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Gommecourt et la période révolutionnaire (1789–1793)

Du vignoble en crise à la Terreur

De la crise viticole des années 1780 à la Terreur de 1793, Gommecourt traverse une période de bouleversements profonds. Le village et son curé Jean-Julien Avoine sont au cœur des événements révolutionnaires.

Gommecourt à la veille et pendant la Révolution (1780-1793)

"Le peuple des campagnes, qui forme la partie la plus nombreuse de cet Ordre et peut-être la plus utile."
— Cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789

Les cahiers de doléances de 1789 : un cadre national

En 1789, à la demande du roi Louis XVI, l’ensemble des communautés du royaume de France est invité à rédiger des cahiers de doléances en vue de la convocation des États généraux. Cette consultation, sans précédent par son ampleur, a pour objectif de recueillir les plaintes, attentes et propositions des sujets du royaume concernant la fiscalité, l’administration, la justice et l’organisation de la société.

Ouverture des États Généraux à Versailles
Ouverture des États généraux à Versailles dans la salle des Menus-Plaisirs, 5 mai 1789. Gravure d'époque.

Rédigés au niveau des paroisses, des villes ou des corps constitués, les cahiers sont élaborés lors d’assemblées locales, selon des procédures encadrées par l’administration royale. Ils ne constituent pas des manifestes révolutionnaires, mais des documents officiels, exprimant des revendications formulées dans le cadre de la monarchie et de ses institutions. Les cahiers ne sont pas de simples listes de plaintes collectives. Leur rédaction est influencée par des acteurs sociaux qui maîtrisent l’écrit et connaissent les usages administratifs. Cela ne diminue pas la valeur des revendications, mais nuance notre lecture des voix représentées. À travers la France, certains cahiers dépassent les préoccupations strictement fiscales et expriment des revendications politiques ou sociales, parfois très avancées pour l’époque.

La duchesse d'Enville en 1740 - Nattier
Le tiers-état supporte seul le poids de la monarchie, de la noblesse et du clergé

Les cahiers de doléances sont rédigés dans le cadre de la convocation des États généraux, une assemblée représentant les trois ordres (clergé, noblesse, tiers état) que le roi Louis XVI convoque pour la première fois depuis 1614, afin de tenter de résoudre la crise politique et financière du royaume en 1789. Au niveau national, ces cahiers représentent un effort exceptionnel : plusieurs dizaines de milliers de cahiers furent rédigés dans tout le royaume, couvrant toutes les paroisses et corps constitués (entre 40000 et 60000 selon les estimations). Ces cahiers ont servi de base aux revendications locales et ont contribué à façonner le débat aux États généraux Les cahiers de doléances sont non seulement des listes de griefs, mais aussi des propositions de réforme qui devaient être présentées au roi et aux députés des États généraux comme mandat électoral des communautés locales.

Les cahiers sont aujourd’hui utilisés par les historiens non seulement pour leurs doléances proprement dites, mais aussi pour analyser les attitudes, les peurs et les aspirations des communautés rurales avant 1789. Ils forment aujourd’hui une source historique majeure, offrant un témoignage direct des préoccupations sociales, économiques et politiques des communautés françaises à la veille de la Révolution.

Position dans le cadre politique de 1789

Les cahiers de doléances s’inscrivent directement dans la convocation des États généraux, une assemblée réunissant le clergé, la noblesse et le tiers état que le roi Louis XVI convoque pour la première fois depuis 1614 face aux difficultés fiscales et politiques du royaume.

Ils ne sont pas de simples listes de plaintes : ils combinent plaintes et propositions, visant à orienter le débat lors des États généraux et à fixer un mandat pour les députés locaux. À l’échelle nationale, ces cahiers abordent une grande diversité de thèmes — égalité devant l’impôt, réformes de la justice, abolition de certains privilèges ou organisation politique — ce qui en fait une source clé pour comprendre les aspirations sociales et politiques de l’Ancien Régime juste avant la Révolution.

C’est dans ce cadre national que Gommecourt, comme des milliers de paroisses rurales, rédige son propre cahier de doléances en mars 1789 — une source aujourd’hui précieuse pour comprendre les préoccupations locales.

