Archéologique de la Gaule volume 27/2 (M. Provost et Archéo 27, 2019) devrait à terme enrichir considérablement ce tableau.
Notre parcours suit le fil rouge qui traverse toute l'histoire de Gommecourt : la position de carrefour, au croisement de la Seine et de l'Epte, entre le Vexin français et le Vexin normand, entre le plateau et les vallées. Un carrefour qui, hier comme aujourd'hui, fait tenir ensemble des mondes différents.
Le confluent Seine-Epte au crépuscule du monde romain : un paysage en mutation entre villae en ruines, forêts renaissantes et chemins encore praticables
Chronologie de la fin du monde romain au confluent Seine-Epte (IIIe – fin Ve siècle)
I. L'Empire se fissure : la crise du IIIe siècle
L'anarchie militaire et les premières invasions
À partir de 235, la mort de l'empereur Sévère Alexandre ouvre une période d'instabilité sans précédent dans l'histoire romaine. En un demi-siècle, plus d'une vingtaine d'empereurs se succèdent, souvent par la violence. Les légions font et défont les souverains au gré des ambitions de leurs généraux. Pendant que Rome se déchire, les frontières craquent.
Pour la Gaule du Nord, deux vagues d'incursions germaniques frappent le territoire au IIIe siècle. La première, entre 253 et 260, voit des bandes de Francs et d'Alamans franchir le Rhin et pénétrer profondément dans les provinces romaines. La seconde, plus dévastatrice, survient en 275-276. Les troupes romaines, engagées dans les querelles de succession qui suivent la chute de l'Empire gaulois de Postume et de ses successeurs Victorin et Tétricus, laissent les campagnes sans protection. Les pillards remontent les vallées fluviales — et la Seine est l'un de ces axes de pénétration.
Reconstitution imaginée : une nuit de l'hiver 275-276, les lueurs des villae incendiées par les pillards germaniques se reflètent dans les nuages au-dessus de la vallée de la Seine
Entre les deux vagues, un épisode singulier marque la région : l'Empire gaulois (260-274). Devant l'incapacité du pouvoir central à protéger les provinces occidentales, le général Postume se proclame empereur à Cologne et organise la défense de la Gaule, de la Bretagne et de l'Hispanie. Son successeur Tétricus Ier règne jusqu'en 274, date à laquelle l'empereur Aurélien rétablit l'unité de l'Empire. Pendant quatorze ans, les habitants du confluent vivent sous la souveraineté d'un empire dissident — un fait attesté dans toute la région par les monnaies de cette période.
Le prix de la crise : les deux tiers des sites disparaissent
Que se passe-t-il concrètement dans les campagnes du Vexin et des Yvelines pendant ces décennies de troubles ? L'archéologie offre une réponse chiffrée, et elle est sévère.
La Carte Archéologique de la Gaule pour les Yvelines (Barat, 2007) a permis de dresser un bilan statistique remarquable de l'occupation du sol. Sur 446 sites occupés au IIIe siècle dans le département, seuls 132 survivent au-delà de la Tétrarchie (fin du IIIe – début du IVe siècle). Près des deux tiers des établissements ruraux disparaissent. Ce chiffre, brutal, demande toutefois à être nuancé.
La survie n'est pas aléatoire. Elle obéit à une logique sociale : ce sont les sites les plus riches — les grandes villae de niveau 1 dans la classification de Barat — qui résistent le mieux. Sur 101 sites de ce type, 64 franchissent le cap de la crise, soit les deux tiers. Les établissements plus modestes (niveaux 2 et 3), en revanche, sont les premières victimes. Les petites fermes isolées sur les plateaux limoneux sont les plus vulnérables, tandis que les exploitations des vallées, mieux protégées par le relief et plus proches des axes de circulation, tiennent davantage.
La géographie de l'abandon dessine un paysage en creux : les plateaux se vident progressivement, les fonds de vallée et les bordures de plateaux conservent leur population. Ce mouvement, amorcé dès la fin du IIIe siècle, ne fera que s'accentuer dans les siècles suivants. Le Vexin, dans cette dynamique, suit la tendance moyenne du département : environ deux tiers des sites antérieurs disparaissent.
Mais — et c'est un point essentiel — abandon de sites ne signifie pas abandon des terres. La relative régularité de la densité d'occupation qui persiste au Bas-Empire suggère que les domaines abandonnés ont été absorbés par leurs voisins plus puissants. Les grands propriétaires concentrent la terre. On assiste, probablement, à la naissance de ces vastes domaines qui structureront le paysage médiéval.
Au confluent : des trésors enfouis, des habitats qui tiennent
Que voit-on, dans un rayon d'une quinzaine de kilomètres autour de Gommecourt, pendant la crise du IIIe siècle ? Deux types de témoignages archéologiques se répondent : les trésors monétaires, signes de catastrophe, et les habitats qui survivent, signes de résilience.
Le trésor de Sainte-Geneviève-lès-Gasny est le plus saisissant. De l'autre côté de l'Epte, à deux kilomètres à peine de Gommecourt, Alphonse-Georges Poulain signale en 1922 la découverte, « il y a quinze ans environ », de quarante monnaies en or, argent et potin, contenues dans un pot renversé et en partie brisé. On y a reconnu les effigies des empereurs Claude, Trajan et Probus. Ce dernier nom est capital : Probus règne de 276 à 282, ce qui date l'enfouissement du trésor des années suivant l'invasion de 275-276. Avec le trésor se trouvaient des tuiles à rebords et des fragments de meule en poudingue — les restes d'un habitat romain détruit ou abandonné dans la précipitation. Quelqu'un, à la hâte, a caché ses économies dans la terre. Il n'est jamais revenu les chercher. (Sur cet épisode, voir la scène de vie consacrée à l'enfouissement du trésor dans la page Antiquité.)
Plus loin, le trésor de Boissy-sans-Avoir (à une trentaine de kilomètres au sud-est) illustre le même phénomène à plus grande échelle : 2 600 monnaies de bronze, de Caracalla à Postume, enfouies lors de la même vague d'invasions. Ces trésors dessinent une géographie de la peur.
Mais tout ne s'effondre pas. À Gommecourt même, le site des Sablons livre une céramique qui couvre une longue période, du IIIe au Ve siècle. Les productions de l'atelier de La Boissière-École (IIIe siècle), puis les céramiques craquelées bleutées caractéristiques du IVe siècle attestent une occupation sans interruption majeure. Ce petit habitat de coteau, modeste mais tenace, traverse la crise. La Carte Archéologique mentionne aussi, sans plus de précision, la découverte de « quelques monnaies antiques » et de « céramiques gallo-romaines » sur le territoire communal — des indices trop vagues pour en tirer une chronologie fine, mais qui confirment une fréquentation durable du lieu.
À Sainte-Geneviève-lès-Gasny, Poulain signale également des fondations maçonnées imposantes (murs d'un mètre d'épaisseur) au triège « Le Village », à 150 mètres de l'Epte, avec tuiles à rebords et un stylet en bronze. Ce n'est pas un simple hameau mais un établissement structuré, en face de Gommecourt sur l'autre rive. Le confluent, de part et d'autre de l'Epte, reste un lieu de vie.
Plus au sud, le fanum de Bonnières-sur-Seine continue de fonctionner, et la villa de Limetz-Villez (La Bosse-Marnière) poursuit son occupation, même si elle connaîtra des péripéties. La crise frappe durement, mais le couloir de la Seine tient. Pour le détail de l'occupation romaine du confluent au Haut-Empire, on se reportera à la page Antiquité.
Sites occupés au IIIe-Ve siècle dans un rayon de 15 km autour de Gommecourt — les vallées résistent mieux que les plateaux
Marcellus se redresse et essuie ses mains sur sa tunique. La canalisation en bois qu'il vient de poser — un tronc de chêne évidé, ajusté entre deux blocs de calcaire — remplace celle que le gel de janvier a fait éclater. C'est la troisième réparation en un an. Le bois pourrit plus vite que la pierre, mais Marcellus n'a plus de tailleur de pierre à sa disposition. Le dernier est parti à Rouen, derrière les remparts neufs, il y a deux hivers.
Marcellus est vilicus — régisseur — de la villa de la Bosse-Marnière. En théorie, il administre le domaine pour le compte du propriétaire, un notable de la cité des Véliocasses dont la famille possède ces terres depuis trois générations. En pratique, il n'a pas vu le maître depuis plus de cinq ans. Celui-ci vit désormais à Rouen, à l'abri de l'enceinte que les architectes de Dioclétien ont fait bâtir en remployant les pierres des monuments publics. Il envoie parfois un messager pour réclamer la part de récolte qui lui revient. Le messager repart avec moins que prévu. Marcellus explique : les colons du plateau ont fui, les champs en friche se multiplient, la main-d'œuvre manque.
La pars urbana — la résidence du maître, avec ses colonnades, sa salle de réception aux murs peints, ses thermes chauffés par le praefurnium — a encore fière allure vue de loin. Mais de près, les signes de fatigue s'accumulent. L'enduit peint s'écaille dans la grande salle. Deux colonnes de l'aile est sont fissurées et Marcellus les a étayées avec des poutres de récupération. Les thermes ne fonctionnent plus : le système d'hypocauste — ces pilettes de briques qui soutenaient le sol chauffant — exige un savoir-faire et une quantité de combustible que Marcellus ne peut plus fournir. Il a muré l'accès et stocké du grain dans l'ancien caldarium.
Dans la pars rustica, en revanche, l'activité continue. Le grand bâtiment à piliers sert de grange et d'atelier. Trois familles de paysans — des hommes libres, pas des esclaves, qui cultivent les terres du domaine en échange d'une part de la récolte — y entreposent le blé épeautre et l'orge récoltés sur les parcelles encore exploitées. Au fond de la cour, la forge fume : un artisan itinérant venu d'Arnouville-lès-Mantes, où l'on extrait encore du minerai de fer, répare les socs d'araire et les faucilles.
Marcellus sait que le monde a changé. Les routes ne sont plus entretenues comme avant — la voie empierrée qui passait par le plateau du Vexin, celle qu'empruntaient les charrois de céramique sigillée et les convois de vin en amphore, n'est plus qu'un chemin de terre raviné. Les marchands sont rares. Le dernier colporteur arrivé par la Seine apportait de la céramique granuleuse au toucher rugueux, grise et sans décor — bien loin des belles terres cuites rouges de la Graufesenque que sa grand-mère utilisait encore. Le monde se rétracte. Le confluent, autrefois traversé par les réseaux commerciaux de tout l'Empire, vit de plus en plus sur lui-même.
