Introduction : une plaque dans une église de village
Le 8 juin 1911, Saint-Clair-sur-Epte vit une journée comme il n'en a pas connu depuis longtemps. Dans la petite église Notre-Dame, sous le clocher du XIe siècle, on inaugure une plaque commémorative. Des officiels sont venus de Rouen, où bat depuis une semaine le cœur du « Millénaire normand » : congrès savants, expositions, délégations danoises, norvégiennes et suédoises, cortège historique de mille deux cents figurants, et bientôt la visite du président de la République Armand Fallières en personne. Toute la Normandie fête ses mille ans. Et pour cela, il faut bien passer par ce village du Vexin français d'à peine quelques centaines d'habitants, posé sur la rive gauche de l'Epte, à vingt-cinq kilomètres en amont de Gommecourt : c'est ici, dit-on, que tout a commencé.
Ici, à l'automne 911, un roi carolingien aux abois et un chef de guerre scandinave se seraient rencontrés pour conclure l'un des accords les plus lourds de conséquences de l'histoire de France. Charles le Simple concède à Rollon et à ses compagnons les terres de la basse Seine, « de l'Epte à la mer ». Le pillard devient prince, le païen se fait baptiser, la bande armée devient principauté. La Normandie est née — et avec elle, une frontière qui passe à quelques kilomètres de chez nous et qui, sous des formes changeantes, ne s'effacera plus jamais des cartes.
Voilà pour la légende dorée, celle que fêtaient les notables de 1911. La réalité est plus troublante : de ce traité fondateur, il ne reste rien. Aucun texte, aucune charte, aucun procès-verbal. Pas même une date sûre : « automne 911 » est une déduction, pas une certitude. Tout ce que nous croyons savoir de la rencontre de Saint-Clair repose sur le récit d'un chanoine picard écrit un siècle plus tard sur commande des ducs de Normandie, et sur une demi-phrase glissée dans un diplôme royal de 918. C'est peu. C'est même vertigineusement peu pour un événement dont on célébrera encore l'héritage, à l'échelle européenne, en 2027.
Cet article est donc à la fois un récit et une enquête. Un récit, parce que l'histoire vaut d'être racontée : la défaite de Chartres, les négociations au bord de la rivière, le baptême de Rouen, la fameuse scène du baiser du pied. Une enquête, parce qu'il faut démêler ce que les sources disent vraiment de ce qu'une propagande dynastique, puis dix siècles de roman national, ont brodé par-dessus. Et comme toujours sur ce site, nous ramènerons le fil jusqu'à notre confluent : car si le traité s'est conclu à Saint-Clair, c'est à l'autre bout de l'Epte, là où elle rejoint la Seine face à Gommecourt et Clachaloze, que ses effets se sont fait sentir pendant trois siècles. Le carrefour de peuples qu'était notre territoire devient, en 911, un poste-frontière.
Cet article prolonge Les Vikings au confluent Seine-Epte, qui racontait le siècle de raids, la base de l'île de Jeufosse et la fin des incursions. Nous reprenons l'histoire là où elle s'était arrêtée : à l'été 911, sous les murs de Chartres.
Repères chronologiques
Un demi-siècle suffit à transformer une bande de pillards en principauté héréditaire. Le 20 juillet 911, Rollon est vaincu devant Chartres ; à l'automne suivant — la date exacte est inconnue —, il négocie avec Charles le Simple à Saint-Clair-sur-Epte la concession des terres « de l'Epte à la mer » ; en 912, il reçoit le baptême à Rouen. Le 14 mars 918, un diplôme royal confirme, au détour d'une phrase, que la concession a bien eu lieu. En 924, le roi Raoul ajoute le Bessin ; en 933, son successeur concède le Cotentin et l'Avranchin au fils de Rollon, Guillaume Longue-Épée : la Normandie atteint ses limites historiques. La bataille des plaines de Bonnières en 946 et la paix de Jeufosse en 962, racontées dans l'article précédent, referment le siècle viking sur notre territoire.
De Chartres (juillet 911) à la paix de Jeufosse (962) : un demi-siècle pour passer du raid à la principauté.
I. De Chartres à l'Epte : pourquoi négocier ?
Un royaume à bout de souffle
Pour comprendre Saint-Clair-sur-Epte, il faut d'abord mesurer l'état du royaume en 911. Cela fait près d'un siècle que les flottes scandinaves remontent la Seine — la première alerte sérieuse date de 820, le grand pillage de Rouen de 841. Jumièges, Saint-Wandrille, Paris assiégée, et, au milieu de tout cela, notre boucle de Seine transformée en base arrière : l'île de Jeufosse, campement fortifié des flottes vikings à partir de 852, dont l'article précédent a raconté l'histoire. Les campagnes de la basse Seine sont épuisées, les monastères déserts ou détruits, les archives parties en fumée — ce qui explique, on y reviendra, une partie de notre ignorance documentaire.
Le roi qui affronte cette situation s'appelle Charles III, que ses contemporains surnomment « le Simple ». Le mot n'a rien d'injurieux : simplex, en latin, désigne un homme droit, sans détour, sincère — non un simple d'esprit. Petit-fils de Charles le Chauve, roi depuis 898 après une longue lutte contre la famille robertienne, Charles règne sur un royaume où l'autorité réelle a glissé entre les mains des grands princes territoriaux. Le plus puissant d'entre eux, Robert, marquis de Neustrie — frère du roi Eudes et grand-père du futur Hugues Capet —, contrôle les terres entre Seine et Loire et dispose de forces bien supérieures à celles du souverain. Face aux Normands, le roi ne peut ni lever seul une armée décisive, ni laisser les princes remporter à sa place des victoires qui affaibliraient encore son prestige. Toute sa politique scandinave se lit à travers cette double contrainte.
