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Les mottes castrales dans le Vexin

Pouvoir seigneurial et fortifications de terre au Moyen Âge

Les mottes castrales apparaissent dès le XIe siècle dans le Vexin français comme instruments du pouvoir seigneurial. Sur les hauteurs de Gommecourt, le site de Bellevue s’inscrit dans ce contexte de contrôle territorial entre le royaume de France et le duché de Normandie.

Des mottes de terre aux châteaux de pierre

1. Qu'est-ce qu'une motte castrale ?

Motte castrale Une motte castrale (ou motte féodale) est un tertre de terre, généralement artificiel, entouré d’un fossé, portant au sommet une tour et une palissade de bois. Elle commande souvent une ou plusieurs basses-cours (cours inférieures) où se trouvent granges, réserves, parfois village et église.

Les travaux de synthèse (André Debord, Michel de Boüard, puis toute une génération d’archéologues) convergent sur quelques points : (source : Wikipédia)

  • Chronologie : apparition autour de l’an mil, d’abord entre Loire et Rhin, diffusion rapide dans tout l’Occident chrétien aux XIᵉ-XIIᵉ siècles.
  • Technique : gros volume de terre rapportée, souvent plusieurs milliers de m³ ; fossé circulaire ; sommet plat (plateforme) ceint d’une palissade et occupé par une tour en bois.
  • Fonction : résidence fortifiée d’un puissant local, centre de perception des redevances, refuge pour la population en cas d’attaque.
  • Avantages : construction très rapide (quelques semaines à quelques mois) avec matériaux locaux (terre, bois) et main-d’œuvre paysanne corvéable.

Voici les bases du château médiéval : un édifice économique et adaptable, mais dont la vulnérabilité au feu et aux sièges prolongés reste le point faible.

2. Pourquoi les mottes émergent-elles autour de l’an mil ?

2.1. Contexte : fin du monde carolingien, montée des pouvoirs locaux

Entre les IXᵉ et Xᵉ siècles, le vieux système carolingien s’essouffle :

Les raids vikings et sarrasins épuisent les grandes armées royales, trop lentes. Le roi délègue à des comtes puis à des vicomtes ; ceux-ci, à leur tour, s’appuient sur une aristocratie guerrière qui va progressivement s’approprier le pouvoir local. Les historiens ont parlé de « révolution castrale » et d’enchâtellement : multiplication de sites fortifiés (castra, mottes, enceintes) qui deviennent les noyaux de nouvelles châtellenies, avec leur réseau de villages dépendants.

2.2. Les mottes comme réponse pragmatique

Par rapport à un château de pierre, la motte présente trois atouts majeurs :

  • Rapidité : on peut élever une motte et son fossé en mobilisant quelques dizaines ou centaines de paysans pendant une courte période.
  • Coût : pas de carrière à ouvrir ni de maçons spécialisés à payer.
  • Adaptabilité : sur un éperon rocheux, un replat de vallée, même en plaine, on peut corriger la topographie et créer une position dominante.

Le cas de Betz-le-Château (Touraine) illustre bien cette logique : un diagnostic archéologique réalisé en 2011 montre une motte de la fin du Xᵉ siècle, associée à un réseau de fossés qui organise trois espaces distincts (haute-cour, première basse-cour de stockage, seconde basse-cour incluant l’église et une partie du village).

On est très loin du « petit tertre isolé » : la motte restructure tout le territoire local et la hiérarchie sociale.

3. Anatomie d’une motte castrale (avec exemple archéologique)

3.1. Les trois composantes principales

En simplifiant, une motte castrale typique se compose de :

  • La motte
    • Tertre de 5 à 20 m de haut, parfois plus.
    • Couronnée par une tour de bois et une palissade ; parfois plusieurs bâtiments (logis, chapelle).
    • Accès par un escalier ou un plan incliné protégé.
  • La ou les basses-cours
    • En contrebas, dans une enceinte fossoyée plus large.
    • On y trouve granges, silos, ateliers, logis secondaires, en relation directe avec la réserve seigneuriale.
    • Dans certains cas, une partie du village, avec son église, est intégrée à cet espace (cas de Betz-le-Château).
  • Le système fossoyé
    • Fossés secs ou en eau, parfois multiples, pouvant barrer un éperon naturel.
    • Talus périphériques pouvant porter une palissade, voire une courtine de terre stabilisée.

3.2. Exemple : Betz-le-Château, laboratoire archéologique

À Betz-le-Château, les fouilles montrent :

Une construction fin Xᵉ siècle dans le contexte d’émancipation des princes face aux derniers Carolingiens, avec :

  • Une organisation tripartite :

    • motte (place forte et symbole de pouvoir),
    • première basse-cour avec silos (stockage, intendance),
    • Une seconde basse-cour intégrant l’église et une partie du village ;
  • Occupation brève (pas de céramique postérieure au milieu du XIᵉ siècle) avant déplacement du pouvoir vers un château de pierre en contrebas dès le XIIᵉ siècle.

Cet exemple, même s’il vient de Touraine, est typique de ce qu’on observe aussi au nord, y compris en Vexin : une motte qui organise un réseau castral puis, assez vite, une translation vers des formes en pierre.

Repères chronologiques

1066

Conquête normande & diffusion des mottes

Après la conquête de l’Angleterre, les Normands exportent massivement le modèle motte et basse cour dans leurs territoires.

≈ 1118

Bellevue, Gasny & Gommecourt

Dans le contexte des tensions entre Henri Ier Beauclerc et Louis VI, plusieurs fortifications sont construites autour de Gasny. Sur la crête de Gommecourt, Bellevue surveille Epte et Seine.

XIIe–XIIIe siècles

Le règne de la pierre

Les grandes places fortes se transforment : les ouvrages de terre et de bois cèdent progressivement la place à des châteaux de pierre.

Aujourd’hui

Mottes dans le paysage

Même arasées, les mottes restent visibles dans le paysage et témoignent des anciennes frontières.