Mais Marcellus tient. Il répare ce qu'il peut avec ce qu'il a. Il négocie avec les paysans, arbitre les disputes, organise les semailles. Un jour — il en est convaincu — le maître reviendra, ou enverra un successeur, et le domaine retrouvera sa splendeur. Il ne sait pas que personne ne reviendra. Que dans quelques décennies, la toiture de la pars urbana s'effondrera sans que quiconque la relève. Qu'on retrouvera un jour, dans les gravats, une monnaie de Magnus Maximus (383-387), dernière trace d'une occupation organisée. Et que d'autres gens, venus d'au-delà du Rhin, creuseront leurs cabanes à même les ruines.
II. Le Bas-Empire : une reprise précaire (fin IIIe – fin IVe siècle)
L'Empire se réorganise
La crise du IIIe siècle ne signe pas la fin de Rome. L'empereur Dioclétien (284-305) et ses successeurs réorganisent profondément l'Empire. La Tétrarchie partage le pouvoir entre quatre souverains. Les provinces sont redécoupées, les villes fortifiées, les frontières renforcées. Sous Constantin (306-337), le christianisme devient une force politique majeure, et la monnaie est stabilisée par la création du solidus d'or.
Pour la Gaule du Nord, la défense s'organise à deux niveaux. Sur le littoral, le litus Saxonicum — un chapelet de fortifications côtières — protège les rivages de la Manche contre les raids saxons et francs. Dans l'arrière-pays, le Tractus Armoricanus et Nervicanus complète le dispositif. La Seine, axe de pénétration potentiel pour les pirates saxons, est surveillée. Les grandes villes se dotent d'enceintes réduites : Paris, Rouen, Évreux, Senlis se retranchent derrière des murailles construites souvent avec les pierres des monuments publics démontés.
Ce contexte militaire explique pourquoi les vallées fluviales — et singulièrement la basse vallée de la Seine — restent des zones stratégiques. La confluence Seine-Epte, point de passage entre le Vexin et la vallée de l'Eure en direction d'Évreux, conserve toute sa valeur dans ce dispositif de défense en profondeur.
151 habitats : le rebond partiel
Les chiffres de l'occupation du sol dans les Yvelines, tels que les a rassemblés Yves Barat, montrent un rebond relatif au IVe siècle. Aux 132 sites qui ont survécu à la crise du IIIe siècle s'ajoutent 19 créations nouvelles, portant le total à 151 habitats attestés au IVe siècle. Ce n'est pas un retour à la densité du Haut-Empire, mais ce n'est pas non plus l'effondrement que l'on pourrait craindre.
La répartition de ces sites dessine un paysage transformé. Les plateaux limoneux continuent de se vider — les sites qui y subsistent sont souvent les plus grands, les plus riches, ceux qui ont pu concentrer les terres de leurs voisins disparus. En revanche, les vallées et les bordures de plateaux maintiennent une occupation significative. Le contraste, déjà amorcé au IIIe siècle, s'accentue : la population se concentre là où l'eau, les voies de communication et la protection du relief se combinent.
Un autre phénomène, plus subtil, apparaît dans les données. Même si les sites abandonnés sont nombreux, la densité relative des habitats qui subsistent reste assez régulière. Barat en tire une conclusion importante : l'abandon de sites n'implique pas l'abandon des terres cultivées. Les grands domaines du Bas-Empire absorbent les exploitations voisines défaillantes. La concentration foncière, qui produira les grandes seigneuries du Moyen Âge, est déjà en marche.
La villa de Limetz-Villez : grandeur et décadence d'un domaine
La villa de la Bosse-Marnière, à Limetz-Villez, à trois kilomètres au sud-est de Gommecourt, offre le témoignage le plus détaillé de ce que vit un grand domaine agricole pendant l'Antiquité tardive. Fouillée à partir de 1976 sous la direction de Paul Van Ossel, cette villa de 3 à 5 hectares, avec sa pars urbana (résidence du maître) et sa vaste pars rustica (partie agricole), est l'un des sites les mieux documentés de toute l'Île-de-France pour cette période.
Jusqu'au début du IVe siècle, le bâtiment principal poursuit l'occupation entamée deux siècles plus tôt. Des canalisations en bois sont encore posées à la fin du IIIe siècle — signe que l'on investit encore dans l'entretien. Puis survient une première rupture : une épaisse couche de gravats recouvre le bâtiment, signe vraisemblable d'une destruction. Une monnaie de 307 fournit un repère chronologique minimal, mais l'absence anormale de monnaies des périodes 330-348 — alors que l'inflation monétaire est importante partout ailleurs dans le nord de la Gaule — suggère un abandon temporaire du bâtiment principal pendant plusieurs décennies.
La villa renaît sous les Valentiniens (364-392). Des transformations profondes modifient l'aspect du bâtiment : des portes sont bouchées, les colonnades de l'aile orientale sont surhaussées. Dans les bains, un ancien praefurnium — le local technique qui abritait le foyer chauffant les thermes — est reconverti en pièce d'habitation en sous-sol, avec un foyer et une rampe d'escalier creusée dans le sol. Ce détail est éloquent : on ne construit plus de thermes, on vit dans les anciens. Le confort romain régresse, mais l'ingéniosité des habitants s'adapte.
Cette phase valentinienne s'achève par un nouvel abandon, suivi de l'effondrement des toitures. Une monnaie de Magnus Maximus (383-387), usurpateur qui ébranla le pouvoir impérial en Occident, marque la dernière phase d'occupation organisée du bâtiment principal. Après cette date, la villa n'est plus un domaine fonctionnel. Mais elle reste un lieu habité — autrement.
Reconstitution imaginée : la villa de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez au début du Ve siècle — les thermes se sont effondrés, des cabanes de bois s'adossent aux murs romains encore debout
À Gommecourt même, le site des Sablons confirme la continuité. La céramique granuleuse de la fin du IVe siècle, retrouvée en prospection, atteste que le petit habitat de coteau fonctionne encore à cette date. Ce terme désigne une poterie reconnaissable entre toutes : une pâte épaisse, de couleur grise à brunâtre, dont la surface, volontairement chargée en grains de quartz ou de chamotte (fragments de poterie broyée), présente un toucher rugueux, presque abrasif. Pas de décor, pas d'engobe coloré, pas de cuisson à haute température — c'est une céramique utilitaire, robuste et sans prétention, qui remplace progressivement la belle sigillée rouge du Haut-Empire. Elle apparaît dans la région vers l'époque valentinienne (années 360-380) et imite les productions de l'Eifel — un massif montagneux situé entre Rhin et Moselle, dans l'actuelle Allemagne occidentale, qui abritait de grands ateliers de potiers approvisionnant tout le nord de la Gaule au Bas-Empire. La présence de cette céramique au confluent Seine-Epte témoigne d'un basculement des réseaux d'approvisionnement : on ne regarde plus vers la Méditerranée mais vers la Rhénanie.
À Bonnières-sur-Seine, la céramique sigillée d'Argonne et les gobelets à paroi fine de Trèves du IIIe-IVe siècle montrent que le bourg commercial, au carrefour des voies terrestres et fluviales, conserve une activité d'échange non négligeable.
Les sanctuaires se taisent
Le déclin des lieux de culte gallo-romains est l'un des phénomènes les plus frappants de l'Antiquité tardive dans la région. Il ne s'agit pas d'une disparition brutale mais d'un lent étiolement, où les bâtiments se dégradent tandis que les derniers fidèles continuent de déposer leurs offrandes dans les ruines.
Le sanctuaire de Bennecourt (Butte du Moulin à Vent), à quelques kilomètres au sud de Gommecourt, illustre parfaitement cette agonie. Pendant le Bas-Empire, des offrandes monétaires, de la céramique et des fibules attestent encore la pérennité du culte. Mais les bâtiments, et notamment le fanum H transformé en temple à galerie sous les Antonins, ont commencé à sérieusement se dégrader — sans qu'aucune intervention, réparation ou entretien ne soit tentée. Les fidèles déposent leurs monnaies dans un édifice qui s'écroule autour d'eux. Un foyer du Bas-Empire a été retrouvé dans la galerie du fanum — on s'y chauffe désormais, là où l'on priait. Les dernières offrandes datent de la période théodosienne (fin du IVe siècle), puis plus rien. Un pendentif en or en forme de croissant, retrouvé dans les niveaux gallo-romains, reste l'un des objets les plus remarquables de la phase tardive.
Ce schéma se retrouve à l'échelle régionale. À Genainville (Val-d'Oise), à quinze kilomètres à l'est de Gommecourt, le vaste sanctuaire des Vaux-de-la-Celle est le plus grand ensemble cultuel connu du Vexin : un temple à double cella de 28 mètres de côté, orné de sculptures monumentales et d'enduits peints conservés sur cinq mètres de hauteur, un théâtre-amphithéâtre de 115 mètres de diamètre pouvant accueillir environ quatre mille spectateurs, des bassins alimentés par une source aux vertus curatives, le tout sur une emprise de plus de 25 hectares. Dédié à Mercure et à Rosmerta, le sanctuaire attirait les pèlerins de tout le Vexin — les ex-voto retrouvés (masques en bronze, stèles figurant des malades aux yeux bandés, mains posées sur l'abdomen) évoquent des guérisons espérées.
Ce monument colossal meurt dès la fin du IIIe siècle. Les fouilles de P.-H. Mitard (1960-1990) ont mis en évidence des couches cendreuses atteignant quarante centimètres d'épaisseur, datées vers 270 par les monnaies — incendie, foyers à offrandes ou simple dépotoir ? L'interprétation reste débattue. Dès avant ces dépôts, une récupération de blocs de fondation avait commencé au nord des cellae. Les niches de la galerie nord sont bouchées au troisième quart du IIIe siècle. Le sanctuaire est déjà cannibalisé avant même la fin de l'Empire.
Dépourvu de toute trace de culte chrétien, le site n'est réoccupé qu'à l'époque mérovingienne, et cette réoccupation est révélatrice : on y a retrouvé des sarcophages et des stèles en cours de taille, inachevés et laissés sur place, attestant un véritable atelier de carriers installé dans les ruines aux Ve-VIe siècles. Les pierres du temple ont aussi servi à fabriquer de la chaux, et une activité de bronzier n'est pas exclue. Sur le plateau voisin, à Maudétour-en-Vexin, une nécropole mérovingienne confirme que le secteur reste habité — mais le sanctuaire, lui, n'est plus qu'une carrière à ciel ouvert.
À Septeuil (Yvelines), un mithraeum s'installe dans un ensemble déjà plus ou moins ruiné. À Saint-Forget (Yvelines), le mobilier atteste une fréquentation jusqu'à la seconde moitié du IVe siècle, mais les fouilles anciennes ne permettent pas d'en dire davantage.