Un village viticole du Vexin français

À la fin du XVIIIe siècle, Gommecourt est un petit village du Vexin français niché dans une boucle de la Seine, à proximité de La Roche-Guyon. En 1789, la paroisse compte 677 habitants répartis en 179 feux (foyers fiscaux), contre 143 en 1712, témoignant d'une croissance démographique notable (selon les pages consacrées à Gommecourt dans "Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin".

Qu'est-ce qu'un feu fiscal ?

Un feu (du latin focus, "foyer") désigne sous l'Ancien Régime l'unité de base du recensement et de l'imposition fiscale. Il correspond à un foyer fiscal, c'est-à-dire un ménage ou une famille vivant sous le même toit.
À Gommecourt en 1789, on compte 179 feux pour 677 habitants, soit environ 3,8 personnes par feu en moyenne. Ce chiffre inclut le couple, les enfants, et parfois des domestiques ou des parents âgés vivant dans la même maison.
Le feu est l'unité de répartition de la taille (principal impôt direct), d'où l'expression "feu fiscal". Les communautés établissent des listes de feux pour déterminer qui doit payer l'impôt et en quelle proportion

Le village vit principalement de la viticulture. Les noms des habitants recensés en 1789 révèlent une société rurale où dominent vignerons, marchands et tonneliers. Cette spécialisation viticole marque profondément l'identité et les préoccupations économiques de la communauté.

Gommecourt dans le Vexin français

Gommecourt
Villes administratives
Villages viticoles
Terres à blé
La Seine
N GOMMECOURT 677 habitants La Roche-Guyon Château Magny-en-Vexin Bailliage Vétheuil Haute-Isle Amenucourt → Versailles (~60 km) → Paris (~75 km) La Seine ZONE DE TERRES À BLÉ ZONE VITICOLE 10 km
Situation de Gommecourt en 1789, dans le Vexin français.
Cette carte situe la paroisse de Gommecourt parmi les communautés voisines mentionnées ou impliquées dans les assemblées locales et la rédaction des cahiers de doléances.

Sous la tutelle des La Rochefoucauld

La duchesse d'Enville en 1740 - Nattier
La duchesse d'Enville en 1740 - Nattier.

Depuis 1659, Gommecourt appartient à l'illustre famille de La Rochefoucauld. En 1789, la seigneurie est aux mains de Louise-Élisabeth de La Rochefoucauld, duchesse d'Enville (1716-1797), veuve depuis 1746 et figure majeure de la noblesse éclairée.

La duchesse d'Enville incarne l'esprit des Lumières. Depuis son château voisin de La Roche-Guyon, elle anime un salon fréquenté par les physiocrates et entretient une correspondance avec Turgot. Elle transforme son domaine en laboratoire agronomique, introduisant cultures nouvelles et méthodes modernes. Son fils, Louis-Alexandre de La Rochefoucauld (1743-1792), ami de Benjamin Franklin et traducteur de ses œuvres, deviendra député de la noblesse de Paris aux États généraux. Cette proximité avec une famille libérale et réformatrice influence probablement le climat intellectuel local, même si les archives ne permettent pas d'en mesurer précisément l'impact sur les habitants de Gommecourt.

Le château de La Roche-Guyon
Le château de La Roche-Guyon, résidence de la duchesse d'Enville et centre intellectuel des Lumières dans le Vexin français. Vue du château et de son potager en 1741.

La crise des années 1780

Le poids écrasant des impôts

Caricature à la Révolution : Le tiers-état écrasé par la taille, les impôts et les corvées
Caricature à la Révolution : Le tiers-état écrasé par la taille, les impôts et les corvées.

Sous l’Ancien Régime, la pression fiscale qui pèse sur les habitants de Gommecourt est lourde et multiforme. Comme dans la majorité des paroisses rurales, l’essentiel de la charge repose sur le tiers état, tandis que le clergé et la noblesse bénéficient de privilèges fiscaux anciens et solidement ancrés.
Les habitants doivent s’acquitter de la taille, principal impôt direct, mais aussi de nombreuses taxes indirectes : aides sur les boissons, gabelle sur le sel, droits de contrôle et de circulation des marchandises. Dans un village largement tourné vers la viticulture, ces prélèvements frappent directement l’économie locale, chaque étape de la production et de la vente du vin donnant lieu à taxation.

Cette accumulation d’impôts, combinée à l’augmentation du coût de la vie dans les années 1780, contribue à un climat de tension durable. À Gommecourt comme ailleurs, la fiscalité n’est plus seulement ressentie comme une contrainte économique : elle devient un symbole des déséquilibres sociaux et un motif central de contestation, que le cahier de doléances de 1789 exprime avec une clarté remarquable.

