Introduction : une épée dans le fleuve
Un jour, au fond du lit de la Seine, à hauteur de Bennecourt, des dragueurs ont remonté une épée de fer. L'objet a disparu depuis, mais le Musée d'Archéologie nationale en conserve la photographie, et les spécialistes qui l'ont examinée y reconnaissent une arme d'origine vraisemblablement scandinave. Une épée viking, perdue ou jetée dans le fleuve, à quelques centaines de mètres de Clachaloze et de la presqu'île où la Seine dessine ses méandres sous la falaise de craie.
Ce n'est pas un hasard. Car si l'on cherche, dans toute la Francie du IXe siècle, l'endroit où les « hommes du Nord » ont le plus durablement planté leurs tentes en amont de Rouen, c'est ici qu'on le trouve : sur l'île de Jeufosse — l'Île de la Flotte des cartes modernes, la Fossa Givaldi des chroniqueurs carolingiens — à cinq ou six kilomètres à vol d'oiseau du village de Gommecourt. Pendant une décennie décisive, entre 852 et 861, ce banc de terre au milieu du fleuve a servi de base de lancement à des raids qui ont frappé Paris, Chartres, Évreux et Beauvais. Deux rois carolingiens sont venus l'assiéger. Deux fois, ils ont échoué.
Le confluent de la Seine et de l'Epte, ce carrefour que nous suivons depuis la triple frontière gauloise et la fin du monde romain, devient au IXe siècle autre chose qu'un point de passage : un verrou stratégique, une base d'invasion, puis — retournement complet — une frontière de paix. C'est cette histoire que raconte cet article, depuis la première voile aperçue dans l'estuaire en 820 jusqu'aux grandes tentes de la réconciliation dressées, un siècle et demi plus tard, sur les rives mêmes de Jeufosse.
Repères chronologiques
De la première incursion repoussée (820) à la paix de Jeufosse (vers 965) : un siècle et demi qui transforme le confluent Seine-Epte.
I. Un monde en mouvement : pourquoi les Vikings ?
Des fjords à la Manche
À la fin du VIIIe siècle, la Scandinavie n'est pas un monde clos. Les Danois, les Norvégiens et les Suédois pratiquent depuis longtemps le commerce au long cours, la pêche hauturière et la navigation côtière. Ce qui change autour de l'an 800, c'est l'échelle : des expéditions organisées, parfois dirigées par des chefs de haut rang, prennent la mer pour piller, commercer ou conquérir — trois activités qu'un même équipage peut pratiquer au cours d'un même voyage, selon les occasions. Le mot viking, dans les langues nordiques anciennes, désigne d'ailleurs l'expédition elle-même plus qu'un peuple : « partir en viking », c'est prendre la mer pour l'aventure lucrative.
Les historiens débattent encore des causes profondes du phénomène : pression démographique sur des terres agricoles rares, luttes de pouvoir dans un Danemark en voie de centralisation qui poussent les vaincus vers l'exil, appât de l'or et de l'argent accumulés dans les monastères d'Occident, ou simple opportunité offerte par une supériorité navale écrasante. Toutes ces explications se combinent sans doute. Ce qui est certain, c'est que chaque peuple scandinave a ses itinéraires de prédilection : les Suédois traversent les plaines russes vers Byzance, les Norvégiens colonisent les îles de l'Atlantique nord et l'Irlande, et les Danois — nos futurs voisins — écument la mer du Nord et la Manche, d'où ils frappent l'Angleterre et les côtes de la Neustrie.
Un empire fragile
Face à eux, l'empire carolingien présente une façade imposante et des fondations fissurées. Charlemagne avait organisé une garde des rivages qui fit ses preuves : en 820, lorsque treize navires scandinaves tentent un débarquement dans la baie de Seine, la défense côtière les repousse et cinq pillards restent morts sur le rivage. C'est la première incursion connue sur notre fleuve — et c'est un échec viking.
Mais après la mort de Louis le Pieux en 840, tout se dérègle. Ses trois fils se disputent l'empire, les armées franques s'entre-déchirent, et l'aristocratie monnaie sa fidélité. Les guetteurs des estuaires, eux, ne sont plus relevés. La puissance militaire carolingienne repose sur une armée de fantassins et de cavaliers qu'il faut des semaines pour rassembler : contre des bandes de quelques dizaines d'hommes qui surgissent à l'aube et repartent avant le soir, elle est structurellement impuissante. Les Vikings, qui connaissent admirablement les faiblesses de leurs proies, s'engouffrent dans la brèche. Et leur meilleur atout n'est ni le nombre ni la férocité : c'est un navire.
Ce que les moines terrifiés appellent la « flotte des païens » repose sur un chef-d'œuvre de charpenterie navale : le langskip, le « navire long » de guerre. Construit à clin — les planches de bordé se chevauchant comme les ardoises d'un toit, rivetées entre elles —, il allie une souplesse et une légèreté qu'aucun navire franc ne peut égaler. Les plus grands embarquent près d'une centaine d'hommes, qui sont à la fois rameurs, marins et guerriers.
Son secret, pour qui vit au bord de la Seine, tient en un chiffre : le tirant d'eau. Dépourvu de quille profonde, un langskip chargé ne cale guère plus d'un mètre. Là où un navire de charge méditerranéen s'échouerait, le navire nordique passe. Il remonte les fleuves à la voile quand le vent le permet, à la rame quand il refuse, et il n'a besoin d'aucun port : une grève de sable ou de galets suffit pour tirer la coque au sec, débarquer hommes et butin, et repartir à la première alerte. La Seine, large, profonde et lente, avec ses îles innombrables, est pour lui une voie royale — les historiens parlent volontiers d'une « autoroute » fluviale.