🏺 FOCUS : Les sanctuaires meurent-ils ? Le crépuscule du culte gallo-romain
La question peut sembler étrange : un sanctuaire est un lieu, pas un être vivant. Et pourtant, ce que l'archéologie montre dans le Vexin et les Yvelines ressemble bien à une agonie. Les lieux de culte gallo-romains du confluent Seine-Epte ne sont pas détruits par les chrétiens ni rasés par les barbares. Ils meurent de négligence.
Le mécanisme est le même partout. Pendant le Haut-Empire, les sanctuaires ruraux sont entretenus par des financements publics (munera) et par l'investissement des élites locales, qui y trouvent un outil de prestige social. Offrir un temple, restaurer une colonnade, financer un sacrifice public : autant de gestes qui affirment le rang du donateur dans la société gallo-romaine. Ce système fonctionne tant que les élites locales sont suffisamment riches et que le cadre institutionnel romain encourage ces dépenses.
Au IIIe siècle, tout ce mécanisme se grippe. La crise économique réduit les capacités financières des notables. La réorganisation administrative de Dioclétien centralise davantage les ressources fiscales, au détriment des initiatives locales. Le christianisme, surtout à partir de Constantin, détourne une partie des élites vers de nouvelles formes de piété qui n'incluent plus l'entretien des anciens temples. Le culte public recule ; les offrandes deviennent individuelles — une pièce glissée dans les décombres, un objet votif déposé discrètement.
Bennecourt illustre cette transition avec une clarté remarquable. Le fanum H, reconstruit sous Hadrien avec galerie périphérique, podium et autel extérieur, représente l'apogée de la romanisation cultuelle. Deux siècles plus tard, les mêmes murs sont fissurés, la toiture s'affaisse, mais quelqu'un vient encore y déposer une fibule, frotter une monnaie contre la pierre usée du seuil. Le geste est intime, presque furtif — à des lieues de la pompe des cérémonies du IIe siècle.
Ce n'est pas le christianisme qui tue ces sanctuaires — dans les campagnes du Vexin, la christianisation ne sera effective qu'aux VIe-VIIe siècles. C'est l'effondrement du système social qui les soutenait. Un sanctuaire sans évergète est un sanctuaire condamné.
Le parallèle entre Bennecourt (offrandes jusqu'à la fin du IVe siècle) et Genainville (abandon dès la fin du IIIe) montre que le rythme varie d'un site à l'autre. À Genainville, les couches cendreuses datées vers 270 posent une question que l'archéologie ne tranche pas : s'agit-il d'un incendie accidentel ou volontaire, de foyers rituels à offrandes, ou de simples dépotoirs accumulés dans un bâtiment déjà négligé ? Quoi qu'il en soit, la récupération de blocs de fondation commence avant ces épisodes cendreux — le sanctuaire sert déjà de carrière alors que le culte se poursuit peut-être encore de façon résiduelle. Les sanctuaires de source, liés à des croyances populaires tenaces, semblent résister plus longtemps que les grands complexes monumentaux. Mais le résultat final est le même : au Ve siècle, il n'y a plus de sanctuaires gallo-romains en activité dans la région. Les pierres, elles, serviront encore — à Genainville, on en taillera des sarcophages mérovingiens, dont certains resteront inachevés dans les ruines du temple.
III. Le Ve siècle : les Germains sont dans la plaine
La fin de l'Empire en Gaule du Nord
Le 31 décembre 406 — la date est restée dans l'historiographie —, des bandes de Vandales, Suèves et Alains franchissent le Rhin gelé près de Mayence. L'événement est symbolique plus que déterminant pour notre région, mais il marque le début d'une accélération. En quelques décennies, le pouvoir romain perd le contrôle effectif de la Gaule du Nord.
Les étapes se succèdent : en 410, les Wisigoths d'Alaric pillent Rome. En 451, la bataille des Champs Catalauniques (près de Troyes) voit une coalition romano-barbare repousser les Huns d'Attila — les Francs combattent aux côtés des Romains. En 476, Odoacre dépose Romulus Augustule. Mais ces dates, spectaculaires pour l'histoire générale, ne correspondent à aucune rupture brutale dans les campagnes du Vexin. Le changement est plus lent, plus diffus, et souvent invisible pour ceux qui le vivent.
Car les Germains ne débarquent pas un beau jour du néant. Depuis le IVe siècle au moins, des populations d'origine germanique sont installées en Gaule avec le statut de fédérés (foederati) — des groupes autorisés par Rome à s'établir sur le territoire en échange du service militaire. D'autres servent individuellement dans les légions. Au fil des générations, la frontière entre « Romains » et « Barbares » se brouille. Les élites germaniques adoptent des éléments de la culture romaine ; les Gallo-Romains portent parfois des bijoux de tradition germanique. Le Ve siècle n'est pas une invasion : c'est une prise de contrôle progressive par des gens qui sont déjà là.
Vers 486, Clovis, roi des Francs saliens, bat le « roi des Romains » Syagrius à Soissons et prend le contrôle de la Gaule du Nord. Le Vexin passe sous domination franque. Mais pour un paysan du confluent, à Gommecourt, le changement de souverain est sans doute moins perceptible que le prix du grain ou la crue de l'Epte.
Qui dirige ? Le pouvoir sans l'État
La question est rarement posée aussi directement par les manuels d'histoire, et pourtant c'est la plus concrète qui soit pour les habitants du confluent : quand l'administration romaine s'effondre, qui prend le relais ?
La réponse varie selon l'échelle à laquelle on se place. Dans les grandes villes, ce sont les évêques qui émergent comme les véritables hommes forts. Issus pour la plupart de l'aristocratie gallo-romaine lettrée — les dernières grandes familles sénatoriales —, ils sont les seuls à disposer à la fois d'une légitimité reconnue par la population, d'un réseau organisé (les paroisses), et de ressources matérielles (les domaines de l'Église). Rouen, Paris, Évreux : partout dans le nord de la Gaule, l'évêque devient le véritable représentant des populations face aux nouveaux maîtres francs. Grégoire de Tours, lui-même issu d'une famille sénatoriale auvergnate, incarnera ce phénomène au VIe siècle.
Dans les campagnes, la situation est plus opaque. Les anciens propriétaires de villae — ces possessores (possédants) qui formaient l'élite foncière gallo-romaine — ont-ils maintenu leur emprise ? Pour certains, oui : les sources montrent que des familles gallo-romaines riches ont conservé leurs domaines sous la domination franque, parfois en épousant les nouveaux venus, parfois en se faisant oublier. Mais en Gaule du Nord, la noblesse sénatoriale d'origine gallo-romaine a largement reflué vers le sud du pays lors des troubles du Ve siècle. Pour les domaines moyens du Vexin, comme la villa de Limetz-Villez, l'archéologie montre un abandon du bâtiment principal vers 383-387 — ce qui suggère que le propriétaire a cessé d'occuper ou d'entretenir le lieu. Mais qui a repris les terres ? Un chef franc local ? Un régisseur resté sur place ? Un voisin qui a étendu son emprise ? On ne le sait pas. L'archéologie, qui excelle à dater des tessons, est muette sur les actes notariés.
Ce que l'on sait, c'est qu'après 486 et la victoire de Clovis sur Syagrius, le pouvoir passe formellement aux mains des Francs. Le roi mérovingien nomme des comtes (comites) dans les anciennes civitates pour administrer justice et lever les impôts. Mais ces comtes, loin d'être exclusivement francs, sont souvent choisis parmi les élites locales, quelle que soit leur origine. L'historien Ferdinand Lot a parlé d'un « condominium » : un pouvoir exercé conjointement, sous l'autorité du roi franc, par une aristocratie militaire germanique et une classe dirigeante civile et ecclésiastique d'ascendance gallo-romaine. Ce n'est ni une occupation coloniale, ni une fusion égalitaire — c'est un arrangement pragmatique où chacun apporte ce qu'il a : les Francs, la force armée ; les Gallo-Romains, la compétence administrative et le maillage ecclésiastique.
Pour un habitant de Gommecourt, le changement le plus tangible est sans doute celui du lien de dépendance. Sous l'Empire, il était, au moins en théorie, un citoyen romain soumis à un impôt régulier collecté par des fonctionnaires de la civitas des Véliocasses. Après 486, il dépend d'un protecteur local — chef franc ou grand propriétaire — à qui il doit des corvées et une part de sa récolte en échange de la sécurité. La relation n'est plus celle d'un contribuable face à un État, mais celle d'un dépendant face à un patron. C'est le germe de la seigneurie médiévale — mais ce sera l'objet de la page consacrée au haut Moyen Âge.
Vivre ensemble : mariages, esclavage et fusion
L'autre question que l'archéologie pose sans pouvoir y répondre pleinement est celle de la cohabitation concrète entre Gallo-Romains et Germains. Les fonds de cabane de Limetz-Villez, avec leurs fibules germaniques et leur céramique de tradition rhénane, prouvent une présence germanique. Mais comment ces nouveaux venus se sont-ils intégrés à la population locale ?
Il faut d'abord rappeler un fait souvent sous-estimé : les Germains étaient très minoritaires. Les historiens estiment que les Francs qui se sont installés en Gaule du Nord représentaient, au mieux, 5 à 10 % de la population totale. Ce n'est pas une invasion de masse qui remplace un peuple par un autre — c'est l'installation d'une élite militaire au sein d'une population gallo-romaine très largement majoritaire.
Contrairement aux Romains ou aux Goths, les Francs n'ont jamais interdit les mariages mixtes entre Francs et populations soumises. C'est une différence capitale. Un guerrier franc installé dans le Vexin après 486 pouvait épouser une femme gallo-romaine sans que la loi ne s'y oppose. Et réciproquement — même si les rapports de force rendaient les alliances dissymétriques. Ces mariages, attestés par les sources du VIe siècle, sont l'un des principaux vecteurs de la fusion rapide des deux populations. Dès le VIIe siècle, le mot « Franc » désigne tous les hommes libres de Gaule, indépendamment de leur origine ethnique.
L'esclavage existait, mais il n'était pas le moteur principal de l'intégration. La société mérovingienne connaît plusieurs statuts : les hommes libres (francs ou gallo-romains), les affranchis (anciens esclaves), les lètes (colons d'origine germanique installés sur des terres de l'État, à mi-chemin entre l'homme libre et le dépendant) et les esclaves proprement dits (servi). On pouvait être réduit en esclavage par capture lors d'un raid, par dette ou par naissance. Mais les Gallo-Romains dans leur ensemble n'ont pas été réduits en esclavage — ils ont été soumis à un nouveau pouvoir politique, ce qui est très différent.