En face, Rollon. L'homme reste largement insaisissable : les sources normandes en font un Danois, la tradition scandinave l'identifie à un exilé norvégien, Göngu-Hrólfr, « Hrólfr le Marcheur » — trop lourd, dit la saga, pour qu'aucun cheval le porte. Ce qui est sûr, c'est qu'au début du Xe siècle il s'est imposé comme le chef le plus en vue des « Normands de la Seine », ces groupes installés à demeure dans la basse vallée, autour de Rouen. Car — et c'est un point que la recherche récente a bien établi, notamment les travaux de Jacques Le Maho — le traité de 911 n'est pas le premier contact ni la première installation : dès les années 880, des accords locaux avaient toléré des implantations scandinaves sur la basse Seine, et certains chefs avaient même reçu le baptême, tel Hundeus en 897. Rollon ne surgit pas de la mer en 911 ; il est déjà, depuis des années, un voisin encombrant avec lequel on traite.
Le 20 juillet 911 : la Vierge de Chartres
Au printemps ou à l'été 911, Rollon mène ses troupes vers le sud, en direction de la Beauce, et met le siège devant Chartres. C'est là que tout bascule. Le 20 juillet 911 — l'une des rares dates sûres de toute cette histoire —, une armée de secours conduite par Robert de Neustrie, Richard le Justicier, duc de Bourgogne, et Ebles, comte de Poitiers, écrase les assiégeants sous les murs de la ville. La tradition veut que l'évêque de Chartres ait brandi sur les remparts la plus précieuse relique de sa cathédrale, la Sainte Chemise de la Vierge, semant la panique dans les rangs païens. L'épisode fit la fortune du pèlerinage chartrain ; pour notre affaire, l'essentiel est ailleurs : Rollon est battu, sérieusement, mais il n'est pas détruit. Une partie de ses forces se retranche, résiste, et se replie en bon ordre vers la Seine.
Cette demi-victoire crée exactement la situation qui rend une négociation possible — et même souhaitable pour tout le monde. Les Francs viennent de démontrer qu'ils peuvent battre les Normands en rase campagne ; mais un siècle d'expérience a aussi démontré qu'aucune victoire ne les empêche de revenir. Les Normands, eux, savent désormais qu'ils ne conquerront pas le royaume par la force ; mais ils tiennent solidement la basse Seine, d'où nul ne peut les déloger. L'impasse est parfaite. Charles le Simple, en fin politique, choisit alors de faire ce que les Carolingiens ont déjà fait ailleurs — en Frise notamment, concédée par étapes à des chefs danois au IXe siècle : transformer l'ennemi en gardien. Puisqu'on ne peut fermer la Seine aux Vikings, on la confiera à un Viking, à charge pour lui d'en interdire l'entrée à tous les autres.
Reste à négocier. Les pourparlers s'engagent dans les mois qui suivent Chartres, par intermédiaires — le récit traditionnel donne ce rôle à Francon, archevêque de Rouen, qui vit depuis des années au contact des Normands et connaît leur chef. Robert de Neustrie, fort de sa victoire, s'invite dans des discussions auxquelles le roi ne l'avait sans doute pas convié : on le retrouvera au premier rang au moment du baptême. Le lieu choisi pour la rencontre finale dit tout de sa nature : ni Rouen, ni Compiègne, mais un point d'équilibre entre les deux mondes, un passage de rivière sur la vieille route de Paris à Rouen — Saint-Clair, sur l'Epte.
Teudon resserre son manteau et pousse son cheval sur la chaussée. La vieille route romaine file droit devant lui, surélevée au-dessus des champs, si droite qu'elle semble tracée à la règle par un dieu géomètre — et c'est presque cela : voilà huit siècles que les arpenteurs de Rome l'ont jetée de Lutèce à Rotomagus, et l'on marche toujours dessus. Le clerc a quitté Compiègne voilà quatre jours, porteur d'un pli scellé du sceau royal. Il en connaît la teneur sans avoir eu besoin de briser la cire : tout le palais ne parle que de cela depuis des semaines. Le roi va traiter avec les païens.
Depuis Pontoise, le paysage raconte pourquoi. Teudon a traversé des villages aux toits crevés, longé des champs retournés à la friche où les ronces montent à hauteur d'homme. À Magny, on lui a compté les récoltes brûlées sur les doigts des deux mains : les Normands remontent la Viosne et l'Aubette comme on visite son cellier. Hier soir, dans une ferme où il demandait l'hospitalité, une vieille femme lui a montré la cache creusée sous l'aire à battre, où trois générations ont appris à se terrer au premier son de corne. Vingt ans qu'on ne sème plus qu'en priant, a-t-elle dit. Elle n'a pas demandé où il allait. Dans le Vexin, en cet automne, tout le monde sait où vont les cavaliers du roi.
Au sortir du plateau, la chaussée plonge vers une vallée étroite et verte. Des saules, des prairies gorgées d'eau, une rivière qui se tresse en plusieurs bras entre les touffes de joncs : l'Epte. Elle est dérisoire, cette rivière — un enfant la passerait à gué sans mouiller sa ceinture. Teudon arrête son cheval sur la berge et reste un moment immobile, saisi par une pensée étrange. Si les négociations aboutissent, ce filet d'eau va devenir la lisière du royaume. Sur cette rive-ci, la terre du roi ; sur l'autre, la terre des hommes du Nord. On lui a appris que les frontières se gagnent par l'épée et se gravent dans le bronze des traités. Celle-ci naîtra d'un parchemin qu'il porte peut-être dans sa sacoche, et d'une poignée de serments échangés au bord de l'eau.
En contrebas, près du passage, il aperçoit les toits du petit bourg et la chapelle où repose, dit-on, un ermite venu d'outre-mer que des brigands ont décapité voilà trente ans à peine — les gens d'ici l'appellent déjà saint Clair et prêtent à sa fontaine le pouvoir de guérir les yeux. Teudon se signe, talonne sa monture et descend vers le gué. Derrière lui, sur le plateau, le vent couche les herbes du côté de la France. Devant lui, de l'autre côté de l'eau, il les couche exactement de la même façon.