À côté du navire de guerre, les flottes comptent aussi des knörr, navires de transport plus larges et plus hauts de bord, capables d'emporter de dix à soixante tonnes de fret : vivres, chevaux, familles parfois, et surtout le butin du retour. Quand les chroniqueurs comptent « cent vingt navires » sur la Seine en 845, ou « deux cents esnèques » au siège de 861, il faut imaginer ce mélange : des coques de guerre effilées et des ventres de charge, soit plusieurs milliers d'hommes — l'équivalent d'une armée royale, mais une armée qui se déplace à la vitesse du courant et qui n'a jamais besoin de ravitaillement tant qu'il reste un monastère à piller.
II. La Seine sous les voiles (841-851)
841 : le raid éclair qui change tout
Le 12 mai 841, une flotte danoise commandée par le chef Asgeir s'engage dans l'estuaire de la Seine. L'événement nous est connu avec une précision exceptionnelle grâce aux Annales de Fontenelle, rédigées par un moine contemporain des faits — et pour cause : son abbaye est sur le trajet. Deux jours plus tard, le 14 mai, les Normands sont à Rouen, qu'ils mettent à sac puis incendient. Ils repartent chargés de butin, brûlent au passage le riche monastère de Jumièges avant la fin du mois, rançonnent celui de Fontenelle qui achète sa survie à prix d'or, et capturent des dizaines d'habitants — soixante-huit captifs seront rachetés par les moines de Saint-Denis le 28 mai. Puis la flotte regagne la mer. L'expédition entière a duré une quinzaine de jours.
Ce raid éclair inaugure ce que l'historien Lucien Musset a identifié comme la première phase des invasions : des coups de main brefs, menés à la belle saison, visant le butin facile — l'or et l'argent des églises, les captifs qu'on revend comme esclaves ou contre rançon. La recette est si efficace qu'elle s'amplifie d'année en année. En 845, c'est une flotte de cent vingt navires, conduite selon la tradition par le chef Ragnar, qui remonte le fleuve jusqu'à Paris, atteinte le 28 mars, veille de Pâques. Les habitants ont fui, les monastères des environs sont abandonnés, celui de Saint-Germain-des-Prés brûle. Le roi Charles le Chauve, incapable de combattre, achète le départ des pillards : sept mille livres d'argent. C'est le premier grand danegeld — le « tribut aux Danois » — versé en Francie occidentale, et c'est une leçon que les Vikings n'oublieront jamais : la guerre paie, mais la menace de la guerre paie encore mieux.
Le fleuve n'est plus sûr
Pour les riverains de notre confluent, ces années marquent une bascule. La Seine, depuis des siècles, est une artère nourricière : elle porte le vin, le sel, la pierre, les idées. Les campagnes de la boucle de Moisson et du pied de la falaise de craie vivent tournées vers elle — on l'a vu pour l'époque gallo-romaine, où le fleuve irriguait le sanctuaire de Bennecourt. Désormais, chaque voile carrée qui monte avec la marée peut être la mort. Les communautés riveraines apprennent à guetter, à cacher, à fuir. En 841 déjà, des habitants de l'estuaire ont été capturés par dizaines ; la nouvelle de ces rafles remonte le fleuve plus vite que les navires.
En 851, Asgeir — le vainqueur de Rouen dix ans plus tôt — est de retour. Le 13 octobre, il dévaste une nouvelle fois le monastère de Fontenelle ; il y revient le 9 janvier 852 et, n'y trouvant plus rien à piller, le brûle. Puis sa troupe s'enhardit : elle quitte les navires et pousse un raid à pied vers la région de Beauvais. Mais cette fois, une armée franque l'accroche au retour. Contraints de se replier, les hommes d'Asgeir cherchent un refuge sûr, défendable, d'où l'on contrôle le fleuve. Ils le trouvent au milieu de la Seine, face à l'actuelle Bonnières : l'île de Jeufosse. Nous sommes au début de l'année 852, et notre coin de vallée vient d'entrer dans la grande histoire.
Landry a douze ans et c'est son tour de garde. Depuis que les moines de passage ont raconté ce qui est arrivé à Fontenelle, les anciens du hameau font monter chaque jour un gamin sur le rebord de la falaise, là où la craie s'avance en promontoire au-dessus des toits de Clachaloze. La consigne est simple : regarder vers l'aval, du côté où le fleuve disparaît derrière la boucle, et courir prévenir au premier signe.
Le matin est froid, la brume traîne encore sur l'eau. Landry souffle dans ses mains, compte les hérons pour passer le temps. C'est le chien du berger qui gronde le premier. Alors le garçon plisse les yeux, et il les voit : des formes basses et sombres qui glissent sur l'eau grise, en file, sans un bruit. Une, trois, sept... il renonce à compter. Les voiles sont ferlées, les mâts nus ; ce sont les rames qui poussent les coques, avec une régularité de battement de cœur, et de si loin on dirait des mille-pattes d'eau. À la proue du premier navire, quelque chose accroche la lumière naissante — une tête sculptée, dorée peut-être.
Landry n'attend pas d'en voir davantage. Il dévale le sentier de craie en s'écorchant les paumes, traverse les jardins en criant le mot que tout le monde redoute et que tout le monde attend. En bas, le hameau s'ébroue d'un coup : les femmes rassemblent les enfants et les couvertures, les hommes détachent les bêtes et les poussent vers le vallon qui monte au plateau, quelqu'un court enterrer le petit sac de deniers derrière la souche convenue. Le curé de Gommecourt, prévenu par un garçon envoyé au village, fait déjà emballer le calice et le livre dans une toile cirée. On ne se battra pas : contre cela, personne ne se bat. On disparaît, et on prie pour que les navires passent sans s'arrêter.
Le gros de la flotte n'ira pas plus loin : de son perchoir, Landry voit les premières coques obliquer, loin en aval, vers l'île que les anciens appellent la fosse de Gevald, et se ranger une à une le long de ses grèves. Mais une poignée de navires se détache et continue de remonter le courant ; ils passent sous la falaise, si près qu'on entend les voix des hommes du Nord qui se hèlent d'un bord à l'autre, dans leur langue rocailleuse, avant de disparaître vers l'amont — vers Mantes, vers Paris peut-être. Le soir, du haut du plateau, Landry verra monter en aval les premières fumées des feux de camp. Les hommes du Nord ne font que s'installer. Ils resteront dix ans.