À l'échelle d'un domaine comme Limetz-Villez ou d'un hameau du confluent, la cohabitation a probablement pris des formes très concrètes : un artisan germanique (comme le Wulfhard de notre scène de vie) installé au milieu de paysans gallo-romains, échangeant outils et réparations contre grain et viande. Des unions entre familles. Des enfants bilingues — parlant un latin populaire mâtiné de francique. Une liturgie funéraire qui mêle les traditions : les tombes mérovingiennes de la vallée de la Seine contiennent parfois des parures germaniques (fibules, scramasaxes) dans des sarcophages de tradition gallo-romaine. Ce métissage, loin d'être exceptionnel, est la norme dans toute la Gaule du Nord au VIe siècle.
Des fibules germaniques dans les ruines romaines
C'est dans les couches les plus tardives de la villa de Limetz-Villez que l'archéologie révèle le plus clairement la présence germanique. Après l'abandon du bâtiment principal (fin du IVe siècle), une nouvelle forme d'occupation apparaît : trois fonds de cabane sont creusés au nord du bâtiment à piliers de la pars rustica, à même les ruines romaines.
Un fond de cabane (Grubenhaus en allemand) est une structure semi-enterrée, de plan rectangulaire, avec un plancher surélevé au-dessus d'une fosse peu profonde. C'est un type d'habitat inconnu dans la tradition gallo-romaine mais caractéristique des cultures germaniques. À Limetz-Villez, l'un de ces fonds de cabane a livré une fibule ansée dissymétrique d'origine germanique, datée du milieu ou de la seconde moitié du Ve siècle. Une seconde fibule, du type de Bifrons (du nom d'un site du Kent, en Angleterre), a été découverte en prospection pédestre sur le même site.
Ces fibules ne sont pas des objets anodins. Ce sont des broches servant à attacher les vêtements — des marqueurs identitaires aussi puissants qu'un uniforme. La fibule ansée dissymétrique, avec son pied relevé et son arc courbe, appartient à un répertoire typiquement germanique, bien distinct des fibules gallo-romaines. Sa présence dans un fond de cabane creusé au milieu des ruines d'une villa romaine résume en un seul objet toute la transition en cours.
Reconstitution d'une fibule ansée dissymétrique d'origine germanique (milieu du Ve siècle), comme celle retrouvée dans les fonds de cabane de la villa de Limetz-Villez — un marqueur identitaire aussi puissant qu'un uniforme
Ces occupants germaniques ne sont pas de simples squatteurs. La fouille a aussi révélé des traces de métallurgie du fer et du bronze dans les fonds de cabane. On travaille le métal, on répare des outils, on fabrique des objets. La villa n'est plus un domaine agricole organisé, mais elle reste un lieu de production artisanale. Les nouveaux habitants utilisent les murs romains comme appuis pour leurs structures légères, récupèrent les tegulae pour aménager des foyers, et poursuivent une activité économique dans un cadre matériel radicalement transformé.
De la villa romaine au fond de cabane germanique : trois siècles de transformation de l'habitat au confluent Seine-Epte
La céramique granuleuse imitée de l'Eifel, apparue dans la région vers l'époque valentinienne, confirme ces données chronologiques et souligne un basculement des réseaux d'approvisionnement : on ne regarde plus vers la Méditerranée mais vers la Rhénanie. Le mobilier du site — à la fois romain tardif et germanique — illustre parfaitement le métissage culturel en cours.
Gommecourt au Ve siècle : ce que l'archéologie dit — et ne dit pas
Que sait-on de Gommecourt à la fin de l'Antiquité ? Très peu, en vérité. La Carte Archéologique de la Gaule (Barat, 2007) recense deux sites archéologiques sur la commune : les Sablons (site 001 AH), petit habitat de coteau dont la céramique couvre le IIIe au Ve siècle, et le Bosquet (site 002 AH), où une carrière a mis au jour en 1888 un mur, un foyer, des amphores et deux meules à grain. À ces deux sites s'ajoutent des mentions vagues : des « céramiques gallo-romaines » découvertes quelque part sur le territoire communal (Carte archéologique de Seine-et-Oise, 1889), et le toponyme « la Chaussée », fossilisant le tracé de la voie n° 7 (Gisors – Évreux).
C'est tout. Aucun de ces sites n'a fait l'objet de fouilles en règle. Les Sablons sont connus par des ramassages de surface du XIXe siècle (Ferrant, 1899) et des prospections pédestres des années 1990 (G. Boulay). Le Bosquet a été découvert fortuitement lors de l'ouverture d'une carrière. Le sous-sol de Gommecourt reste un territoire essentiellement vierge pour l'archéologie.
La céramique granuleuse retrouvée aux Sablons, datée de la fin du IVe siècle, est le jalon chronologique le plus tardif attesté à Gommecourt même. Elle prouve une occupation au moins jusqu'à l'époque valentinienne (années 360-380). Mais au-delà ? Pour le Ve siècle proprement dit, on ne dispose d'aucune preuve archéologique directe sur le territoire communal. C'est frustrant, mais c'est honnête.
Faut-il en conclure que Gommecourt est déserté après 380 ? Sûrement pas. Les sites voisins — la villa de Limetz-Villez avec ses fonds de cabane du milieu du Ve siècle, les fondations maçonnées de Sainte-Geneviève-lès-Gasny en face sur l'autre rive de l'Epte, l'agglomération de Bonnières-sur-Seine dont la nécropole mérovingienne succède au bourg antique — montrent que le couloir de la Seine reste habité sans interruption. Un carrefour aussi favorable que celui de Gommecourt, au confluent de deux rivières et au croisement de deux voies, ne s'abandonne pas. Mais la preuve archéologique manque — faute de fouilles, pas faute d'occupation.
Et puis il y a le nom. Gommecourt — Gomeri-Curia, « le domaine de Gomer » — associe un anthroponyme germanique (Gomer, Gomerus) à un suffixe latin (curia, domaine, devenu -court). Ce type de toponyme est caractéristique de la période franque (Ve-VIIe siècles). Si le nom dit vrai, un homme portant un nom germanique s'est installé ici, a donné son nom au lieu, et le lieu a gardé ce nom pendant quinze siècles. C'est, à sa manière, une preuve — non pas archéologique, mais linguistique — d'une occupation au haut Moyen Âge.
Wulfhard se redresse et pose le marteau sur l'enclume de pierre. La fibule est presque terminée — une broche en bronze, avec un arc courbe et un pied relevé orné de trois encoches, comme celles que sa mère portait dans le pays d'entre Rhin et Meuse. Il la destine à Gisela, sa femme, qui attend leur deuxième enfant.
L'atelier est installé dans un fond de cabane creusé à moins d'un mètre de profondeur, adossé au mur nord de ce que les anciens appelaient le bâtiment à piliers. Le mur romain, épais d'une coudée, fait un excellent coupe-vent. Wulfhard a posé des madriers en travers de la fosse pour servir de plancher, et une charpente de perches soutient un toit de chaume qui s'appuie contre les assises de pierre. Sous le plancher, la fosse sert de remise pour les outils et le charbon.
Autour de lui, les ruines de la villa dessinent un paysage étrange. Les grandes colonnades de l'aile orientale se sont effondrées il y a deux ou trois générations, et personne ne les a relevées. Des pans de mur émergent des herbes hautes, coiffés de lierre. Le toit des anciens thermes s'est écroulé après la dernière occupation — celle des gens qui vivaient dans le sous-sol du praefurnium, réchauffés par un foyer de fortune installé dans la bouche du fourneau. Ça, c'était du temps du grand-père de Wulfhard, quand Rome payait encore des soldats.
Aujourd'hui, Wulfhard ne se considère ni comme romain ni comme barbare. Il parle un francique mêlé de mots latins — tegula pour les tuiles qu'il récupère, focus pour le foyer. Il travaille le bronze et le fer pour une demi-douzaine de familles installées dans les environs : des gens comme lui, venus d'outre-Rhin il y a une ou deux générations, et des autochtones dont les ancêtres cultivaient ces champs du temps des Antonins. Ils s'entendent. Ils échangent. Wulfhard fournit des outils et des réparations ; les paysans fournissent du grain et de la viande fumée.
Sur l'établi, à côté de la fibule, quelques tessons de sigillée d'Argonne — de la vaisselle rouge à molette, déjà ancienne — servent de coupelles pour les fragments de bronze en attente de fusion. Plus loin, un lot de céramique granuleuse grise, aux parois rugueuses, contient les restes du repas de midi : une bouillie d'épeautre épaissie au lard. Cette céramique, Wulfhard le sait, vient de quelque part vers l'est, dans la direction du Rhin. Les marchands qui descendent la Seine en apportent encore de temps en temps, avec du sel et des meules.
Wulfhard achève la fibule, la polit avec un morceau de cuir. Il la glissera ce soir dans la paume de Gisela, avec un sourire et sans discours. On ne sait plus, ici, quel empereur règne à Ravenne. Peut-être n'y en a-t-il plus. Ce qui compte, c'est que le bronze fond bien, que le blé lève, et que l'Epte ne soit pas trop haute pour traverser à gué.
Ce que les objets ne disent pas
Les tessons de céramique, les fibules, les monnaies — tout ce que l'archéologie exhume des champs du confluent — racontent l'histoire matérielle de la transition. Mais ils sont muets sur ce qui fait le tissu d'une vie : les croyances, les chansons, la manière d'élever un enfant, la langue qu'on parle à table, le vêtement qu'on porte un jour de fête. Pour comprendre ce que deviennent les habitants du confluent entre le IIIe et le Ve siècle — non pas leurs murs et leurs pots, mais leurs vies — il faut élargir le regard au-delà des seuls objets.
🏺 FOCUS : Vivre entre deux mondes — La grande mutation des modes de vie (IIIe-Ve siècle)
On a décrit la dégradation des bâtiments, la chute des sites, la rétraction des réseaux commerciaux. Mais qu'en est-il des hommes eux-mêmes ? Comment vivent les habitants du confluent entre le IIIe et le Ve siècle ? Comment s'habillent-ils, que croient-ils, comment élèvent-ils leurs enfants, quelle langue parlent-ils ? Qu'est-il advenu, en somme, de cette culture « gallo-romaine » qui s'était lentement construite depuis la conquête de César ?
L'effacement de la culture gauloise. Au IIIe siècle, la culture gauloise proprement dite a déjà largement disparu dans ses formes visibles. Les druides — cette classe sacerdotale qui impressionnait tant les auteurs romains — ont été interdits par les empereurs Auguste et Tibère dès le Ier siècle, et leurs successeurs clandestins semblent avoir été absorbés par le système cultuel gallo-romain en quelques générations. La langue gauloise, un idiome celtique continental, recule depuis la conquête au profit du latin vulgaire, qui est désormais la langue du commerce, de l'administration, des échanges quotidiens. Mais le gaulois persiste dans les campagnes comme langue d'usage — Irénée de Lyon, au IIe siècle, signale qu'il doit s'adresser en gaulois à certains de ses paroissiens. Au IIIe siècle, des inscriptions en gaulois sont encore gravées sur des poteries. Au confluent de la Seine et de l'Epte, la population du IIIe siècle parle vraisemblablement un latin populaire teinté de mots gaulois — ce latin vulgaire qui deviendra, bien des siècles plus tard, l'ancien français.