II. Le récit de Dudon : la légende fondatrice
Un historien de cour, un siècle après
Presque tout ce que le grand public « sait » du traité de Saint-Clair-sur-Epte vient d'un seul homme, et cet homme n'y était pas. Dudon, chanoine de la collégiale de Saint-Quentin, en Vermandois, arrive à la cour de Rouen dans les années 990 comme envoyé de son comte. Le vieux duc Richard Ier — petit-fils de Rollon — le prend en affection et lui commande, vers 994, une histoire de sa famille. Richard meurt en 996 ; son fils Richard II reprend la commande à son compte, et Dudon travaille pendant une vingtaine d'années à son grand œuvre, achevé entre 1015 et 1026 : le De moribus et actis primorum Normanniae ducum — « Des mœurs et des actes des premiers ducs de Normandie ».
Mesurons l'écart : Dudon écrit entre quatre-vingts et cent quinze ans après les faits, à une époque où plus aucun témoin du traité n'est en vie. Il compile des traditions orales de la cour, des souvenirs de famille — il cite comme informateur Raoul d'Ivry, demi-frère de Richard Ier —, et sans doute quelques sources monastiques aujourd'hui perdues. Et surtout, il écrit pour ses commanditaires. Son livre n'est pas une enquête : c'est un monument. Il s'agit de démontrer que la dynastie normande, née d'un chef païen et d'une concession arrachée à un roi faible, est légitime, chrétienne, providentielle — l'égale des plus anciennes maisons du royaume. Chaque épisode du récit sert cette démonstration. C'est en gardant cela à l'esprit qu'il faut écouter son histoire ; et elle mérite d'être écoutée, car elle est superbe.
Le récit : la négociation, la fille du roi, le pied du roi
Voici donc Saint-Clair-sur-Epte selon Dudon. Après Chartres, les Francs épuisés pressent le roi de traiter. Charles envoie l'archevêque Francon auprès de Rollon avec une offre stupéfiante : la terre « de l'Epte à la mer », la main de sa fille Gisla, et le baptême. Rollon consulte ses compagnons, marchande — la terre offerte est ravagée, il obtient en supplément la Bretagne « pour en tirer sa subsistance » —, puis accepte. Les deux camps se rencontrent au bord de l'Epte, chacun sur sa rive. Rollon place ses mains entre celles du roi, geste vassalique que, précise fièrement Dudon, ni son père ni son grand-père n'avaient jamais accompli pour personne. La terre lui est concédée, insiste le chanoine, « en alleu et en fonds » — en pleine propriété héréditaire, non en simple bénéfice révocable.
Reste une formalité, et c'est là que Dudon place la scène la plus célèbre de toute l'histoire normande. Les évêques présents expliquent à Rollon que quiconque reçoit un tel don doit, en signe de soumission, baiser le pied du roi. Refus catégorique du Viking : « Jamais je ne fléchirai les genoux devant quiconque, ni ne baiserai le pied de personne. » Devant l'insistance des Francs, il consent à un compromis : l'un de ses guerriers s'en chargera. L'homme désigné s'avance, saisit le pied du roi — et, dédaignant de s'agenouiller, le soulève à hauteur de sa bouche, renversant Charles le Simple à la face du ciel devant toute sa cour. Grand éclat de rire chez les Normands, consternation chez les Francs, et l'affaire en reste là.
La scène est irrésistible, et c'est précisément pourquoi il faut s'en méfier. Aucune autre source ne la mentionne. Elle porte la marque de fabrique de Dudon : montrer des Normands qui acceptent l'ordre chrétien et franc, mais debout, sans jamais plier — le duc de Normandie tient sa terre du roi, mais il n'est pas un vassal comme les autres. En un tableau, toute l'idéologie de la cour de Rouen vers l'an mil. Que la scène soit une invention complète, l'enjolivement d'une anecdote réelle ou un motif folklorique recyclé, elle nous renseigne moins sur 911 que sur ce que les ducs, un siècle plus tard, voulaient qu'on retienne de 911.
Rouen, 912 : le baptême
Le récit s'achève en apothéose au printemps suivant. Dans la cathédrale de Rouen, l'archevêque Francon verse l'eau baptismale sur le chef viking, qui prend le nom de son parrain : Robert — le marquis de Neustrie en personne, le vainqueur de Chartres, dont la présence au premier rang dit assez qu'il a su transformer sa victoire militaire en capital politique. Pendant les sept jours où il porte la robe blanche des néophytes, raconte Dudon, Rollon-Robert distribue chaque jour des terres à une grande église de sa nouvelle principauté. Le pillard de la Seine dote maintenant les sanctuaires que ses pareils incendiaient.
La conversion fut-elle sincère ? Un chroniqueur aquitain du XIe siècle, Adémar de Chabannes, rapporte une tradition plus grinçante : sentant venir la mort, Rollon aurait fait décapiter cent captifs chrétiens en offrande aux dieux de son enfance — tout en distribuant cent livres d'or aux églises. L'anecdote est invérifiable, comme tant d'autres ; elle rappelle au moins que la christianisation de la première génération normande fut probablement plus lente, plus mêlée et plus intéressée que le tableau édifiant de Dudon. Nous y reviendrons dans un prochain article consacré à la christianisation du confluent.
Imaginons la scène : un lettré picard, formé aux meilleures écoles de son temps — peut-être Reims, dans l'orbite du grand Gerbert d'Aurillac —, débarque à la cour de Rouen pour une mission diplomatique et s'y voit offrir un poste inespéré : historiographe d'une dynastie qui n'a pas encore d'histoire écrite. Car c'est bien le problème des princes normands vers l'an mil : ils règnent depuis trois générations sur l'une des principautés les plus riches du royaume, mais leur origine — un chef de pillards païens — reste une tache que leurs rivaux ne se privent pas de rappeler. Richer de Reims, contemporain exact de Dudon, appelle encore leur peuple piratae, les pirates, et leur duc dux pyratarum. La commande passée à Dudon est une riposte : donner aux Normands un passé présentable.