III. L'île de Jeufosse : un camp retranché au cœur du royaume (852-861)
Pourquoi cette île ?
Le choix de Jeufosse n'a rien d'un hasard. Regardons la carte comme un chef viking : l'île — en réalité un chapelet d'îles, dont l'actuelle Île de la Flotte, rattachée aujourd'hui à Bennecourt mais historiquement liée au territoire de Jeufosse — s'étire au milieu d'un fleuve large, à l'abri de toute attaque surprise : aucune armée ne peut l'approcher sans bateaux, et les Francs n'ont pas de flotte. Elle se situe à un point d'équilibre stratégique : assez loin de la mer pour contrôler le trafic de toute la basse Seine, assez près de Paris — trois jours de navigation — pour frapper le cœur du royaume. Juste en aval s'ouvre le confluent de l'Epte, qui offre une voie de pénétration secondaire vers le Vexin ; juste en amont, la boucle de Moisson et ses terrasses de sable. Et tout autour, des campagnes riches en grain, en bétail et en fourrage : le garde-manger idéal pour une armée qui hiverne.
Les textes qui nous renseignent sont parmi les plus prestigieux de l'époque carolingienne : les Annales de Saint-Bertin, tenues alors par l'archevêque Hincmar de Reims lui-même, nomment le lieu Fossa Givaldi — la « fosse de Gevald », d'un nom d'homme germanique, qui donnera Gefosse puis Jeufosse. La Chronique de Fontenelle et le Cartulaire de Saint-Père-de-Chartres complètent le dossier. La Carte archéologique de la Gaule en tire le bilan : un camp d'hivernage normand occupé à plusieurs reprises, parfois pendant plusieurs années consécutives, entre 852 et 962. Un siècle d'histoire militaire concentré sur quelques hectares de saules et de limon.
852-853 : le premier hivernage et l'humiliation des rois
Au printemps 852, les hommes d'Asgeir, repliés de leur raid beauvaisin, s'installent donc dans l'île et y demeurent plusieurs mois, jusqu'au début de juin, contrôlant en toute sécurité la circulation sur le fleuve. Mais le grand tournant survient à la fin de la même année : une nouvelle flotte, essentiellement norvégienne, commandée par Sigtrygg — un chef de retour d'Irlande — et par Godfrid, fils d'un roi danois, remonte la Seine jusqu'à Jeufosse pour s'y assurer une base d'hivernage.
L'affaire est jugée si grave que l'impensable se produit : Charles le Chauve, roi de Francie occidentale, et son frère et rival Lothaire, empereur, suspendent leurs querelles et unissent leurs armées pour venir assiéger l'île. Tout l'hiver 852-853, les troupes franques campent sur les rives — peut-être dans les plaines mêmes de Bennecourt et de Freneuse — face aux palissades normandes. En vain. On ne prend pas une île sans navires, et l'armée franque, mal ravitaillée en plein hiver, se délite plus vite que l'ennemi retranché. Au début de 853, Charles le Chauve doit traiter : Godfrid se retire avec les honneurs et un accord. Sigtrygg, lui, reste jusqu'en mars — et en profite pour piller et brûler nombre de places alentour.
L'épisode fait date. Pour la première fois, une armée scandinave a hiverné au cœur du royaume, à la barbe de deux souverains carolingiens coalisés, et en est repartie par la négociation. Le message est entendu dans tout le monde nordique : la Seine est ouverte, et Jeufosse est une place sûre.
Une base permanente : Paris, Chartres, Évreux à portée de rame
Les années suivantes confirment. En 855, Sigtrygg revient (18 juillet), bientôt rejoint par Björn — Björn Côtes-de-Fer, disent les sagas — à la tête d'une puissante flotte (17 août). Leur raid combiné vers Chartres est repoussé de justesse par l'armée de Charles le Chauve, et les deux chefs se replient... sur la Seine, où Jeufosse redevient leur base. C'est depuis l'île que, dans la nuit du 28 décembre 856, leurs troupes fondent sur Paris et l'incendient. C'est depuis l'île encore que Chartres est prise et sa population massacrée le 12 juin 857 — vengeance du revers de 855 —, qu'Évreux tombe le même été, que les monastères parisiens sont rançonnés un à un. Les chroniqueurs décrivent une armée qui « rayonne tout autour de l'île de Jeufosse » : le mot est juste, c'est celui d'une base opérationnelle.
En janvier 858, une bande danoise conduite par un chef promis à une longue légende, Hasting, rejoint Björn. Charles le Chauve tente cette année-là un nouveau siège de la base insulaire : nouvel échec. Le roi de Francie occidentale, héritier de Charlemagne, est tenu en échec pour la deuxième fois en cinq ans devant quelques hectares de saulaie. Le dispositif viking sur la Seine atteint alors son apogée, et les raids frappent désormais jusqu'à Bayeux, Noyon, Laon et Beauvais, dont les évêques sont exécutés.
Jeufosse ou Oscelle ? Une querelle d'îles
Un mot, ici, sur un débat d'érudits qui nous concerne au premier chef. À partir de 856-858, les Annales de Saint-Bertin donnent au grand camp insulaire des Normands un autre nom : Oscellus, Oscelle. La plupart des historiens actuels, Jacques Le Maho en tête, identifient cette place à l'île d'Oissel, en aval de Rouen : il y aurait donc eu deux bases successives, Jeufosse puis Oissel, à soixante-dix kilomètres l'une de l'autre. Mais une lignée de savants de premier rang a défendu une tout autre lecture : pour Jules Lair (1897), pour Ferdinand Lot (1908) et pour Léon Levillain, l'annotateur de l'édition de référence des Annales de Saint-Bertin (1964), Oscelle n'était autre que la grande île face à Bonnières et Jeufosse — notre Île de la Flotte, ou sa voisine immédiate. Si cette lecture est la bonne, il n'y a jamais eu qu'un seul grand camp, le nôtre, et c'est ici que se jouent aussi l'échec du siège royal de 858 et le dénouement de 861. La question n'est pas tranchée ; elle rappelle en tout cas que sur ce tronçon du fleuve, chaque île a pu porter un nom, un camp et une histoire.