Ce qui subsiste de la culture gauloise, c'est moins la langue ou les institutions que les gestes du quotidien : la manière de construire (le torchis sur ossature de bois, technique gauloise, reste omniprésent dans les campagnes même quand les fondations sont romaines), la manière de cuisiner (la bouillie de céréales, base de l'alimentation gauloise, n'a jamais été remplacée par la cuisine romaine dans les campagnes), les croyances populaires liées aux sources, aux bois, aux carrefours. La Gaule du IIIe siècle est un monde créole — ni purement romain, ni encore gaulois, mais un mélange original que les historiens appellent « gallo-romain ».
Les croyances en mutation. La transition religieuse est peut-être la plus profonde. On a vu que les grands sanctuaires gallo-romains (Bennecourt, Genainville) déclinent faute de financements. Mais les croyances, elles, ne disparaissent pas avec les bâtiments. Ce qui se produit entre le IIIe et le Ve siècle est un glissement à trois niveaux. D'abord, le culte public — les sacrifices collectifs, les processions, les fêtes religieuses organisées par les magistrats — s'étiole avec la crise de l'État. Le culte devient individuel et domestique : on dépose une monnaie dans les ruines d'un temple, on adresse une prière personnelle à une source, on accroche un ex-voto dans un arbre sacré. Ensuite, les dieux changent de visage : les grandes divinités romaines officielles (Jupiter, Mars, Mercure) cèdent du terrain aux cultes orientaux (Mithra, Cybèle, Isis) et surtout au christianisme, qui progresse dans les villes dès le IVe siècle mais ne pénètre les campagnes du Bassin parisien que très lentement — au confluent, la christianisation effective ne date probablement que des VIe-VIIe siècles. Enfin, les vieilles croyances populaires — le culte des sources, la sacralité des carrefours, les rites liés aux saisons et aux récoltes — continuent sans interruption, réinterprétés successivement dans un cadre gallo-romain puis chrétien.
Les patrons de l'église de Gommecourt — saint Crépin et saint Crépinien — sont des saints du nord de la Gaule, martyrisés à Soissons selon la tradition. Leur culte se développe à l'époque mérovingienne. Le choix de ces patrons pour la paroisse de Gommecourt pourrait indiquer une christianisation liée à l'influence de Soissons, centre du pouvoir franc après 486.
Habillement : des braies au manteau à fibule. L'habillement est un miroir des identités en transition. Les Gaulois portaient les célèbres bracae (braies), pantalons amples qui avaient donné à la Gaule du Sud son nom de Gallia bracata. Sous l'Empire, les élites gallo-romaines adoptent la tunique romaine et la paenula (manteau à capuchon), mais les braies persistent dans les campagnes — ironie de l'histoire, elles finissent même par être adoptées par les soldats romains, plus pratiques que la toge pour la vie militaire. Au Ve siècle, l'arrivée des populations germaniques apporte de nouvelles modes : les fibules (broches de métal servant à attacher les vêtements), les ceinturons à plaques ornées, les manteaux agrafés à l'épaule. La fibule ansée dissymétrique de Limetz-Villez est un exemple parfait de cet objet à la frontière du vêtement et de l'identité : elle dit qui l'on est autant qu'elle ferme un manteau.
La place des femmes. Dans la société gallo-romaine, les femmes des campagnes consacrent l'essentiel de leur temps aux tâches domestiques, au jardin, à la préparation des céréales sur la meule domestique, au filage de la laine et du lin. Elles jouissent toutefois de droits que leurs homologues romaines de Rome n'avaient pas toujours : en Gaule, les femmes pouvaient posséder des biens, exercer certains métiers (brasserie, médecine populaire, tissage commercial), et l'archéologie funéraire montre que certaines bénéficiaient de sépultures aussi riches que celles des hommes. L'arrivée des Francs ne modifie pas radicalement cette situation dans les campagnes : la loi salique, qui régit les Francs, exclut les femmes de la succession à la terre (terra salica), mais elle leur reconnaît un prix du sang (wergeld) élevé — trois fois celui d'un homme libre quand elles sont en âge d'enfanter. La femme mérovingienne des campagnes vit dans un monde de labeur quotidien, mais elle n'est pas l'être soumis que la caricature médiévale voudrait. Certaines tombes féminines mérovingiennes du Val-de-Seine témoignent de parures élaborées — colliers de perles de verre, fibules en bronze, plaques de ceinturon damasquinées — qui attestent un statut social non négligeable.
Éducation et transmission du savoir. Sous le Haut-Empire, les villes gallo-romaines possédaient des écoles de rhétorique où les fils de l'aristocratie locale apprenaient le latin, la grammaire, la poésie. Rien de tel dans les campagnes du Vexin, où l'éducation se transmettait de parent à enfant — les gestes agricoles, les techniques artisanales, les savoirs empiriques sur les plantes, les animaux, les saisons. La crise du IIIe siècle accélère la disparition des écoles urbaines. Au Ve siècle, le latin écrit devient le monopole des clercs chrétiens et de quelques grandes familles sénatoriales. Dans les campagnes du confluent, l'éducation se résume désormais à la transmission orale des savoirs pratiques et des récits familiaux. Quand l'Église s'implantera, à partir des VIe-VIIe siècles, elle ouvrira des écoles paroissiales — mais c'est une autre histoire.
Art, musique, artisanat. L'art gaulois — ce style naturaliste abstrait, fait de spirales, de triskèles et de visages stylisés — a presque entièrement disparu au IIIe siècle, remplacé par les conventions artistiques romaines. Mais au Bas-Empire, un phénomène inverse se produit : l'art romain lui-même se « barbarise », adopte des formes géométriques, des motifs de rouelles et d'entrelacs qui préfigurent l'art mérovingien. Sur les céramiques d'Argonne du IVe siècle, les molettes dessinent des motifs géométriques répétitifs, très éloignés du naturalisme classique. La musique, quant à elle, ne laisse aucune trace archéologique directe — mais les textes antiques mentionnent le carnyx gaulois (grande trompe de guerre en bronze) et la tibia romaine (flûte double), et l'on peut imaginer que les fêtes saisonnières au confluent mêlaient depuis longtemps les deux traditions sonores. Quant à l'artisanat, il continue sans interruption : le forgeron, le potier, le tisserand sont les piliers de l'économie rurale, et les fonds de cabane de Limetz-Villez prouvent que la métallurgie du fer et du bronze se maintient au Ve siècle dans un cadre matériel profondément transformé.
Ce qui se perd : les régressions techniques. Il serait naïf de nier que la transition entre Antiquité et haut Moyen Âge s'accompagne de pertes réelles de savoir-faire. Certaines sont spectaculaires. La construction en pierre maçonnée — cette technique que les Romains avaient portée à un degré de perfection remarquable (aqueducs, thermes, voûtes, opus caementicium) — recule massivement. Les bâtiments du Ve siècle sont en bois et en torchis, même quand ils s'adossent à des murs romains encore debout, comme les fonds de cabane de Limetz-Villez. On ne construira plus de bâtiments en pierre dans les campagnes du Bassin parisien avant le XIe-XIIe siècle — sept siècles de parenthèse.
La céramique connaît un effondrement comparable. La sigillée gallo-romaine — cette vaisselle fine, tournée, à la belle couverte rouge orangé, cuite à plus de 1 000 °C dans des fours à température contrôlée, estampillée du nom du potier et exportée dans tout l'Empire — disparaît au Ve siècle. Elle est remplacée par la céramique granuleuse, puis par des productions modelées à la main, cuites à basse température, sans engobe ni décor. La céramique granuleuse des Sablons, avec ses parois grises et rugueuses, illustre parfaitement cette simplification. La vaisselle fine reviendra, mais il faudra attendre le Moyen Âge classique pour retrouver des qualités comparables.
Les routes empierrées se dégradent faute d'entretien étatique — on l'a vu dans la section précédente. Les aqueducs cessent de fonctionner et ne sont jamais réparés : on revient à l'eau des puits et des sources. Les thermes — ces complexes balnéaires qui faisaient la fierté des villae — sont abandonnés, leurs systèmes d'hypocauste trop complexes pour être entretenus. Plus frappante encore est la disparition du vallus, cette étonnante moissonneuse mécanique gauloise décrite par Pline l'Ancien : une sorte de chariot à dents, poussé par un bœuf, qui arrachait les épis et les faisait tomber dans un bac. Les agronomes romains Pline et Palladius la décrivent en fonctionnement dans les grands domaines du nord de la Gaule — précisément dans notre région. Cette machine, qui supposait des champs vastes, plats et bien entretenus, devient inutile quand les domaines se morcellent et que les surfaces cultivées se réduisent. Elle disparaît totalement et ne sera « réinventée » qu'au XIXe siècle. L'écriture elle-même se raréfie : dans les campagnes du Ve siècle, plus personne ne sait lire ni écrire en dehors de quelques clercs. La monnaie se fait rare — on revient au troc pour les échanges quotidiens.
Il faut cependant nuancer ce tableau sombre. Toutes les techniques ne régressent pas. La métallurgie du fer se maintient — indispensable pour les outils agricoles, les armes, les clous de charpente. Les fonds de cabane de Limetz-Villez en témoignent. Le tonneau, cette invention gauloise que les Romains avaient adoptée pour remplacer l'amphore, traverse les siècles sans interruption. L'araire à soc en fer, outil de base du labour, continue d'être utilisé — et c'est d'ailleurs une idée reçue que la charrue à versoir aurait existé dans l'Antiquité pour être ensuite « perdue ». En réalité, les Gaulois et les Gallo-Romains utilisaient des araires perfectionnés (avec soc en fer, parfois coutre et avant-train à roues) mais pas de véritables charrues à versoir. Celle-ci est une innovation proprement médiévale, qui ne se diffuse en Île-de-France qu'à partir du XIIe siècle. C'est la charrue qui permettra de retourner les lourds limons du plateau du Vexin en profondeur — et de transformer les longues parcelles étroites du parcellaire médiéval (les « rayes ») en terres à blé à haut rendement. Mais c'est une histoire pour bien plus tard.