L'outillage de Dudon est celui de la haute culture de son temps. Il écrit en prose d'apparat entrelardée de pièces de vers — plus de quatre-vingts poèmes —, multiplie les réminiscences de Virgile et truffe son récit de discours reconstitués, comme le faisaient les historiens antiques. Il travaille comme un architecte plus que comme un archiviste : là où les documents manquent — et ils manquent presque partout, les invasions ayant précisément détruit les archives —, il bâtit. Il donne à Rollon une jeunesse danoise romanesque, un exil, des songes prophétiques : avant de débarquer en Neustrie, le chef viking rêve qu'il se lave dans une source purificatrice tandis que des milliers d'oiseaux aux ailes rouges se rassemblent autour de lui — annonce transparente du baptême et du peuple à venir. Il calque le parcours de son héros sur celui d'Énée, le Troyen errant fondateur d'un empire. La Normandie reçoit ainsi ce que Rome avait : une épopée des origines.
Faut-il pour autant jeter Dudon ? Les historiens du XIXe siècle, dans leur ardeur critique, n'étaient pas loin de le penser. La recherche actuelle — celle de Pierre Bouet notamment, qui a soumis le texte à une relecture minutieuse — est plus nuancée : Dudon invente des scènes, tord la chronologie, mais il n'écrit pas dans le vide. Il travaille sous le contrôle d'une cour où la mémoire familiale reste vivante, et plusieurs de ses informations vérifiables se recoupent avec les rares sources indépendantes. Le tout est de savoir à chaque instant ce qu'on lit : non un procès-verbal, mais un miroir que la troisième génération normande se tend à elle-même. À ce titre, le De moribus est une source irremplaçable — sur l'an mil plus que sur 911.
Un dernier détail donne le vertige : Dudon achève son livre entre 1015 et 1026. En 1027 naît à Falaise, dans la principauté dont il vient d'écrire la légende, un certain Guillaume, arrière-arrière-arrière-petit-fils de Rollon. L'encre du mythe fondateur est à peine sèche que naît celui qui va le porter jusqu'au trône d'Angleterre.
III. Ce que dit vraiment le traité — et ce qu'on ignore
Un traité sans texte
Passons maintenant de l'autre côté du miroir. Si l'on écarte Dudon et qu'on ne retient que les sources contemporaines des faits, que reste-t-il du traité de Saint-Clair-sur-Epte ? La réponse tient en peu de mots : une demi-phrase.
Elle se trouve dans un diplôme de Charles le Simple daté du 14 mars 918, par lequel le roi attribue à l'abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés les biens de l'abbaye de La Croix-Saint-Ouen, sur l'Eure — à l'exception, précise l'acte, « de la partie de cette abbaye que nous avons concédée aux Normands de la Seine, à savoir à Rollon et à ses compagnons, pour la protection du royaume » — pro tutela regni. C'est tout. Mais c'est capital : voilà la preuve, authentique et datée, qu'avant mars 918 le roi a bel et bien concédé des terres de la basse Seine à un chef nommé Rollon, et que cette concession avait une contrepartie — la défense du royaume. Le noyau du récit de Dudon est confirmé par la chancellerie royale elle-même.
Un second témoin indépendant prend le relais l'année suivante : Flodoard, chanoine de Reims, dont les Annales commencent en 919. Flodoard n'aime pas les Normands et n'a aucune raison de flatter leurs princes ; or il les traite, dès ses premières pages, comme un fait accompli — « les Normands de la Seine », installés, dotés d'un territoire, partenaires ou adversaires selon les années, mais plus jamais simples pillards de passage. Entre la demi-phrase de 918 et le regard de Flodoard, l'essentiel est acquis : quelque chose s'est bien passé, vers 911, qui a changé le statut des Scandinaves de la Seine.
Tout le reste — et il faut avoir l'honnêteté de le dire aussi clairement — relève de la reconstruction. Le lieu même de la rencontre n'est connu que par Dudon. La date précise est inconnue : la tradition retient l'automne 911, parce que la logique veut que la négociation ait suivi Chartres et précédé le baptême de 912, et certains érudits anciens ont même préféré 912 — l'instituteur du XIXe siècle qui écrivait « le traité que Charles le Simple passa en 912 avec Rollon » n'était pas plus mal renseigné qu'un autre. Quant au « 11 juillet 911 » qu'on rencontre parfois, il ne repose sur rien : aucune source ne donne de jour. Méfions-nous des dates trop précises sur les événements trop mal documentés.
Les termes plausibles, les termes douteux
Que contenait l'accord ? En croisant la demi-phrase de 918, le témoignage de Flodoard, la réalité territoriale des décennies suivantes et le récit de Dudon passé au crible, les historiens s'accordent sur un noyau dur. La concession territoriale, d'abord : un ensemble de comtés de la basse Seine autour de Rouen, dont la limite orientale courait le long de l'Epte — c'est la seule façon d'expliquer que cette rivière, et non une autre, soit devenue et restée la frontière. Le baptême, ensuite : celui de Rollon en 912 est bien attesté, et la conversion du chef était la condition classique de tout accord durable avec un païen. La contrepartie militaire, enfin, que le diplôme de 918 énonce noir sur blanc : pro tutela regni, garder la Seine, c'est-à-dire fermer aux flottes scandinaves la route fluviale de Paris. Le braconnier devenait garde-chasse.
Autour de ce noyau, les zones d'ombre. La Bretagne « donnée à piller » ? Aucune source bretonne ou franque ne confirme cette clause, qui ressemble fort à une justification rétrospective des ambitions normandes vers l'ouest. Le mariage avec Gisla, fille de Charles ? Aucune fille de ce nom n'est connue par ailleurs ; le roi, marié en 907, ne pouvait guère avoir en 911 de fille légitime en âge de convoler — au mieux s'agirait-il d'une enfant illégitime, au pire d'une invention destinée à faire entrer du sang carolingien dans l'arbre généalogique ducal. La concession « en alleu », en pleine propriété ? C'est la revendication de la cour de Rouen un siècle plus tard ; la pratique carolingienne et la formule même du diplôme de 918 suggèrent plutôt une concession conditionnelle, un bénéfice lié au service. Sur ce point, le débat des juristes dure depuis mille ans — et il n'est pas près de se clore, puisque la pièce principale du dossier n'existe pas.