La neige tient sur les toits de branchages, mais dans la grande maison-tente de Björn, il fait presque chaud. On a tiré les navires au sec en octobre, coques renversées sur des rondins, et leurs ventres goudronnés forment maintenant autant d'abris sous lesquels dorment les équipages, emmitouflés dans les peaux. Entre les coques, des cabanes de terre et de clayonnage, des feux qui fument, des râteliers où sèchent les filets — car on pêche, aussi, dans ce fleuve généreux. Une palissade de pieux ceinture le tout, moins contre les Francs, qui ne viendront pas cet hiver, que contre le courant des crues.
Ketill répare une couture de la grande voile, l'alène entre les dents. Autour de lui, le camp vaque à ses travaux d'hiver : on rivette des boucliers neufs, on fond en lingots l'argent des calices — le forgeron a monté sa forge sous un appentis, et le tintement de son marteau rythme les journées. Près du débarcadère, des captifs déchargent une barge de foin réquisitionné la veille sur la rive : les fermes du plateau paient leur tranquillité en grain, en bêtes et en fourrage, et celles qui refusent brûlent. Ketill trouve l'arrangement raisonnable. C'est ainsi qu'on faisait chez lui, au bord du fjord, avec les fermiers du roi.
Ce soir, dans la maison de Björn, les chefs parleront de Paris. Le scalde a déjà composé les premiers vers — la ville aux ponts de bois, les sanctuaires gorgés d'or, la Saint-Innocent où les chrétiens prient au lieu de veiller. Ketill écoute d'une oreille. Il pense à la part de butin qui lui reviendra, aux deniers d'argent qu'il coud un à un dans la doublure de son manteau. Encore deux étés comme celui-ci, et il rentrera au pays acheter la terre que son frère aîné a héritée à sa place. C'est pour cela qu'il est parti en viking : pas pour les dieux, pas pour la gloire des sagas. Pour une ferme.
Dehors, la nuit tombe sur le fleuve. Vers l'amont, très loin, un point rouge tremble au flanc du coteau — un feu de bergerie, là-haut, vers le village que les Francs appellent la cour de Gomma. Ketill l'a repéré depuis des semaines. Des paysans qui se terrent, rien à prendre, avait tranché l'éclaireur. Ketill mord son fil, le casse, lisse la couture du plat de la main. Demain, si le temps le permet, on ira quand même voir de plus près.
861 : le siège des deux cents esnèques
La fin de la grande décennie de Jeufosse vient d'où on ne l'attendait pas : d'autres Vikings. Charles le Chauve, instruit par ses échecs, change de méthode en 860 : puisqu'on ne peut vaincre les hommes du Nord, qu'on les achète. Il verse trois mille livres d'argent au chef Weland, dont la flotte écumait la Somme, pour qu'il chasse ses congénères de la Seine. Au printemps 861, Weland remonte le fleuve à la tête de quelque deux cents esnèques — un mot d'origine nordique qui désigne les navires vikings — et vient mettre le siège devant la base de la Seine. Les assiégés, affamés, finissent par négocier leur départ : ils quittent le fleuve avec une centaine de navires... et une partie d'entre eux s'associe aussitôt à la flotte de Weland. La logique mercenaire du monde viking dans toute sa splendeur : hier ennemis, demain associés, la solde décide.
Toujours est-il que la Seine se vide pour un temps, et que Charles le Chauve saisit enfin sa chance. L'accalmie des années 862-865 va lui permettre de construire, à défaut d'une flotte, un verrou.
Le lecteur attentif l'aura peut-être remarqué : depuis le début de ce récit, il est question de langskips, d'esnèques et de knörrs — mais presque jamais de « drakkars », le seul mot que tout le monde connaît. Ce n'est pas une coquetterie d'historien : c'est que le mot drakkar, tout simplement, n'existait pas au temps des Vikings. Aucun Scandinave du IXe siècle ne l'a prononcé, aucun chroniqueur carolingien ne l'a écrit.
Le terme est une invention française du XIXe siècle. Les historiens romantiques, redécouvrant l'épopée normande, ont forgé « drakkar » à partir du vieux norrois dreki — « dragon », au pluriel drekar —, en doublant au passage le k pour faire plus nordique. Or dans les textes scandinaves eux-mêmes, dreki n'est pas un type de navire : c'est une image poétique, réservée aux grands bâtiments de prestige des chefs, ceux dont la proue s'ornait d'une tête de dragon sculptée — tête que l'on retirait d'ailleurs en vue des côtes amies, pour ne pas effrayer les esprits protecteurs de la terre.
Les mots d'époque sont autres. Le navire de guerre, c'est le langskip, le « navire long », terme générique dont nous avons vu la mécanique. Parmi les navires longs, la snekkja désigne un bâtiment rapide et léger d'une quarantaine de rameurs — et c'est ce mot-là, passé du norrois au vieux français sous la forme esnèque, que les chroniqueurs de la Seine emploient réellement : les « deux cents esnèques » de Weland devant Jeufosse en 861 en sont l'exemple même. Quant au transport des vivres, des chevaux et du butin, il revient au knörr, le navire de charge au ventre rond — sans lequel aucun hivernage insulaire n'aurait été possible. Les annalistes latins, eux, s'en tiennent le plus souvent à leurs propres mots : naves, les navires, ou classis, la flotte.