En somme, ce qui disparaît entre le IIIe et le Ve siècle, ce sont les techniques qui dépendaient d'un système — un réseau commercial à longue distance pour la céramique, une administration d'État pour les routes, un surplus économique et une main-d'œuvre spécialisée pour la construction en pierre, de vastes domaines bien gérés pour la moissonneuse mécanique. Quand le système s'effondre, les techniques qui en dépendaient s'effondrent avec lui. Ce qui survit, ce sont les savoir-faire individuels : le forgeron, le charpentier, le potier de village, le paysan avec son araire. L'homme du Ve siècle sait encore faire du feu, forger un clou, cuire un pot, labourer un champ. Ce qu'il ne sait plus faire, c'est bâtir un aqueduc — parce qu'un aqueduc n'est pas l'affaire d'un homme mais d'un État.
La loi, l'État, la société. L'organisation sociale subit une mutation aussi profonde que la technique. Sous l'Empire romain, la Gaule était administrée par un système centralisé remarquablement efficace : des provinces divisées en civitates (cités), chacune dotée d'un chef-lieu, d'un sénat local (curia), de magistrats élus, d'un système fiscal régulier, d'un droit écrit applicable à tous les citoyens romains. Les routes étaient entretenues par l'État, la monnaie frappée dans des ateliers officiels, la justice rendue selon le ius civile romain. L'individu était un citoyen — défini par son appartenance à une communauté politique, pas à un clan ou à une famille.
La transition vers le monde franc renverse cette logique. Le pouvoir se fragmente. Le roi mérovingien règne en théorie sur un vaste territoire, mais dans la pratique, l'autorité réelle appartient aux comites (comtes) locaux, souvent des chefs de guerre francs installés sur d'anciens domaines romains. La loi n'est plus territoriale mais personnelle : les Francs sont jugés selon la loi salique, les Gallo-Romains selon le droit romain simplifié, les Burgondes selon la loi Gombette. Dans un même village, deux voisins peuvent relever de lois différentes selon leur origine ethnique. La justice se rend par le wergeld (prix du sang) : chaque individu a un prix en sous d'or — un homme libre franc vaut 200 sous, un Gallo-Romain 100, un esclave 35. Tuer quelqu'un n'est pas un crime contre l'État mais une dette envers la famille de la victime. La vengeance privée (faida) est légale tant que le prix du sang n'est pas acquitté.
La fiscalité romaine — fondée sur le cadastre, l'impôt foncier et l'impôt personnel — s'efface au profit de contributions en nature, de corvées et de redevances dues au seigneur local. La monnaie d'or mérovingienne existe mais circule peu dans les campagnes. L'économie se contracte autour du domaine : on produit ce qu'on consomme, on échange le surplus avec les voisins. Les marchés régionaux ne disparaissent pas totalement — le trafic fluvial sur la Seine le prouve — mais ils se raréfient.
Pour un habitant de Gommecourt, la différence est moins abstraite qu'il n'y paraît. Sous l'Empire, il payait un impôt au receveur de la cité des Véliocasses (Rouen) et pouvait en théorie faire appel au gouverneur de la province s'il estimait avoir été lésé. Après 486, il doit allégeance à un chef franc local dont il dépend pour sa protection — et dont il cultive les terres en échange. La relation n'est plus celle d'un citoyen face à un État, mais celle d'un dépendant face à un protecteur. C'est le germe de la société féodale qui se mettra en place au cours des siècles suivants.
Ce qui frappe, en somme, c'est que la « chute de l'Empire romain » n'est pas le remplacement brutal d'un monde par un autre. C'est un long fondu enchaîné, où les couches culturelles se superposent, se mélangent, se transforment. Le paysan du confluent, vers 490, porte peut-être encore des braies à la gauloise, fermées par une fibule à la germanique, fait cuire sa bouillie dans un pot de tradition rhénane, parle un latin mâtiné de francique, et adresse ses prières à un mélange confus de divinités dont il ne sait plus très bien lesquelles sont gauloises, romaines ou chrétiennes. Il ne connaît plus les thermes de ses arrière-grands-parents, ne sait pas lire les inscriptions gravées sur les pierres qu'il récupère dans les ruines, et n'a jamais vu le vallus moissonner un champ. Mais il sait forger un soc, cuire un pot, et trouver le gué de l'Epte les yeux fermés. Ce monde composite, appauvri en technique et en organisation mais riche d'un métissage culturel sans précédent, est le creuset d'où naîtra, en quelques siècles, la civilisation médiévale.
IV. Les routes romaines deviennent des chemins francs
Le réseau viaire : de l'infrastructure d'État à la route locale
Le réseau routier romain dans les Yvelines et le Vexin était dense et structuré. La Carte Archéologique de la Gaule (Barat, 2007) a identifié au moins 21 itinéraires distincts, numérotés et cartographiés, sillonnant le département. Gommecourt se trouvait au carrefour de plusieurs d'entre eux.
La voie n° 17 (Gisors – Gasny – Limetz – Pacy-sur-Eure – Évreux) est la plus directement liée au village. Entrant dans les Yvelines par Gommecourt, elle longeait la villa de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez, croisait au lieu-dit le Carrouge la voie n° 18 (Vernonnet – Bonnières), puis franchissait la Seine au pied de Port-Villez avant de se diriger vers Évreux. Le toponyme « la Chaussée », qui subsiste aujourd'hui à Gommecourt, est la mémoire fossile de cet itinéraire.
La voie n° 18 (Vernonnet – Bonnières), quant à elle, suivait la vallée de la Seine par Limetz-Villez, Bennecourt et le hameau de Gloton, avant de traverser le fleuve pour atteindre l'agglomération antique de Bonnières-sur-Seine. Les deux voies se croisaient au Carrouge (de quadrivium, le carrefour) — un nom qui dit tout.
Plus au nord, la voie n° 4 (Paris – Rouen par la rive nord de la Seine) traversait le Vexin par un tracé que Barat propose de faire passer par Vétheuil et La Roche-Guyon, avant de rejoindre Gasny et la vallée Montainval dans le département de l'Eure. Cet itinéraire, qui longe les méandres de la Seine, faisait du confluent un point de passage obligé entre la grande voie nord-sud et les chemins de la vallée de l'Epte.
Mais l'axe le plus structurant du Vexin, à l'échelle régionale, est la Chaussée Jules-César — la grande voie rectiligne qui relie Paris (Lutèce) à Rouen (Rotomagus) par Pontoise et le plateau du Vexin français. Cette voie, dont le tracé a été étudié en détail par le Service départemental d'archéologie du Val-d'Oise, suit sur 25 kilomètres le synclinal de la Viosne avec une rectitude remarquable, entre Enghien et Saint-Clair-sur-Epte. Des fouilles récentes, notamment à Courcelles-sur-Viosne (2000) et à Guiry-en-Vexin, ont confirmé sa structure : un hérisson de pierres calcaires soigneusement appareillé, avec des bordures, daté du Ier au IIIe siècle, associé à un fanum en bord de voie.
La Chaussée Jules-César est l'axe impérial du Vexin — la colonne vertébrale qui relie Paris à Rouen en traversant le cœur du plateau. Elle passe à une quinzaine de kilomètres à l'est de Gommecourt, par Magny-en-Vexin, et aboutit à Saint-Clair-sur-Epte, possible Petromentalum de l'Itinéraire d'Antonin. Ce toponyme latin, s'il est correctement déchiffré, signifierait « carrefour » (petro = quatre, mantal = chemin) — un écho troublant du fil rouge de Gommecourt.
Pour notre propos sur la fin du monde romain, l'intérêt de la Chaussée Jules-César est double. D'une part, c'est l'une des rares voies dont on peut attester la survie au Bas-Empire et au-delà : les agglomérations qui la bordent (Pontoise, Magny-en-Vexin, peut-être Arnouville-lès-Mantes) continuent de fonctionner au IVe siècle, et le tracé reste en usage au haut Moyen Âge sous le nom de « Chaussée Brunehaut ». D'autre part, elle montre que le réseau local — les voies secondaires qui desservent le confluent — se rattache à un système plus vaste. La voie n° 17, qui traverse Gommecourt, relie la vallée de l'Epte à la vallée de l'Eure en direction d'Évreux ; par Saint-Clair, elle se connecte à la Chaussée Jules-César et donc à l'axe Paris-Rouen. Même dégradé, même privé de l'entretien impérial, ce réseau hiérarchisé continue de structurer les déplacements.
Le déclin des voies : de l'infrastructure d'État à la route locale
Qu'advient-il d'une voie romaine quand l'Empire s'effondre ? La réponse est moins spectaculaire qu'on ne l'imagine. Une route empierrée ne disparaît pas du jour au lendemain. Elle se dégrade lentement : les pierres du hérisson sont récupérées par les riverains pour leurs constructions, les fossés latéraux se comblent, la végétation envahit les bas-côtés. Mais le tracé, lui, persiste — inscrit dans le paysage par les limites de parcelles, les haies, les chemins creux qui le prolongent.
À Gommecourt, le toponyme « la Chaussée » fossilise la mémoire de la voie n° 7 de Barat (Gisors – Évreux). Ce nom, qui apparaît dans les documents médiévaux et figure encore sur le cadastre, désigne un tronçon du chemin où les pierres de la voie romaine étaient peut-être encore visibles il y a quelques siècles.
Le passage de l'entretien d'État à l'entretien local transforme aussi la fonction des routes. Sous l'Empire, les voies servaient au cursus publicus (la poste impériale), au déplacement des légions, au commerce à longue distance. Au Ve siècle, elles ne servent plus qu'aux échanges locaux et aux déplacements de voisinage. La voie n° 17 ne relie plus Gisors à Évreux : elle relie le hameau de Gommecourt à celui de Limetz, le plateau à la vallée, le champ au moulin.
Mais cette rétraction n'est pas un effacement. Les Mérovingiens, puis les Carolingiens, réutiliseront systématiquement les tracés romains. Les grandes routes du Moyen Âge — y compris le chemin de Paris à Rouen par le Vexin — reprennent les voies antiques. Le réseau romain est le squelette du réseau médiéval, comme le réseau médiéval est celui du réseau départemental. La D 37, qui traverse aujourd'hui Gommecourt, suit probablement, au moins en partie, le tracé de la voie n° 17 qui passait ici il y a deux mille ans.
La Seine reste ouverte
Si les routes terrestres se dégradent, la Seine, elle, continue de couler. Et de transporter. Le fleuve, qui n'a besoin d'aucun entretien humain pour rester navigable, devient au Ve siècle le principal axe de communication de la région — plus fiable que n'importe quelle voie empierrée.
Aux Mureaux (Yvelines), l'agglomération antique, fondée au carrefour de la voie Beauvais-Orléans et de la Seine, est réinvestie dès le milieu du Ve siècle par un établissement que Barat qualifie de « vraisemblablement aristocratique ». Des amphores vinaires de Syrie et de Gaza, du Ve siècle, y ont été retrouvées — preuve que le commerce méditerranéen par voie fluviale n'a pas totalement cessé, même après la chute de l'Empire.