Le système fiscal de l'Ancien Régime

Le Clergé
Premier ordre
0,5%
Environ 130 000 ecclésiastiques (évêques, curés, moines, religieuses)
Ne paie pas la taille, la capitation roturière, ni la corvée. Verse volontairement un "don gratuit" au roi.
👑
La Noblesse
Second ordre
1,5%
Environ 400 000 nobles (noblesse d'épée, de robe, de cour)
Dispensée de la taille. Paie parfois une capitation symbolique. Exemptée de la corvée en nature.
👥
Le Tiers État
Troisième ordre
98%
Environ 26 millions de personnes : bourgeois, artisans, marchands, et surtout paysans (80% de la population totale)
Supporte seul l'essentiel de la fiscalité royale
La taille
Impôt direct
La capitation
Impôt par tête
La corvée
Travail gratuit
Les aides
Taxes boissons
La gabelle
Impôt sur le sel
Le vingtième
5% du revenu
« Tout citoyen quelconque étant tenu de contribuer aux besoins de l'État dont il est membre, cette contribution doit être dans la proportion la plus exacte possible avec les facultés qu'il possède. »
— Cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789
Le système fiscal, fondamentalement inégal, fini par pousser le tiers-état à remettre en cause l'ensemble de la société.

La crise spécifique du vignoble

Mais pour Gommecourt et les villages viticoles environnants, une menace plus grave encore pèse sur l'avenir : le déséquilibre fiscal entre vignobles et terres à blé. Depuis vingt-cinq ans, le prix du blé a doublé, voire triplé, enrichissant les propriétaires de terres labourables. Pendant ce temps, le vin n'a guère augmenté. Les vignerons, contraints d'acheter leur pain à prix d'or, ne tirent de leurs vignes qu'un revenu stagnant, "un produit [non] supérieur à celui que leurs pères en retiraient il y a cent ans", comme le noteront les habitants dans leur cahier de doléances.

L'injustice est criante : malgré cet appauvrissement relatif, les répartitions fiscales n'ont pas été révisées. Les vignobles continuent à payer selon d'anciennes proportions établies quand leur production était prospère, tandis que les villages enrichis par la hausse des céréales ne voient pas leurs impôts augmenter en conséquence.

Sur le chemin qui longe les rangs de vigne, un vigneron porte son seau de vendange au pressoir. Le bruissement des grappes mûres ne chasse pas l’inquiétude : le pain coûte deux fois plus cher que dix ans plus tôt, mais le vin qu’il produit peine à rapporter davantage qu’à la génération précédente.

La récolte du raisin en septembre
La récolte du raisin en septembre. Dans cette miniature du XVe siècle, on remarque que la vigne ne forme pas de longs alignements comme aujourd’hui. Détail des Très Riches Heures du duc de Berry, Septembre (Musée Condé à Chantilly)

Les tracasseries des commis aux aides

À cette pression fiscale s'ajoutent les vexations des employés de la Ferme générale chargés de percevoir les droits sur les boissons - les "aides". Ces commis multiplient les contrôles arbitraires, tendent des pièges aux vignerons pour les prendre en défaut, et appliquent des règlements obscurs que seuls leurs régisseurs comprennent. Pour un village vivant du vin, ces pratiques sont un calvaire quotidien.

Commis aux aides (Ancien Régime)

Caricature, satire sur l'abus des commis à la perception des octrois. Révolution française. Ancien Régime, 1789
Satire sur l'abus des commis à la perception des octrois
Les commis aux aides étaient des agents préposés à la perception des aides, c’est-à-dire des droits indirects perçus sur les boissons et autres marchandises sous l’autorité des fermiers généraux ou de leurs sous-fermiers.

Ils visitaient lieux de stockage, caves et celliers, établissaient procès-verbaux et percevaient les taxes dues – une fonction qui, dans les campagnes viticoles comme Gommecourt, apparaissait souvent arbitraire et mal comprise des habitants.

Dans un village viticole comme Gommecourt, les contrôles des commis aux aides prennent une dimension très concrète. La visite d’une cave, la mesure des volumes ou l’apposition d’une marque fiscale rappellent aux exploitants que le vin, avant même d’être vendu, est déjà soumis à l’impôt.