Faut-il pour autant bannir « drakkar » ? Non — le mot est entré dans la langue, il est commode et évocateur, et nous l'avons nous-même glissé dans le sous-titre de cet article. Mais il faut le prendre pour ce qu'il est : un mot moderne posé sur une réalité ancienne, comme une figure de proue rapportée. Sur la Seine du IXe siècle, ce que les guetteurs de la falaise voyaient monter avec la marée, c'étaient des navires longs et des esnèques — et cela suffisait amplement à leur terreur.
IV. Un territoire pris en tenaille : vivre autour des camps
Augustudunas : des Vikings dans l'oppidum de Port-Villez ?
Jeufosse n'est peut-être pas le seul camp normand de notre confluent. La Chronique de Fontenelle rapporte qu'à l'année 852, une bande normande établit son camp d'hivernage dans un lieu qu'elle nomme Augustudunas. Ce toponyme curieux, qui accole le nom d'Auguste à un suffixe celtique, désigne ailleurs en Gaule d'anciennes agglomérations antiques. Or l'archéologue Luc Bourgeois — le fouilleur du sanctuaire de Bennecourt — a proposé de l'identifier à l'oppidum du Camp de César de Port-Villez : ce promontoire fortifié de 6,5 hectares, barré d'un rempart protohistorique, qui domine précisément l'embouchure de l'Epte, face à Limetz-Villez. Nous avons consacré une page à ces ouvrages fortifiés des vallées de la Seine et de l'Epte.
L'hypothèse est séduisante : la même année 852, deux textes différents placeraient donc deux camps normands à cinq kilomètres l'un de l'autre — l'île pour la flotte, l'oppidum pour contrôler la terre et le confluent de l'Epte. S'agit-il de deux installations complémentaires d'une même armée, ou de deux désignations d'une même réalité vue par deux chroniqueurs ? Faute de fouilles — l'oppidum de Port-Villez n'a jamais fait l'objet de véritables investigations archéologiques, et son seul mobilier daté est un sesterce d'Antonin trouvé dans le rempart —, la question reste ouverte. Mais elle dessine une image saisissante : pendant l'hiver 852-853, l'aval de notre confluent aurait été verrouillé par un double dispositif scandinave — l'île pour la flotte, et l'oppidum, deux à trois kilomètres plus bas, pour la terre et le débouché de l'Epte. Gommecourt et Clachaloze, à cinq ou six kilomètres en amont de ce verrou, vivaient dans son ombre immédiate : à moins d'une heure de rame des éclaireurs du camp, en plein cœur de son rayon de fourrage.
L'exode des reliques : le Vexin, terre de refuge
Que deviennent les populations dans cette tourmente ? Les textes, rédigés par des clercs, éclairent d'abord le sort des communautés religieuses — et ce qu'ils racontent touche notre territoire au plus près. À partir de 863, écrit l'historien Jacques Le Maho, le Vexin devient une zone de refuge temporaire pour les rares communautés monastiques restées dans la région de Rouen. L'archevêque Vénilon, en cas d'alerte, se replie aux Andelys. Et les moines de la grande abbaye de Saint-Ouen de Rouen trouvent refuge... à Gasny, sur le cours inférieur de l'Epte — la commune voisine de Gommecourt, au nord du village, à deux ou trois kilomètres de bourg à bourg.
Ce n'est pas une simple halte : un des rares actes originaux du IXe siècle conservés aux archives de la Seine-Maritime, émis par l'archevêque Riculphe vers 872, rappelle la visite rendue par ce prélat aux reliques de saint Ouen transférées en ce lieu. Pendant des années, les ossements du grand évêque mérovingien de Rouen — l'un des trésors spirituels de la Neustrie — ont donc reposé dans la vallée de l'Epte, gardés par des moines en exil, à une demi-heure de marche du village de Gommecourt. D'autres traditions rattachent au même mouvement le séjour des reliques rouennaises de saint Romain et de saint Godard dans le Vexin, les unes à Wy-dit-Joli-Village, les autres à la chapelle de Longuesse. Paradoxe géographique qui en dit long sur la logique de l'époque : on fuit le fleuve, pas la distance. À vol d'oiseau, Gasny est plus près de Jeufosse que Rouen ne l'est d'Oissel — mais Gasny est à l'écart de la Seine, dans une vallée secondaire, hors de l'axe des flottes. C'est le fleuve qui tue ; le plateau et les vallons protègent.
En 885 enfin, quand une armada — les chroniqueurs parlent de sept cents navires, chiffre à prendre comme une image de l'énormité — remonte vers Paris pour le grand siège de 885-887, l'archevêque de Rouen et les moines de Saint-Ouen prennent définitivement la route d'un exil lointain, vers Soissons puis les Ardennes. Le pays de Rouen se vide de ses institutions. Et pendant deux ans, tout le secteur de la Seine entre Rouen et Paris — notre confluent compris — reste sous contrôle normand, jusqu'à ce que la résistance des Parisiens conduite par le comte Eudes, futur roi, ne force les assiégeants à se retirer.
On imagine volontiers le Viking en pure force de destruction. C'est mal le comprendre : le raid est une entreprise économique, avec ses investisseurs, ses calculs et ses bilans. L'historien Lucien Musset a montré que les objectifs évoluent en trois phases, et cette évolution se lit parfaitement depuis Jeufosse.
Première phase, jusqu'au milieu du IXe siècle : le butin. L'or et l'argent des églises — calices, reliquaires, croix processionnelles — sont fondus en lingots ou débités en fragments qui servent de monnaie au poids : les archéologues appellent cela le hacksilver, l'argent haché. À quoi s'ajoute le commerce des êtres humains : les captifs de marque sont rendus contre rançon, comme les soixante-huit prisonniers de 841 rachetés par Saint-Denis ; les autres partent vers les marchés d'esclaves, dont celui, immense, de Dublin.