Ce que 911 n'est pas
Trois mises au point achèvent de remettre l'événement à sa juste place. Saint-Clair-sur-Epte ne crée pas un « duché » : Rollon et ses premiers successeurs sont des comtes de Rouen, des principes ; le titre ducal ne s'imposera que deux ou trois générations plus tard. Le traité ne crée pas davantage « la Normandie » dans ses frontières historiques : la concession de 911 couvre pour l'essentiel la haute Normandie actuelle, et il faudra deux extensions — nous y viendrons — pour atteindre le Cotentin. Enfin, 911 n'est pas le début de la présence scandinave : des groupes normands vivaient sur la basse Seine depuis une génération au moins, avec l'aval plus ou moins contraint des autorités franques. Le traité ne fait pas venir les Normands ; il régularise, solennise et borne une installation déjà largement accomplie. C'est moins une naissance qu'un acte de reconnaissance — ce qui n'enlève rien à sa portée : c'est bien lui qui transforme une occupation de fait en principauté de droit, promise à un destin européen.
Un noyau attesté, une large zone de reconstruction, quelques légendes pures : l'état exact de nos connaissances sur le traité.
IV. Pourquoi Saint-Clair ? Un gué sur une frontière en train de naître
Le point d'équilibre
Reste une question que Dudon ne se pose même pas, tant la réponse allait de soi pour ses lecteurs : pourquoi là ? Pourquoi ce village et pas un autre ? La carte répond d'elle-même, et elle parle le langage que ce site explore depuis sa première page : celui du carrefour.
Saint-Clair est d'abord un point de passage. La grande route de Paris à Rouen — la chaussée Jules-César, construite au Ier siècle et toujours en service, fossilisée aujourd'hui sous la RN 14 — y franchit l'Epte. Qui tient ce passage tient la porte entre le Vexin et le pays de Rouen ; des érudits ont même voulu reconnaître dans Saint-Clair l'antique Petromantalum des itinéraires romains, carrefour où se serait greffée une route de Beauvais à Évreux — l'identification reste discutée, plusieurs localisations concurrentes ayant leurs partisans, mais le simple fait que le débat existe dit assez la vocation routière du lieu. En 911, pour un roi venant de Compiègne ou de Paris et un chef normand venant de Rouen, le gué de Saint-Clair est très exactement à mi-chemin : chacun y arrive par sa moitié de route.
Il y a plus subtil. La diplomatie franque a ses codes, et l'un des plus anciens veut que les souverains de rang comparable se rencontrent sur une frontière, de préférence une rivière, chacun campant sur sa rive — ainsi les rois carolingiens se retrouvaient-ils sur la Meuse ou sur l'Escaut pour traiter d'égal à égal. Négocier à Saint-Clair, sur cette Epte appelée à devenir la limite des deux pouvoirs, c'est déjà, dans le langage muet du cérémonial, reconnaître à Rollon un statut : on ne le convoque pas à la cour comme un suppliant, on vient à sa rencontre comme à celle d'un prince. Le choix du lieu est en lui-même une clause du traité.
L'ermite au bord de l'eau
Le village où se noue l'affaire porte un nom tout neuf, et ce nom est déjà toute une histoire. Une génération avant le traité — vers 884-885, selon la tradition —, un ermite venu d'Angleterre s'était établi au bord de l'Epte, fuyant, dit sa légende, un mariage et les avances d'une grande dame que sa vertu avait éconduite. La dame, tenace, envoya deux hommes de main : ils tranchèrent la tête du solitaire près de sa fontaine. La légende ajoute le prodige attendu — le saint ramassant sa tête entre ses mains —, et le culte fit le reste : la fontaine guérit les maux d'yeux, car comment un saint nommé Clair ne rendrait-il pas la vue claire ? Le pèlerinage attirera les foules pendant mille ans, et le hameau prit le nom du martyr.
Arrêtons-nous sur la coïncidence des dates, car elle est vertigineuse : quand Rollon et Charles se rencontrent, l'assassinat de l'ermite date de vingt-cinq ans à peine. Des hommes présents à la négociation ont pu, enfants, croiser le saint vivant. Et les tueurs venus par la rivière appartiennent très exactement au monde que le traité prétend clore : celui où la vallée de l'Epte était une terre ouverte à toutes les violences. Le village-témoin du martyre devient le village-témoin de la paix — les contemporains, nourris de récits hagiographiques, ne pouvaient manquer d'y lire un signe.
Le traité fit la fortune symbolique du lieu, sinon sa fortune tout court. Une première forteresse s'y éleva sans doute dès cette époque, pour verrouiller le passage désormais frontalier. L'église Notre-Dame, bâtie sur un sanctuaire carolingien du IXe siècle, reçut les reliques du saint et grandit au fil du Moyen Âge — son clocher date de la fin du XIe siècle, sa curieuse flèche charpentée du XVIe. L'abbaye de Saint-Denis, qui dominait le territoire, y obtint une foire en 1154 et un prieuré au XIIIe siècle. Et lorsque le village voulut, bien plus tard, se donner une image de son heure de gloire, il la mit en vitrail : dans l'église, une verrière représente la rencontre de 911 — celle-là même que nous avions montrée dans l'article sur les Vikings. C'est à deux pas de ce vitrail que fut dévoilée la plaque du millénaire, en juin 1911. La notice de la commune détaille ce patrimoine.
Ketill a quinze ans et c'est la première fois qu'il voit un roi. De la rive droite où campent les Normands, il observe depuis l'aube le manège de l'autre bord : les tentes rayées dressées dans la prairie, les bannières molles dans l'air humide, les moines qui vont et viennent comme des corneilles entre les feux. Son oncle, qui l'a pris comme porte-bouclier, lui a désigné de loin un homme en manteau bleu sombre, plus petit que les autres : Karl, le roi des Francs. Ketill est déçu. Il imaginait un géant.