Le 8 mars 1789 : l'assemblée paroissiale

Le dimanche 8 mars 1789, convoqués par le bailli royal, dix-sept habitants se réunissent à l'auditoire de Gommecourt pour rédiger leur cahier de doléances et élire leurs députés aux États généraux. Préside l'assemblée Charles-Marie Croisœuil-Chateaurenard, avocat faisant fonction de juge au bailliage de La Roche-Guyon.

Ce cahier n’est pas disponible en libre accès sur les portails d’archives publiques, mais il a été republié dans une revue locale que nous avons reproduite sur ce site.

Parmi les présents figurent des vignerons (Martin Barbier), des marchands (Antoine Guerbois, Louis Mantois), des cultivateurs et artisans. La liste révèle une communauté de petits propriétaires exploitants, typique du Vexin français.

Les assemblées paroissiales de 1789 réunissent des habitants appelés à formuler doléances et propositions. Si le cadre est imposé par l’autorité royale, l’exercice introduit pour beaucoup une expérience inédite de discussion collective et de formulation écrite des griefs.

L'assemblée paroissiale
Les représentants des villageois dans la salle paroissiale pour rédiger le cahier de doléances

Structure sociale de Gommecourt en 1789

179 feux
Vignerons
Marchands
Cultivateurs
Artisans
Autres
🍇 Vignerons
50%
~90 feux
🏪 Marchands
20%
~36 feux
🌾 Cultivateurs
15%
~27 feux
🔨 Artisans
10%
~18 feux
👥 Autres professions
5%
~8 feux
Cette prédominance des vignerons (50% des feux) explique pourquoi le cahier de doléances insiste tant sur les problèmes spécifiques de la viticulture.

Un cahier remarquable

Seul un fac-similé/transcription du cahier de Gommecourt (tiré de la publication de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin), est disponible, les versions originales n’ont pas été numérisées par les archives départementales ou nationales à ce jour. Vous pouvez retrouver sur cette page l'extrait concernant le cahier de Gommecourt.

Le cahier qui résulte de l"assemblée gommecourtoise frappe par sa qualité. Contrairement à de nombreuses paroisses qui se contentent d'adopter des cahiers-modèles, Gommecourt produit un texte original, "remarquablement bien composé" selon les historiens, témoignant d'"une haute conscience politique".

L'identité de son rédacteur reste mystérieuse. La tradition locale l'attribue à Jean-Julien Avoine, le curé de la paroisse, futur évêque constitutionnel de Versailles. Homme cultivé, originaire du Havre, Avoine est depuis plusieurs années le pasteur de cette communauté. L'écriture du cahier est la même que celle du procès-verbal, suggérant effectivement une rédaction unique.

Cahier-doleance-p1-manuscrite Première page manuscrite du cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789. L'écriture serrée et régulière suggère une rédaction par Jean-Julien Avoine, futur évêque constitutionnel de Versailles. (Source : Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1988)

Un plaidoyer pour le "peuple des campagnes"

Le cahier de Gommecourt ne se contente pas de défendre les intérêts du Tiers État en général. Il plaide spécifiquement pour "le peuple des campagnes, qui forme la partie la plus nombreuse de cet Ordre et peut-être la plus utile".

Les habitants dénoncent avec force l'inégalité fiscale. Ils affirment ne pas contester "les prééminences d'honneur" dues aux deux premiers ordres, mais refusent que ces distinctions s'étendent "jusqu'à des exemptions pécuniaires". Leur principe est clair : "tout citoyen quelconque étant tenu de contribuer aux besoins de l'État dont il est membre, cette contribution doit être dans la proportion la plus exacte possible avec les facultés qu'il possède".

Ils réclament l'abolition de tous les privilèges fiscaux, la suppression des "taxes d'office" et l'établissement d'une "règle de répartition claire, précise, unique, constante et invariable".

La menace sur les vignobles

Le cahier consacre un développement entier à la "surcharge prodigieuse" que portent les vignobles par rapport aux terres de labour. C'est pour Gommecourt une question de survie : si la répartition fiscale n'est pas corrigée pour tenir compte de l'évolution des prix, les villages viticoles seront "perdus sans ressource".