Pour Gommecourt et son hameau de Clachaloze, posé littéralement au bord de la Seine, cette persistance du trafic fluvial est un facteur de survie. Tant que la Seine coule et que des barques la descendent, le confluent reste un lieu d'échange. Les vallées prennent le relais des plateaux, et Gommecourt, coincé entre Seine et Epte, est précisément au point de jonction de ces deux axes fluviaux.
🏺 FOCUS : Gomeri-Curia — Que signifie le nom de Gommecourt ?
Le nom même de Gommecourt porte la trace de la transition que raconte cet article. Plusieurs hypothèses ont été avancées depuis le XIXe siècle, et leur confrontation éclaire un moment charnière de l'histoire du confluent.
La source la plus ancienne disponible est un dictionnaire ecclésiastique qui donne l'entrée « GOMER-COURT », précisant que les saints patrons sont Crépin et Crépinien, que le nom se prononce Gomécoûrt, et que « dans les anciens titres c'est Gomeri-Curia ». L'abbaye de Saint-Germer présentait à la Cure au XIIIe siècle, et en 1577 c'est le comte de La Roche-sur-Yon qui exerce ce droit. Clachaloze y est mentionné comme « succursale » — hameau dépendant de la paroisse de Gommecourt, situé sur la rive droite de la Seine.
Le dictionnaire d'Oudiette, au début du XIXe siècle, complète le tableau : Gommecourt est un village du département de Seine-et-Oise, arrondissement de Mantes, canton de Bonnières, province de l'Île-de-France, Vexin et diocèse de Rouen. Il compte 7 à 800 habitants, se situe entre les rivières d'Epte et de Seine, vit principalement de la culture de la vigne, et possède deux moulins sur l'Epte.
L'instituteur Ferrant, dans sa monographie de 1899, affirme que « Gommecourt n'est pas le vrai nom, c'est Gommercourt, de Gommer civitas, ainsi que le prétend les vieux titres ». Il s'appuie sur A. Lebrun (Les Fiefs de Mantes, 1883) pour proposer que Gommer serait un magistrat ou un chef de communauté, et civitas une réunion d'habitants. Paul Aubert, dans sa monographie du milieu du XXe siècle, rapporte une autre tradition : « Ancienne désignation latine : Comitis Castrum » (le château du comte). Mais cette étymologie semble relever d'une interprétation savante tardive plutôt que d'une véritable filiation linguistique.
L'hypothèse la plus vraisemblable, au regard de la toponymie historique moderne, est que le nom Gommecourt dérive d'un anthroponyme germanique, Gundomar ou Gomer, suivi du suffixe -court (du latin curtis, domaine agricole). Ce schéma — nom de personne germanique + -court — est extrêmement fréquent dans le nord de la France (Harcourt, Liancourt, Béthancourt, Agincourt...) et date généralement de l'époque mérovingienne (VIe-VIIIe siècles). Il désigne le domaine d'un propriétaire nommé Gomer ou Gundomar, qui aurait possédé les terres à cette période.
Le nom Gundomar (ou Gundomarus) est bien attesté dans l'onomastique franque et burgonde. On connaît un roi burgonde Gondomar, un évêque Gundomarus de Maguelone au VIe siècle, et le nom apparaît dans de nombreuses chartes mérovingiennes. Sa forme abrégée Gomer a pu donner Gomeri-Curia en latin médiéval, puis Gommercourt et enfin Gommecourt par simplification phonétique.
Si cette hypothèse est correcte, le nom de Gommecourt ne remonte pas directement à l'époque gallo-romaine, mais à la transition entre Antiquité tardive et haut Moyen Âge — précisément la période documentée par les fonds de cabane de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez. Le nom du village serait ainsi le souvenir fossilisé d'un moment charnière : celui où un nouveau propriétaire, portant un nom franc ou burgonde, s'installe sur les terres d'un vieux domaine romain en déclin. Gomeri-Curia — « le domaine de Gomer » — c'est le baptême franc d'un carrefour gaulois romanisé.
V. Un paysage qui se referme
L'avancée de la forêt
Les derniers siècles de l'Antiquité voient le paysage se transformer profondément. Les plateaux limoneux du Vexin, autrefois densément cultivés — la Carte Archéologique y recense des dizaines de sites agricoles au IIe siècle —, sont progressivement abandonnés. Quand les exploitations ferment, la nature reprend ses droits. Les friches se couvrent d'abord de broussailles, puis d'arbustes pionniers (noisetiers, bouleaux, saules), et en trois ou quatre siècles, une forêt de feuillus peut se développer sur d'anciens champs.
Les grands massifs boisés qui caractérisent aujourd'hui le Vexin et les Yvelines — la forêt d'Yveline, la forêt de Marly, la forêt de Rambouillet — ont vraisemblablement commencé leur expansion à partir du IIIe siècle, sur les plateaux désertés. La forêt d'Yveline est mentionnée pour la première fois dans les sources écrites en 611, dans un texte mérovingien. Si la forêt est déjà assez vaste pour être nommée au début du VIIe siècle, c'est qu'elle a eu trois ou quatre siècles pour croître — ce qui nous ramène à la crise du IIIe siècle.
Reconstitution imaginée : au Ve siècle, la forêt de feuillus reconquiert lentement les anciens champs du plateau, sur les fondations oubliées d'une ferme gallo-romaine
Ce reboisement spontané modifie profondément le paysage et l'économie. La forêt n'est pas un espace vide : elle fournit du bois de construction et de chauffage, des glands pour les porcs, du gibier, des fruits sauvages, du miel. Elle devient aussi un refuge en cas de danger — les chroniques médiévales mentionnent régulièrement des populations qui fuient dans les bois lors des raids normands. Mais elle fragmente aussi le territoire, coupe les liaisons entre les habitats, isole les communautés.
Les nécropoles mérovingiennes : une vallée de la Seine bien vivante
Paradoxalement, c'est dans les zones où l'Empire a le moins bien résisté — les plateaux dégradés, les franges de vallée — que la période suivante est la mieux documentée. Les nécropoles mérovingiennes qui jalonnent la vallée de la Seine autour de Gommecourt témoignent d'une occupation dense aux VIe-VIIe siècles, et donc d'une continuité de peuplement entre la fin de l'Antiquité et le haut Moyen Âge.
À Sainte-Geneviève-lès-Gasny, de l'autre côté de l'Epte, Poulain signale en 1922 un cimetière mérovingien au triège de « La Vignette ». Découvert dès 1867 lors des travaux de construction de la ligne de chemin de fer Vernon-Gisors, il comptait une vingtaine de sépultures creusées dans la craie, certaines dans des sarcophages en plâtre. Les défunts étaient orientés est-ouest, conformément à l'usage chrétien. Le mobilier funéraire comprenait de la céramique franque, des plaques de ceinturon avec incrustations d'argent et des cabochons en bronze. Ce cimetière, situé à quelques centaines de mètres à peine de Gommecourt, prouve que le confluent Seine-Epte reste habité des deux côtés de la rivière à l'époque mérovingienne.
À Freneuse (six kilomètres en aval sur la Seine), un cimetière mérovingien partiellement détruit par une carrière a livré 14 sépultures excavées. Les défunts reposaient dans des sarcophages en plâtre, accompagnés de scramasaxes (les grands couteaux de combat francs), de gobelets carénés typiques des VIe-VIIe siècles, et d'éléments de parure. Ce cimetière, en bord de Seine, occupe le même type de position topographique que celui de Sainte-Geneviève-lès-Gasny.
À Bonnières-sur-Seine, la nécropole mérovingienne, découverte au centre du bourg, est peut-être la plus significative pour notre propos. Les sarcophages en plâtre décorés, la hache de guerre (francisca), et surtout une plaque de ceinturon de type aquitain de la fin du VIIe – début du VIIIe siècle, suggèrent une continuité directe entre l'occupation du fanum et de l'agglomération antique et l'installation d'une communauté franque. Le bourg commercial romain des Guinets serait-il devenu un village franc sans solution de continuité ? La superposition des couches archéologiques le laisse penser.
Ces trois nécropoles — Sainte-Geneviève, Freneuse, Bonnières — dessinent un couloir de la Seine bien vivant entre le Ve et le VIIe siècle. Elles sont les héritières directes des habitats de l'Antiquité tardive et confirment que la vallée, mieux protégée et mieux desservie que les plateaux, a joué le rôle de refuge pendant la transition.
Les données récentes de la Carte archéologique de la Gaule pour l'Eure (volume 27/2, Provost et Archéo 27, 2019) complètent considérablement ce tableau pour la rive droite de l'Epte et le bourg de Vernon. À Écos, à une dizaine de kilomètres au nord de Gommecourt dans la vallée de l'Epte, une nécropole mérovingienne d'une ampleur exceptionnelle a été mise au jour au XIXe siècle par Leclerc de Pulligny. S'étendant sur environ 4 000 m² jusqu'aux marais de la Bourdonnière, elle comprenait une vingtaine de rangées d'environ vingt-cinq sépultures — soit potentiellement plusieurs centaines de tombes. Les défunts reposaient dans des sarcophages en pierre de Vergelet, des cistes composés de blocs calcaires ou des cercueils entourés de pierres plates. Le mobilier d'une tombe masculine était caractéristique de l'aristocratie franque : une framée à l'épaule droite, un scramasaxe sur la poitrine, un couteau sur le côté, un vase entre les pieds, une boucle de ceinturon. L'ensemble comportait aussi des fibules dont une damasquinée, des bagues et un poignard. Deux sarcophages étaient posés sur un sol de tuiles romaines maçonnées — signe possible d'une continuité entre l'habitat gallo-romain et la nécropole franque.
Plus au nord encore, à Gasny, des sarcophages mérovingiens ont été découverts près de la Croix de Pierre de Saint-Nicaise. Et à Vernon, la CAG 27 recense des sépultures mérovingiennes dans au moins cinq localisations distinctes — rue Sainte-Geneviève, rue Carnot, parvis de l'église Notre-Dame, rue Saint-Jacques, le Grand Châtelet — avec des sarcophages en pierre et en plâtre, des vases funéraires et un scramasaxe. Le bourg de Vernon apparaît comme un véritable pôle funéraire mérovingien, héritier probable d'une occupation antique dont les contours restent flous.
À Sainte-Geneviève-lès-Gasny, la CAG 27 précise que Poulain avait aussi repéré des fonds de cabanes mérovingiennes au fond d'une carrière, associés à des os de bœufs et de la céramique — un schéma d'installation qui rappelle directement celui des fonds de cabane germaniques de Limetz-Villez, quelques kilomètres en aval.