Deuxième phase, celle des hivernages de Jeufosse : le tribut. Au bout de dix ans de pillages, il ne reste plus grand-chose à prendre — mais tout à protéger. Les Vikings découvrent qu'une menace crédible rapporte plus qu'un incendie : la libération d'une ville, d'un monastère ou d'une région se négocie en milliers de livres d'argent. Charles le Chauve verse sept mille livres en 845 pour Paris, trois mille livres en 860 pour s'offrir les services de Weland, cinq mille livres en 876 pour un simple départ. Ces sommes colossales sont levées par l'impôt sur tout le royaume : c'est le danegeld, et chaque paysan de la vallée le paie deux fois — une fois au roi qui le lève, une fois aux pillards qui, entre deux versements, continuent de se servir sur place en grain et en bétail.
Troisième phase, à partir des années 880 : la terre. Butin épuisé, tributs taris, les chefs vikings veulent désormais ce qui produit la richesse — le sol lui-même, avec ses paysans. C'est la logique qui a déjà donné les royaumes danois d'Angleterre, et c'est elle qui conduira tout droit au traité de 911. En trois générations, le pirate est devenu percepteur, puis propriétaire. Il ne lui reste qu'à devenir prince.
V. La riposte carolingienne : fermer le fleuve
Pîtres, le verrou d'aval
L'accalmie achetée à Weland donne enfin à Charles le Chauve le temps de penser en stratège. Puisque le mal vient du fleuve, c'est le fleuve qu'il faut fermer. À partir de 862, le roi ordonne la construction d'un ouvrage sans équivalent dans l'Occident du temps : un grand pont fortifié en travers de la Seine, sur les terres du fisc royal de Pîtres, au confluent de la Seine et de l'Eure — immédiatement en aval du débouché de l'Andelle, une trentaine de kilomètres sous notre confluent. Deux châtelets de terre et de bois, fouillés de nos jours à Pont-de-l'Arche et identifiés à Igoville sur la rive droite, verrouillent les deux têtes de pont ; le tablier barre le chenal navigable. L'édit de Pîtres, promulgué en 864 sur le chantier même, organise la mobilisation générale : réquisition des hommes pour bâtir et garder les ponts, développement d'une cavalerie capable de courir sus aux raids, et interdiction absolue, sous peine de mort, de vendre armes ou chevaux aux Normands.
L'efficacité du dispositif reste débattue — en 865, cinquante esnèques viennent narguer le chantier en s'installant à Pîtres même, et en 876 une flotte de cent navires force encore le passage avant de se faire acheter son départ. Mais l'idée fait école : partout, on fortifie. Les cités relèvent leurs murailles antiques, les monastères s'entourent d'enceintes, les grands construisent des refuges. Rouen, ruinée par l'occupation de 885, est reconstruite peu avant 900 en véritable ville-refuge, murailles réparées et habitat densifié. C'est dans ce grand mouvement de fortification, prélude aux mottes castrales de l'an mil, que notre région apprend à se défendre — et que se dessinent les lignes de forteresses qui structureront le paysage médiéval du confluent.
Le temps de Rollon
La dernière génération de l'invasion a un visage et un nom : Rolf, que les textes latins appellent Rollon. À partir des années 887-890, ce chef — fils d'un jarl norvégien selon la tradition, à la tête d'une troupe majoritairement danoise — s'impose comme le meneur des Vikings installés à demeure dans la basse Seine. Car c'est la grande nouveauté de cette fin de siècle : les hommes du Nord ne repartent plus. Dans la zone en aval de l'Andelle, une trentaine de localités riveraines de la Seine changent de nom et adoptent des toponymes nordiques — signe que des groupes scandinaves réoccupent les ports et villages désertés. La toponymie, une fois de plus, enregistre ce que les chroniques taisent. Le chroniqueur Dudon de Saint-Quentin datera de 876 l'installation de Rollon à Rouen ; les historiens actuels la placent plutôt dans les premières années du Xe siècle, mais tous s'accordent sur l'essentiel : bien avant tout traité, une principauté scandinave existe de fait sur la basse Seine, et son chef connaît admirablement la Francie qu'il pille depuis trente ans.
En 911, Rollon tente le grand coup : une attaque sur Chartres. Elle tourne au désastre — le 20 juillet, le marquis de Neustrie Robert, appuyé par les ducs de Bourgogne et de Poitou, lui inflige une lourde défaite. Mais cette victoire franque, paradoxalement, va tout précipiter : les deux camps sont épuisés, et l'heure de la négociation a sonné. À l'automne 911, sur les rives de l'Epte, à Saint-Clair, le roi Charles le Simple et le chef normand vont conclure l'accord qui change la carte de l'Occident — et fait de notre petite rivière une frontière pour trois siècles. Ce moment fondateur, ses négociations rocambolesques racontées par Dudon et sa réalité documentaire méritent un récit complet : ce sera l'objet d'un article dédié.
VI. Du pillard au voisin : la frontière de l'Epte
Une rivière devenue limite
Au lendemain de 911, le paysage politique de notre confluent est méconnaissable. La terre concédée à Rollon « en toute propriété », de la mer jusqu'à l'Epte, fait de la rive droite de la petite rivière une terre normande, et de sa rive gauche la marche du royaume. Gommecourt et Clachaloze, qui vivaient depuis toujours au centre d'un bassin de vie unique, se retrouvent en poste-frontière : Gasny, où reposèrent les reliques de saint Ouen, est désormais de l'autre côté ; Giverny aussi ; Vernon devient ville normande de garde du fleuve. La première forteresse de Saint-Clair-sur-Epte remonte sans doute à cette époque, et dans les générations suivantes, toute la vallée se hérisse : sur la rive normande, la ligne Neaufles-Saint-Martin, Dangu, Château-sur-Epte, Baudemont et Gisors surveille la France ; en face, les tours du roi lui répondent. La « frontière historique entre Vexin français et Vexin normand » — celle que les randonneurs d'aujourd'hui suivent encore sans le savoir — est née, et avec elle des siècles d'histoire militaire dont La Roche-Guyon et le château des La Rochefoucauld porteront la marque.