La liberté du commerce des vins

Enfin, le cahier dénonce avec véhémence les abus des commis aux aides. Les habitants souhaitent que les droits sur les boissons soient "plus généralement connus" et leur perception "moins arbitraire". Ils veulent que les employés appliquent "des lois précises et véritablement obligatoires", non les décisions arbitraires de leurs supérieurs. Ils demandent qu'on cesse de leur tendre des pièges et qu'on les laisse "vivre en paix sous la royale protection".

En attendant la suppression totale des aides - que "toute la France" appelle de ses vœux -, ils réclament au moins un cadre légal clair et le respect de leur dignité.

Évolution des prix 1764-1789

+300% +200% +100% +50% Prix base 1764 1770 1776 1782 1789 Prix du blé Prix du vin
+200%
Hausse du prix du blé
En 25 ans, le prix des céréales a doublé voire triplé, enrichissant les propriétaires de terres labourables.
≈ 0%
Stagnation du prix du vin
Le vin n'a guère augmenté, laissant les vignerons dans la misère malgré l'inflation du coût de la vie.
0
Révision fiscale
Aucune révision de la répartition fiscale malgré ce déséquilibre croissant entre vignobles et terres à blé.
« Un produit [non] supérieur à celui que leurs pères en retiraient il y a cent ans. »
— Cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789
Cette évolution des prix explique la situation désespérée des vignerons de Gommecourt : enrichissement des terres à blé, appauvrissement des vignobles, mais fiscalité inchangée.

L'élection des députés

L'assemblée élit deux députés pour porter ses doléances au bailliage de Magny-en-Vexin : Louis Mantois fils de Crépin, marchand, et Antoine Guerbois, également marchand. Ces hommes représenteront Gommecourt lors de la rédaction du cahier général du bailliage.

Ces deux hommes ne sont pas choisis par hasard. En tant que marchands de vin, ils connaissent intimement les difficultés économiques que traverse la communauté viticole. Leur statut social - ni nobles, ni paysans - en fait des porte-parole légitimes du Tiers État local.

Jean-Julien Avoine : du curé de campagne à l'évêque constitutionnel

Un prêtre éclairé

Jean-Julien Avoine (1741-1793) incarne le clergé réformateur de la fin de l'Ancien Régime. Né au Havre, il a d'abord été vicaire à La Roche-Guyon avant de devenir curé de Gommecourt dans le doyenné de Magny. Sa formation et sa sensibilité le rapprochent des idées nouvelles.

En 1790, lorsque la Constitution civile du clergé réorganise l'Église de France, Avoine fait partie de la minorité de prêtres qui prêtent serment - environ trois cinquièmes du clergé paroissial dans le département.

La Constitution civile du clergé (12 juillet 1790)

La réforme : L'Assemblée nationale constituante réorganise profondément l'Église de France sans l'accord du pape. Les évêchés sont réduits de 135 à 83, alignés sur les départements. Les évêques et curés seront désormais élus par les citoyens actifs (et non plus nommés).
Le serment : Tous les ecclésiastiques doivent prêter serment de fidélité à la Constitution. Ceux qui refusent (réfractaires) sont considérés comme ennemis de la Révolution.
La fractures : Cette mesure divise profondément le clergé français. Seuls 7 évêques sur 160 prêtent serment, mais environ 55% des curés acceptent. En Seine-et-Oise, la proportion est plus élevée : près de trois cinquièmes du clergé paroissial, dont Jean-Julien Avoine.
Les conséquences : Cette division religieuse sera l'une des plaies les plus durables de la Révolution, opposant Français "patriotes" et Français "contre-révolutionnaires".

pretres-patriote-aristocrate

Estampes opposant le « prêtre patriote prêtant de bonne foi le serment civique » au « prêtre aristocrate » fuyant le même serment (1790).

Une élection contestée

Le 5 décembre 1790, les électeurs de Seine-et-Oise se réunissent à Notre-Dame de Versailles pour élire le premier évêque constitutionnel du nouveau diocèse. Deux candidats s'affrontent : Jean-Julien Avoine, l'humble curé de Gommecourt, et Jean-Baptiste Massieu, curé de Cergy et membre influent de l'Assemblée nationale.

Au premier tour le 6 décembre, Avoine obtient 241 voix contre 174 à Massieu, sans atteindre la majorité absolue. Le lendemain, second scrutin : Avoine l'emporte avec 330 voix contre 177. Le curé de village devient évêque.