Le camp normand sent la fumée, le cuir mouillé et la bière tiède. On attend depuis trois jours, et l'attente rend les hommes bavards. Autour des feux, les anciens racontent Jeufosse — l'île en amont du grand fleuve où leurs pères hivernaient déjà, du temps où l'on ne demandait la terre à personne. Certains crachent dans les braises : traiter avec les Francs, se laisser verser l'eau sur la tête, c'est bon pour les vieux qui veulent mourir dans un lit. D'autres haussent les épaules et comptent : des labours, des vergers, des moulins, un fleuve entier à péager, et tout cela transmissible aux fils. Voilà vingt hivers qu'ils ne sont plus vraiment des marins, de toute façon. Leurs bateaux tirés sur la berge de Rouen n'ont pas pris la mer depuis des années.
Vers midi, les cornes sonnent des deux côtés de l'eau. Ketill suit son oncle dans la prairie du gué, là où l'Epte s'étale, claire sur son lit de craie, si mince qu'on s'entend parler d'une rive à l'autre. Les deux cortèges s'avancent face à face, séparés par la rivière comme par une lame posée dans l'herbe. Un homme la traverse seul, robe sombre relevée sur les chevilles : l'archevêque Franko, celui de Rouen, qui parle les deux langues et porte les paroles de l'un à l'autre depuis des semaines. Ketill le regarde faire, les pieds dans l'eau froide, courbé entre deux mondes, et pense malgré lui que tout le poids de la paix repose en cet instant sur ce vieil homme mouillé jusqu'aux genoux.
Puis Hrólfr s'avance à son tour — Rollon, comme disent les Francs. Il entre dans le gué sans relever son manteau, et l'eau de l'Epte se referme sur ses bottes. Parvenu au milieu du courant, exactement au milieu, il s'arrête et attend. Alors, sur l'autre rive, le petit homme en bleu descend de la berge à son tour. Ketill retient son souffle. Il ne comprend pas les mots qui s'échangent, il ne saura jamais ce que contiennent les serments jurés ce jour-là sur les reliques que portent les moines. Mais il comprend ce que voient ses yeux : deux hommes debout dans une rivière que chacun, désormais, appellera sienne jusqu'à son milieu. Il ne le sait pas encore — cette ligne invisible tracée dans l'eau claire, ses arrière-petits-fils la défendront, et les arrière-petits-fils de leurs voisins d'en face aussi, pendant trois cents ans.
V. La Normandie en trois étapes : 911, 924, 933
Deux rallonges et un paradoxe
La Normandie ne naît pas d'un seul coup de plume ; elle se construit par couches, comme un territoire qu'on agrandit à mesure qu'on s'y enracine. La concession de 911 couvrait pour l'essentiel les pays de la basse Seine autour de Rouen : le Talou, le pays de Caux, le Roumois, l'Évrecin, le Vexin situé à l'ouest de l'Epte — celui qu'on appellera précisément le Vexin normand. C'était déjà considérable ; ce n'était pas encore la Normandie des cartes.
La première rallonge vient en 924. Charles le Simple n'est plus en état de donner quoi que ce soit — trahi, déposé, il croupit dans les prisons du comte de Vermandois où il mourra en 929, fin misérable d'un roi qui n'avait pas si mal manœuvré. C'est son rival victorieux, le roi Raoul, qui doit acheter à son tour la tranquillité : Flodoard note qu'on concède cette année-là aux Normands le Bessin — le pays de Bayeux — ainsi que le Maine, cette dernière clause restant lettre morte, les Normands n'ayant jamais pu ou voulu s'y installer. Neuf ans plus tard, en 933, deuxième rallonge : Guillaume Longue-Épée, fils et successeur de Rollon, reçoit du même roi Raoul « la terre des Bretons située sur le rivage de la mer » — comprendre le Cotentin et l'Avranchin, que les Bretons contrôlaient depuis un demi-siècle. En vingt-deux ans, trois concessions successives ont dessiné, à peu de chose près, la Normandie que nous connaissons : celle des cinq départements actuels, celle du « Millenium » de 2027.
Et c'est ici que surgit l'un des plus jolis paradoxes de notre histoire régionale. De toutes les lignes tracées par ces accords successifs, la plus ancienne, celle de 911 — l'Epte —, était sans doute la plus provisoire dans l'esprit des contractants : une ligne de circonstance, arrêtée sur une petite rivière faute de mieux, en attendant la suite. Or les extensions se firent toutes vers l'ouest et le sud ; côté est, face au cœur du royaume, la ligne ne bougea plus jamais. La frontière de fortune est devenue la frontière éternelle. Elle a survécu au duché lui-même : quand Philippe Auguste conquiert la Normandie en 1204 et la rattache au domaine royal, l'Epte cesse d'être une frontière politique — mais elle reste la limite des diocèses, des coutumes juridiques, des généralités d'Ancien Régime, puis des départements, et aujourd'hui encore des régions : sur sa rive droite la Normandie, sur sa rive gauche l'Île-de-France. Onze siècles après la rencontre du gué, la ligne de 911 est toujours sur nos cartes, à cinq kilomètres de Gommecourt. Il n'existe sans doute pas, en France, de plus ancienne limite administrative encore en service.
La ligne se hérisse
Une frontière née d'un compromis reste une frontière de méfiance, et celle-ci se fortifia très vite. Dès le Xe siècle et surtout aux XIe-XIIe siècles, quand les rois capétiens et les ducs — devenus rois d'Angleterre — firent de la vallée de l'Epte l'un des points chauds de leur interminable duel, chaque passage se verrouilla. Côté normand s'égrènent Gisors, la plus formidable de toutes, Neaufles-Saint-Martin, Dangu, Château-sur-Epte, Baudemont ; côté français répondent Trie-Château, Chaumont-en-Vexin, Boury, et plus près de nous les mottes castrales et ouvrages de terre qui jalonnent la basse vallée — nous avons consacré un article aux trois ouvrages fortifiés des vallées de la Seine et de l'Epte. Au débouché de la ligne sur la Seine, le verrou majeur du côté français fut La Roche-Guyon, son donjon perché et son château troglodytique surveillant à la fois le fleuve et l'arrière-pays — la notice de la commune et notre article dédié racontent cette histoire.