Il faut pourtant se garder d'imaginer un rideau de fer. Le traité de 911 est d'abord un accord de police fluviale : un acte royal du 14 mars 918 — la seule confirmation documentaire directe du traité — précise que la terre a été accordée « aux Normands de la Seine, c'est-à-dire à Rollon et à ses compagnons, pour la sauvegarde du royaume » (pro tutela regni). Le pirate d'hier est devenu le garde-barrière du roi : à charge pour lui d'interdire la Seine aux autres flottes vikings. Et de fait, après 911, plus aucune grande flotte scandinave ne remonte piller Paris. Le verrou que Charles le Chauve avait tenté de bâtir en bois à Pîtres, Charles le Simple l'a construit en hommes.
946 : la guerre traverse encore l'Epte
La paix de l'Epte connaît pourtant une dernière convulsion, une génération plus tard — et elle passe par chez nous. En décembre 942, le fils de Rollon, Guillaume Longue-Épée, est assassiné ; son héritier Richard n'a qu'une dizaine d'années, et le roi Louis IV d'Outremer croit l'occasion venue de reprendre la Normandie. S'ensuivent quatre années dramatiques : le jeune Richard retenu à Laon puis évadé — caché dans une botte de foin par son précepteur Osmond, vicomte de Vernon, précise Guillaume de Jumièges —, la Normandie envahie et partagée, l'appel des régents normands à un roi danois, Harald, débarqué avec ses païens ; puis la bataille de la Dives, le 13 juillet 945, où Louis IV, vaincu, est capturé par les Normands. Libéré en juillet 946 au prix de la cession de Laon, le roi humilié monte aussitôt, avec l'empereur Otton Ier et le comte de Flandre, une coalition immense contre la Normandie et son protecteur Hugues le Grand. Et pour marcher sur Rouen, cette armée traverse l'Epte — notre Epte, quelque part entre Gisors et le confluent. L'expédition échoue devant Rouen et reflue en désordre. Le jeune duché a survécu, et la frontière de 911 ne bougera plus.
La mémoire de nos villages a gardé de ces années une version bien à elle — et même un monument. Au rond-point des Clédevilles, sur la route de Bonnières à Freneuse, une croix porte une inscription gravée en 1920 sur ordre de madame Lemarié : « Ici, en 946, Richard Ier duc de Normandie remit au roi de France Louis IV d'Outremer les clefs des villes prises ». La tradition qu'elle fige veut qu'une bataille se soit livrée cette année-là dans la plaine de Freneuse — gagnée, notez-le, par le roi de France — et une variante rapportée par un ancien maire de Jeufosse d'après l'abbé Amaury ajoute que c'est à la Fosse Gevaud, sur les lieux mêmes de l'ancien camp viking, que « les deux souverains se concertèrent pour conclure la paix ». On retrouve l'épisode, réduit à une phrase, dans les synthèses érudites régionales, et c'est à la même veine mémorielle que se rattache la légende de la chapelle Notre-Dame-de-la-Mer, sur la colline de Jeufosse, dont le pèlerinage remercie la Vierge d'avoir permis aux « Hommes de la mer » de sauver deux fois la France.
Que vaut cette belle histoire ? Grâce à Albert Anne, qui l'a disséquée en 1969 devant la Société des amis du Mantois, on peut aujourd'hui la suivre à la trace, de sa naissance à sa mise en pierre. En 1833, Armand Cassan, qui a pourtant interrogé tous les maires du canton pour sa Statistique, n'en souffle mot : la tradition n'existe pas encore. Elle naît sous la plume de l'abbé Dutoit, curé de Bonnières de 1845 à 1870, qui parle d'abord d'une bataille entre Rolleboise et Jeufosse ; l'instituteur Gery (1900) la déplace entre Bonnières et Freneuse, son collègue Daguenet (1901) la fixe dans la plaine de Freneuse et fait du roi le vainqueur, l'abbé Amaury la reprend à son compte, M. Moy y ajoute Bennecourt — « la légende s'est gonflée comme le vent enfle la voile », résume Anne. En 1920 enfin, madame Lemarié la fige dans le marbre, puis dans la pierre. La démolition est à la mesure de l'enquête : suivant presque jour par jour l'itinéraire de Louis IV reconstitué par Philippe Lauer (1900), Anne montre que le roi, capturé à Rouen en juillet 945 et prisonnier jusqu'à la fin juin 946, n'a matériellement pas pu se trouver à Jeufosse ni à Freneuse ; que Richard Ier, âgé de douze ou treize ans et sous tutelle, n'était pas en position de rendre des clefs ; que Freneuse, village ouvert sans muraille ni donjon, n'en a jamais eu à remettre ; et que la campagne réelle de 946 — coalition avec Otton, échec devant Rouen, retraite harcelée par les Normands — s'est jouée ailleurs, comme le confirment Flodoard et le récit très favorable au duc de Dudon de Saint-Quentin. Consultés, les directeurs des archives de la Seine-Maritime et de l'Aisne concluent sans appel : « non seulement la date est fausse, mais le fait est inexact ».
Le coup de grâce est toponymique. Le lieu-dit est attesté « Clédevilles », en un seul mot, dès un plan et un acte de 1591 — trois siècles avant la légende. Et l'onomastique tranche : il faut y lire le celto-latin cletas-villae, les « claies », les barrières du domaine rural. C'est donc le nom, mal compris, qui a engendré le récit, et non l'inverse : un cas d'école de légende étiologique. L'abbé Dutoit était d'ailleurs coutumier du procédé : c'est lui aussi qui imagina le Normand Harold traversant la Seine à la nage sous les yeux de Louis IV s'écriant « Ben Curt ! » — « heureuse course » —, étymologie de pure fantaisie pour Bennecourt, attesté en réalité dès 750 comme domaine (curtis) d'un certain Berno. Quant à ce « Harold, seigneur norvégien » qui hante toutes les versions de la légende, il est le décalque transparent du Harald danois qui, en 945, vainquit réellement Louis IV sur la Dives : l'érudit n'a rien inventé de toutes pièces, il a lu les chroniques et rapatrié leurs batailles sous ses fenêtres.