La vallée de l'Epte se dessine ainsi comme un axe de peuplement mérovingien dense, jalonné de nécropoles de Vernon et Gasny au sud-ouest jusqu'à Freneuse en aval, sur plus d'une quinzaine de kilomètres. Gommecourt, au milieu de cet axe, n'a pas livré de nécropole — mais l'absence de fouilles sur le territoire communal suffit à expliquer ce silence.
Les nécropoles mérovingiennes autour de Gommecourt : un couloir de la Seine toujours habité (VIe-VIIe siècles)
Gommecourt entre vallée et plateau
Gommecourt, adossé à la vallée de l'Epte et dominant la Seine depuis le rebord du plateau, est relativement protégé de la fermeture forestière. Sa position entre deux cours d'eau, qui en fait un lieu de passage permanent, lui assure une fréquentation continue même quand les plateaux se vident. Le chemin de crête qui longe le rebord du plateau vers La Roche-Guyon, les gués de l'Epte, la Seine franchissable en bac à hauteur de Gloton ou de Bennecourt : autant de passages obligés qui maintiennent le carrefour en vie.
Et le promontoire rocheux de La Roche-Guyon, à trois kilomètres au nord-ouest, attend son heure. Aucune occupation antique n'y est documentée — ce site escarpé, face à la Seine, n'intéressait guère les agriculteurs gallo-romains. Mais dans le monde instable qui s'annonce, où la défense prime sur le commerce, ce nid d'aigle naturel prendra toute sa valeur. Il faudra attendre le XIe siècle pour que le promontoire devienne la forteresse troglodytique que l'on connaît, mais c'est dans les siècles obscurs de la transition que se préparent les conditions de son émergence.
La nouvelle géographie du peuplement — fonds de vallées, bordures de plateau, sites défensifs naturels — est en place dès la fin du Ve siècle. C'est cette géographie qui structurera le paysage médiéval du Vexin. Et Gommecourt, avec son hameau de Clachaloze en bord de Seine, son village sur le coteau de l'Epte, et son plateau ouvert vers le Vexin, occupe les trois positions à la fois. Le carrefour n'a pas bougé : c'est le monde autour de lui qui a changé.
Le vieux Gomerus remonte le chemin de la Chaussée en s'appuyant sur un bâton de frêne. Derrière lui, les bâtiments de son domaine se découpent dans la brume matinale — deux longues maisons de bois et de torchis, un grenier sur pilotis, un enclos pour les bêtes. Rien de comparable aux ruines majestueuses qu'on voit encore plus bas, au bord de la Seine, là où les anciens maîtres romains avaient construit en pierre. Mais c'est solide, c'est sec, et c'est à lui.
Gomerus est arrivé ici il y a trente ans, avec son père et deux oncles. Ils venaient du nord — de quelque part au-delà de Rouen, où les terres étaient déjà prises par d'autres familles franques. Le roi Clovis — que Dieu ait son âme — avait distribué des domaines à ses guerriers après la victoire de Soissons, et le père de Gomerus, qui avait combattu dans l'arrière-garde, avait reçu ce bout de plateau au confluent de deux rivières. Un carrefour, lui avait-on dit. Un bon endroit.
L'endroit était bon, en effet. L'Epte coulait au pied du coteau, avec ses gués praticables huit mois sur douze. La Seine, plus au sud, portait encore des barques chargées de grain et de sel. Deux chemins se croisaient à proximité — l'un montant vers Gasny et les terres de l'Eure, l'autre longeant la vallée vers Bonnières. Et surtout, il y avait déjà des gens. Des familles gallo-romaines qui cultivaient ces champs depuis des générations, qui connaissaient les sols, les saisons, les caprices de la rivière. Ils parlaient un latin lent et mâché que Gomerus avait fini par comprendre — et ses enfants le parlaient aussi bien que le francique.
Baudoalde, le vieux paysan qui habitait au pied du coteau des Sablons, disait que son grand-père avait vu les derniers tegulae tomber du toit d'un bâtiment qu'on appelait « la grande maison », en contrebas. Plus personne ne savait construire de la sorte. Les pierres taillées qui jonchaient le champ servaient de cales pour les poteaux ou de rebords pour les foyers. Gomerus en avait récupéré quelques-unes pour consolider la base de son grenier.
Ce matin, il monte au carrefour pour une raison précise. Childebert, le fils du comte installé à Mantes, a envoyé un messager pour recenser les domaines de la vallée. Il faut déclarer les terres, les bêtes, les hommes qui travaillent. Et il faut donner un nom au domaine. Le messager, un clerc qui sait écrire et parle le latin des évêques, demandera : « Comment s'appelle cet endroit ? »
Gomerus le sait. Les gens d'ici ont déjà trouvé le nom. Ils disent : Gomeri curia — « le domaine de Gomer », en mélangeant son nom franc avec le vieux mot latin pour dire un lieu où l'on habite ensemble. Gommecourt. Le nom collera au lieu comme la terre colle aux sabots. Il traversera les siècles, survivra aux rois, aux guerres, aux révolutions. Quinze cents ans plus tard, il figurera encore sur les cartes — baptême franc d'un carrefour gaulois romanisé, trace fossilisée du moment où un monde bascula dans un autre.
Conclusion : Le carrefour change de monde
L'histoire que raconte cet article est celle d'une métamorphose, pas d'un effondrement. Entre le milieu du IIIe siècle et la fin du Ve, tout change au confluent de la Seine et de l'Epte — les bâtiments, les réseaux d'approvisionnement, les croyances, les langues, les noms des maîtres — et pourtant l'essentiel demeure : il y a des hommes ici, sur ce point de passage entre deux rivières, deux vallées, deux mondes.
Les chiffres sont sévères. Des 446 sites occupés dans les Yvelines au IIIe siècle, 132 survivent au Bas-Empire, et une poignée seulement franchissent le cap du Ve siècle. Autour de Gommecourt, les trésors enfouis à la hâte (Sainte-Geneviève-lès-Gasny), les sanctuaires qui s'effondrent (Bennecourt, Genainville), les villae transformées en fonds de cabane (Limetz-Villez), les nécropoles franques qui prennent la relève (Freneuse, Bonnières, Sainte-Geneviève, Écos, Vernon) dessinent le paysage d'un monde en recomposition.
Mais le carrefour tient. Le toponyme « la Chaussée », à Gommecourt, fossilise la voie romaine n° 7. La céramique des Sablons atteste une présence humaine au moins jusqu'à la fin du IVe siècle. Les fibules germaniques de Limetz-Villez montrent que la transition n'est pas une destruction mais une substitution de populations — ou plutôt un mélange, un métissage lent entre Gallo-Romains et Germains qui produit, en quelques générations, le peuple que l'on appellera « franc ». Et le nom même du village — Gomeri-Curia — porte la trace d'un propriétaire franc installé ici au cours de cette transition. Un solidus d'or de Valentinien Ier (364-367) trouvé au Vernonnet et une monnaie de bronze de Justinien Ier (527-565) mise au jour à Fourges/Gasny (lieu-dit Troisy) prouvent que la circulation monétaire ne s'est pas interrompue avec la chute de l'Empire d'Occident : les réseaux commerciaux, même affaiblis, atteignent encore le confluent Seine-Epte à l'époque de Clovis et de ses fils.
Le nom même du village — Gomeri-Curia, « le domaine de Gomer » — est le résumé de toute cette histoire en un seul mot. Un nom germanique (Gomer, Gundomar) greffé sur un suffixe latin (-court, de curtis). Un baptême franc pour un lieu gaulois romanisé. Le confluent change de maître, mais il reste un confluent. Le carrefour change de nom, mais il reste un carrefour.
La suite de l'histoire sera celle du haut Moyen Âge : la christianisation des campagnes, la fondation des paroisses (saint Crépin et saint Crépinien, patrons de Gommecourt, sont des saints mérovingiens), et surtout l'émergence de la frontière normande sur l'Epte en 911 — quand le fleuve de Gommer deviendra la ligne de partage entre deux mondes rivaux, pour cinq siècles de guerres et de tensions. Mais cela, c'est une autre histoire.
Sources et pour aller plus loin
Sources archéologiques principales :
- BARAT Yvan, Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres / Maison des Sciences de l'Homme, 2007 (notices Gommecourt n° 276, Bennecourt n° 57, Limetz-Villez n° 337, Bonnières-sur-Seine n° 89, Freneuse n° 246)
- VAN OSSEL Paul, Établissements ruraux de l'Antiquité tardive dans le nord de la Gaule, 51e suppl. à Gallia, CNRS Éditions, 1992
- VAN OSSEL Paul, OUZOULIAS Pierre, « La villa gallo-romaine de la Bosse-Marnière à Limetz-Villez », rapports de fouilles 1976-1988, SADY / Université Paris I
- BOURGEOIS Luc, Le sanctuaire rural de Bennecourt (Yvelines) : du temple celtique au temple gallo-romain, Documents d'archéologie française n° 77, Éditions de la Maison des Sciences de l'Homme, 1999
Sources complémentaires sur la rive droite de l'Epte :
- POULAIN Alphonse-Georges, « Découvertes archéologiques dans la vallée de l'Epte – Sainte-Geneviève-lès-Gasny », Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, t. XXIII, 1916-1921 (paru 1922)
- PROVOST Michel, Archéo 27, Carte archéologique de la Gaule — L'Eure (27/2), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2019, 832 p. — Notices Écos (n° 213), Fourges (n° 262), Gasny (n° 279), Sainte-Geneviève-lès-Gasny (n° 540), Vernon (n° 681).
Monographies locales :
- FERRANT R. (instituteur), Monographie communale de Gommecourt, 1899 (Archives départementales des Yvelines) — lire la monographie sur le site
- AUBERT Paul, Monographie communale, 1863-1949 (Archives départementales des Yvelines, J 3211/8)
Études sur les voies romaines :
- ROBERT Sandrine, COSTA Laurent, « Étude morphologique de la Chaussée Jules-César dans le département du Val-d'Oise », Bulletin de la Société préhistorique française, t. 93, 1996, n° 1
- BARAT Yvan, « Le réseau viaire antique des Yvelines », in Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), 2007, p. 45-58
Contexte régional :
- JULLIAN Camille, « Chronique gallo-romaine », Revue des Études Anciennes, t. 26, 1924, n° 1 (mention des travaux de Poulain)
- BOURSELET V., CLÉRISSE H., Histoire de Mantes et du Mantois, 1933
- LEBRUN A., Les Fiefs de Mantes, 1883
Pour aller plus loin :
- FERDINÈRE Alain, Les campagnes en Gaule romaine, 2 vol., Errance, 1988-2005
- VAN OSSEL Paul, Établissements ruraux de l'Antiquité tardive dans le nord de la Gaule, CNRS Éditions, 1992
- Le sanctuaire de Bennecourt — article dédié
- L'Antiquité — La romanisation — page de période