Qu'est-ce qu'une frontière au Moyen Âge ? Certainement pas ce que le mot évoque aujourd'hui : nulle ligne continue, nul poste de contrôle, nulle clôture. La frontière de l'Epte est d'abord un chapelet de points de passage — gués, ponts, moulins faisant office de passerelles — entre lesquels la rivière, ses marais et ses tourbières forment un obstacle naturel que nul n'éprouve le besoin de garder en permanence. Ce sont ces points que l'on fortifie, et c'est pourquoi les châteaux de la vallée vont si souvent par paires, face à face : Gisors le normand contre Trie et Chaumont les français, Château-sur-Epte contre Boury, chaque passage flanqué de ses deux sentinelles ennemies qui s'observent d'une rive à l'autre, parfois à moins d'une lieue.
Mais la frontière n'est pas qu'un dispositif militaire : c'est aussi une machine à prélever. Qui dit passage obligé dit péage — le tonlieu sur les marchandises, acquitté au pont ou au gué — et la ligne de l'Epte devient vite une source de revenus autant qu'une ligne de défense. C'est enfin, et peut-être surtout, une réalité que la vie quotidienne traverse sans cesse : des paroisses possèdent des terres sur les deux rives, on se marie d'un Vexin à l'autre, les moines de part et d'autre échangent reliques et manuscrits, et le paysan de la rive française vend son grain au marché de la rive normande quand il y trouve meilleur prix. En temps de paix, la frontière est poreuse comme une haie de jardin ; en temps de guerre, elle se referme, et les mêmes villages qui commerçaient la veille se retrouvent en première ligne — le Vexin français paiera ce voisinage d'innombrables chevauchées, de 1087 — quand Guillaume le Conquérant vient incendier Mantes et y contracte, dans la chaleur de l'attaque, le mal qui l'emporte à Rouen quelques semaines plus tard — jusqu'aux campagnes de Richard Cœur de Lion. La vieille chronique de Mantes ne s'y trompait d'ailleurs pas, qui résume d'un mot le destin de la ville : « frontière importante contre la Normandie ».
Puis vient 1204 : Philippe Auguste confisque la Normandie, et la frontière meurt — politiquement. C'est alors que se révèle sa vraie nature : les hommes cessent de la défendre, mais personne ne songe à l'effacer. Elle survit en limite de diocèses (Rouen d'un côté, Rouen et Chartres puis Versailles de l'autre), en limite de coutumes — la fameuse coutume de Normandie s'arrête à l'Epte jusqu'à la Révolution —, en limite fiscale, puis départementale, puis régionale. Une ligne tracée pour solder une guerre viking sert aujourd'hui à délimiter des zones scolaires et des tarifs de transport. Les géographes ont un mot pour ces limites mortes qui continuent de structurer l'espace : des frontières fantômes. Celle de l'Epte est l'un des plus beaux spécimens d'Europe — et elle passe au bout de nos champs.
VI. Et à Gommecourt ? La marche du confluent
De carrefour à poste-frontière
Redescendons maintenant l'Epte jusqu'à son embouchure — vingt-cinq kilomètres de vallée depuis Saint-Clair, par Bray-et-Lû, Gasny et Sainte-Geneviève-lès-Gasny, jusqu'à la confluence de Limetz-Villez. C'est ici, à l'extrémité aval de la ligne nouvelle, que vivaient les ancêtres des Gommecourtois — et pour eux, l'automne 911 change tout, silencieusement.
Depuis des siècles, notre territoire était un carrefour : triple frontière de cités gauloises, croisée de voies romaines, couture de pagi francs. Mais un carrefour est un lieu qu'on traverse ; en 911, il devient un lieu où l'on s'arrête. Gommecourt, Clachaloze et leurs voisins de la rive droite de la Seine se retrouvent aux avant-postes du royaume : la Normandie commence désormais à une heure de marche vers l'ouest, au-delà de l'Epte, et le grand fleuve qui coule au pied de Clachaloze mène en quelques heures de navigation au cœur de la principauté normande. Le vocabulaire médiéval a un mot pour ces territoires de lisière : une marche. Le Vexin français tout entier devient la marche du royaume face à la Normandie, et notre confluent en est la pointe extrême, là où la ligne de l'Epte vient s'ancrer dans la Seine.
Ce nouveau statut se lit encore dans notre paysage, pour qui sait regarder. C'est lui qui explique la floraison d'ouvrages de défense sur nos coteaux dans les siècles suivants — les mottes, enceintes et tours dont nous avons fait l'inventaire dans l'article sur les mottes castrales et dans la note sur les trois ouvrages fortifiés, et dont la tour de Bellevue interroge la mémoire. C'est lui, surtout, qui explique l'ascension de La Roche-Guyon : le piton de craie qui domine la Seine face à Clachaloze, position secondaire tant que le fleuve n'était qu'une route, devient un verrou stratégique de premier ordre le jour où le fleuve devient l'accès à une frontière. Sans le traité de Saint-Clair, pas de forteresse de La Roche-Guyon — et notre vallée aurait un tout autre visage.
La paix, quand même
Il ne faudrait pourtant pas peindre l'après-911 aux seules couleurs de la guerre. Pour les paysans de Gommecourt et de Clachaloze, la génération du traité fut d'abord celle d'un soulagement inespéré : la fin des raids. Après un siècle où chaque printemps pouvait ramener les flottes — et où l'île de Jeufosse, à portée de vue, servait de nid aux pillards —, la Seine redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une route de commerce. Les bateaux qui la descendent portent du grain, du vin et de la pierre vers Rouen redevenue grand port ; ceux qui la remontent porteront bientôt vers Paris le poisson de mer et le sel normands. Notre bief, avec ses ports et ses passages dont un article a proposé la lecture paysagère, profite du trafic renaissant. Les alertes ne disparaissent pas — en 946 encore, une armée normande affronte les Francs dans les plaines de Bonnières, Bennecourt et Freneuse, épisode raconté dans l'article sur les Vikings, et la paix définitive attendra l'accord de Jeufosse en 962 —, mais le temps des monastères en flammes est clos.