Et pourtant, il y a bien eu une grande scène de paix à Jeufosse — Anne lui-même la restitue, en citant Dudon : lors de la guerre contre Thibaud le Tricheur, comte de Chartres, le duc Richard fait dresser sur la rive de Jeufosse une tente aux dimensions remarquables pour y recevoir, avec tous les honneurs, les seigneurs et les évêques du pays des Francs venus solliciter la paix. L'historien du diocèse de Chartres J.-B. Souchet, vers 1650, place l'épisode en 962, et Ferdinand Lot le confirme : nous sommes sous le roi Lothaire, non sous Louis IV, et Richard y reçoit ses hôtes en position de force, non en vaincu. Le Cartulaire de Saint-Père-de-Chartres et la Carte archéologique s'accordent sur cette même date de 962 comme dernière mention de l'île en station normande. Un siècle après le premier hivernage d'Asgeir, l'île-camp est devenue une île-congrès. La légende avait donc raison sur un point, et il n'est pas mince : la paix s'est bien faite à Jeufosse. Elle s'est seulement trompée de guerre, de roi et de seize ans.
L'île rendue au fleuve
Après ce dernier acte, Jeufosse sort de la grande histoire aussi discrètement qu'elle y était entrée. Les Danois de Richard Ier, convertis ou congédiés à force de dons, se dispersent ; l'île redevient une saulaie où les pêcheurs de Bennecourt tendent leurs nasses. Son nom même se polit avec les siècles : Fossa Givaldi, Gefosse, Jeufosse — et les habitants du lieu, en fondant leur pèlerinage à Notre-Dame-de-la-Mer, retourneront la mémoire des « Hommes de la mer » comme un gant, transformant le souvenir de la terreur en récit de salut. Quant à l'épée du lit de la Seine, à Bennecourt, elle dort peut-être encore de sa rouille quelque part dans les réserves d'un musée : dernier témoin matériel, avec quelques toponymes, d'un siècle où notre confluent fut l'une des portes de l'Europe viking.
Conclusion : le carrefour, encore et toujours
Relisons ce siècle à la lumière de notre fil rouge. Si les Vikings ont choisi Jeufosse, c'est exactement pour les raisons qui font de Gommecourt un carrefour depuis la préhistoire : la rencontre du grand fleuve et de la vallée affluente, le contrôle des circulations, la position d'équilibre entre bassin parisien et basse Seine. Les chasseurs magdaléniens de la Côte Masset guettaient les rennes au passage du fleuve ; les Gaulois y avaient posé leur triple frontière ; les hommes du Nord y ont posé leur camp. Même lieu, même logique.
Mais l'héritage viking a ceci de singulier qu'il a durci le carrefour en frontière. Pour la première fois depuis la conquête romaine, une limite politique majeure — l'Epte — coupe en deux le bassin de vie du confluent, et cette coupure va structurer les trois siècles suivants : châteaux rivaux, guerres franco-normandes puis franco-anglaises, et jusqu'à nos mottes castrales qui en sont les enfants directs. C'est cette histoire de frontière vivante — celle du Moyen Âge classique — qui prend le relais. Et elle commence par un automne de 911, sur un gué de l'Epte, entre un roi carolingien à bout de ressources et un vieux chef viking qui refuse de baiser le pied royal. Ce sera notre prochain récit.
Sources et pour aller plus loin
Sources primaires : Annales de Saint-Bertin (éd. Grat, Vielliard, Clémencet) ; Chronique de Fontenelle (éd. Guérard) ; Cartulaire de Saint-Père-de-Chartres, t. 1 ; Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum (éd. J. Lair) ; Flodoard de Reims, Annales ; diplôme de Charles le Simple du 14 mars 918.
Études : Pierre Bouet, « Le traité de Saint-Clair-sur-Epte (911) selon Dudon de Saint-Quentin », et Jacques Le Maho, « La Seine et les Normands avant 911 », dans Naissance de la Normandie, dir. Michel Pierre ; Pierre Bouet, « Le duc Richard Ier selon Dudon de Saint-Quentin et Guillaume de Jumièges », Annales de Normandie, 2014 ; Albert Anne, « La légende des clés de ville à Freneuse », Le Mantois, n° 20 (nouvelle série), Société des amis du Mantois, 1969, p. 1-15 ; P. Lauer, Le règne de Louis IV d'Outre-Mer (1900) ; J. Lair, Les Normands dans l'île d'Oscelle (1897) ; F. Lot, La grande invasion normande de 856 à 862 (1908) ; J.-B. Souchet, Histoire du diocèse et de la ville de Chartres (v. 1650) ; Lucien Musset, Les invasions : le second assaut contre l'Europe chrétienne ; Y. Barat, Carte archéologique de la Gaule 78 (notice Bennecourt) ; L. Bourgeois (dir.), Le sanctuaire rural de Bennecourt, DAF n° 77 (identification d'Augustudunas) ; F. Naudet, Carte archéologique de la Gaule 95 (notice Saint-Clair-sur-Epte) ; Société historique Hag'Dik, chronologie des raids vikings sur la Seine (hagdik.fr) ; S. Jeanneteau, « La bataille de Rouen (946) » (hist-europe.com, d'après Flodoard) ; tradition locale de Jeufosse et Freneuse d'après F. Moy et l'abbé Amaury (notre-dame-de-la-mer.fr), le monument des Clédevilles (1920) et « L'Yveline médiévale et la Guerre de Cent Ans » (É. Pattou, Racines & Histoire, d'après M. Lachiver).
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