La nouvelle frontière laissa aussi des traces plus intimes, dans les noms mêmes de notre territoire. La toponymie du confluent conserve quelques empreintes scandinaves ou franco-scandinaves, déposées par le voisinage normand — nous les avons inventoriées dans l'article consacré à la toponymie de Gommecourt et de ses environs. Et le brassage ne fut pas qu'onomastique : pendant trois siècles, on se maria, on commerça et on plaida d'une rive à l'autre de l'Epte, si bien qu'à la veille de 1204, un habitant de Gommecourt avait sans doute plus de cousins dans le Vexin normand que de raisons de le craindre. Les frontières séparent les pouvoirs ; elles séparent rarement les familles.
Conclusion : de l'Epte à l'Europe — l'acte de naissance sans acte
Revenons une dernière fois dans l'église de Saint-Clair, devant la plaque de juin 1911. Ce jour-là, un village du Vexin fêtait ses mille ans de célébrité avec les moyens d'un village : un discours, une plaque, des notables endimanchés — pendant qu'à Rouen défilaient les figurants et que les délégations scandinaves offraient des pierres runiques. Cent ans plus tard, en 2011, le onze-centième anniversaire fut affaire de colloques universitaires, où les historiens firent précisément ce que nous avons tenté ici : peser ce que l'on sait contre ce que l'on raconte.
Et puis il y a 2027. L'année prochaine, la Normandie et une bonne partie de l'Europe célébreront « Millenium », l'année européenne des Normands : le millième anniversaire de la naissance, à Falaise, de Guillaume le Conquérant. Expositions de Londres à Palerme, rassemblement de bateaux vikings, projections monumentales, manuscrits sortis des réserves, et jusqu'à une « Route des Normands » appelée à relier les héritages normands d'Angleterre, d'Irlande, de Scandinavie et d'Italie du Sud. Qu'on mesure le chemin parcouru par notre histoire locale : ce que le monde s'apprête à fêter — la conquête de l'Angleterre, la tapisserie de Bayeux, les royaumes normands de Méditerranée — descend en ligne directe, généalogiquement et politiquement, de l'accord conclu un jour d'automne 911 au bord d'une rivière que l'on passe à gué, à vingt-cinq kilomètres de Gommecourt. Guillaume est l'arrière-arrière-arrière-petit-fils de Rollon ; et par une coïncidence qui ferait douter du hasard, il naît en 1027, au moment précis où Dudon de Saint-Quentin achève d'écrire la légende de son aïeul. Le mythe fondateur et son plus illustre héritier ont le même âge.
Voilà peut-être la vraie leçon de Saint-Clair-sur-Epte. Le traité le plus fécond de notre histoire régionale n'a laissé ni texte, ni date, ni témoin — rien qu'une demi-phrase de chancellerie et le récit intéressé d'un poète de cour. Et pourtant ses effets sont partout : sur les cartes, où la ligne de l'Epte sépare toujours deux régions ; dans nos paysages, où elle a semé les forteresses ; dans nos noms de lieux ; dans le destin européen d'une principauté née d'un marchandage entre un roi affaibli et un pillard fatigué. Les actes les plus solennels de l'histoire ne sont pas toujours les mieux archivés. À l'échelle de notre confluent, 911 referme le siècle viking ouvert par les premières flottes et transforme durablement le vieux carrefour en marche frontalière — un statut dont nous suivrons les conséquences dans les prochains articles de cette série, de la mystérieuse butte de la Bosse-Marnière à la christianisation du confluent, qui dira comment églises et paroisses ont reconquis le terrain que les raids avaient dévasté. La page consacrée au haut Moyen Âge rassemblera l'ensemble.
En attendant, la prochaine fois que vous franchirez l'Epte — sur la route de Gasny, de Bray-et-Lû ou de Gisors —, jetez un œil à cette rivière modeste entre ses saules. Vous traverserez la plus vieille frontière de France. Elle a été dessinée pour vingt ans ; elle dure depuis onze siècles.
Sources et pour aller plus loin
- Michel Pierre (dir.), Naissance de la Normandie. 911, le traité de Saint-Clair-sur-Epte, 1100e anniversaire, Magellan & Cie, 2011 — en particulier les contributions de Pierre Bouet (sur Dudon de Saint-Quentin) et de Jacques Le Maho (sur la basse Seine avant 911).
- Dudon de Saint-Quentin, De moribus et actis primorum Normanniae ducum, éd. Jules Lair, Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, 1865.
- Flodoard, Annales, éd. Philippe Lauer, Paris, 1905 ; Philippe Lauer (éd.), Recueil des actes de Charles III le Simple, Paris, 1940-1949 (diplôme du 14 mars 918).
- Pierre Bauduin, La première Normandie (Xe-XIe siècles). Sur les frontières de la haute Normandie : identité et construction d'une principauté, Presses universitaires de Caen, 2004.
- Ferdinand Lot, « La grande invasion normande de 856-862 » et travaux sur les derniers Carolingiens, pour le contexte politique du règne de Charles le Simple.
- Daniel Naudet, Carte archéologique de la Gaule — Le Val-d'Oise (95), notice Saint-Clair-sur-Epte (chaussée Jules-César, hypothèse Petromantalum, première forteresse, prieuré).
- Journée d'étude « 911-2011. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte et l'identité normande », GRHis, université de Rouen, 2011 (dont Jean-Pierre Chaline sur la commémoration de 1911).
- Marcel Lachiver, Histoire de Mantes et du Mantois à travers chroniques et mémoires, des origines à 1792 — chronique de Mantes, §§ 46 et 51 : Mantes « frontière importante contre la Normandie » (entrée 1033) ; le sac de 1087.
- Société historique Hag'Dik, chronologie des Vikings en Normandie (hagdik.fr).
- Communauté de communes Vexin Val de Seine, brochure Les églises (2016), notice de l'église Notre-Dame de Saint-Clair-sur-Epte.
- Région Normandie, « Millenium 2027, année européenne des Normands » (normandie.fr).
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