Cette élection surprend. Comment un simple curé de campagne l'emporte-t-il sur un député siégeant à l'Assemblée ? Sans doute faut-il y voir la volonté des électeurs de choisir un pasteur authentique plutôt qu'un politicien, un homme du peuple des campagnes plutôt qu'un notable.

Être évêque constitutionnel

Un évêque constitutionnel est un évêque élu à partir de 1791 conformément à la Constitution civile du clergé, qui réorganise l’Église de France sous l’autorité de l’État.
Ces évêques, élus par les citoyens et non nommés par le pape, se trouvent dans une position fragile : reconnus par le pouvoir révolutionnaire mais rejetés par Rome et une partie des fidèles.
Leur situation devient particulièrement précaire à partir de 1792-1793, lorsque la Révolution se radicalise et que le clergé, constitutionnel ou non, est de plus en plus perçu comme suspect.

Un épiscopat modéré et bref

Sacré à Paris le 27 mars 1791 par des évêques constitutionnels, Avoine s'installe comme évêque de Versailles le 3 avril. Il choisit d'abord Notre-Dame pour cathédrale.

Son épiscopat se caractérise par la modération. En décembre 1792, il proteste contre l'enlèvement des cloches des églises. Cette position lui vaut d'être dénoncé à la Convention nationale le 17 décembre 1792.

L'évêque Avoine meurt à Versailles le 3 novembre 1793, alors que commencent les persécutions religieuses de la Terreur. Il avait 52 ans. Sa mort, annoncée à la Convention le 6 novembre, intervient au moment le plus critique de la déchristianisation.

Le saviez-vous ?

Jean-Julien Avoine est le seul curé de Gommecourt à être devenu évêque.
il est une figure rare : son élection surprise en 1790 témoigne du désir des électeurs de choisir un homme du peuple plutôt qu'un notable parisien : un simple curé de village devenu évêque.
Son élection témoigne de l'aspiration révolutionnaire à promouvoir le mérite plutôt que la naissance.
Homme modéré, il tenta d’adoucir les tensions en protestant notamment contre l’enlèvement des cloches, mais il ne survécut pas aux débuts des persécutions qui frappèrent le clergé constitutionnel.

Gommecourt pendant la Révolution

Les archives sont lacunaires sur le destin précis de Gommecourt pendant les années révolutionnaires. Quelques éléments permettent néanmoins de reconstituer partiellement cette période.

La fin de la seigneurie

Le territoire de Gommecourt, propriété de la famille de La Rochefoucauld "jusqu'à la Révolution", change de mains.

Comme tous les biens seigneuriaux, le domaine est concerné par l'abolition des privilèges féodaux votée dans la nuit du 4 août 1789. Les droits que percevaient les La Rochefoucauld (cens, champart, banalités) sont progressivement supprimés.

La duchesse d'Enville, emprisonnée en 1793 avec sa belle-fille Alexandrine Charlotte de Rohan-Chabot, est libérée en 1794 grâce à une pétition des habitants de La Roche-Guyon. Elle survit à la Terreur et meurt à Paris en 1797.

Son fils Louis-Alexandre n'a pas cette chance. Député modéré favorable aux réformes, il est victime des massacres de Septembre : le 4 septembre 1792, il est lapidé à mort devant sa mère et sa femme à Gisors alors qu'il tentait de les mettre en sécurité.

Le domaine de Gommecourt, comme tous les biens seigneuriaux, est concerné par l'abolition des privilèges féodaux dans la nuit du 4 août 1789 : les droits seigneuriaux que percevaient les La Rochefoucauld sont supprimés. Le territoire devient bien national avant d'être probablement vendu comme bien d'émigré après la mort de Louis-Alexandre en 1792.

⚠️ Les massacres de septembre 1792

Contexte : Début septembre 1792, Paris est en état de siège. La Prusse envahit la France, Verdun est tombée, l'ennemi marche sur Paris. La panique et la suspicion règnent : on craint un complot des aristocrates emprisonnés qui s'allieraient aux envahisseurs.
Les faits : Du 2 au 6 septembre, des foules parisiennes investissent les prisons de la capitale et massacrent près de 1 400 prisonniers, dont des prêtres réfractaires, des nobles, mais aussi des prisonniers de droit commun. Les tueries se propagent dans plusieurs villes de province.
À Gisors : Le 4 septembre, Louis-Alexandre de La Rochefoucauld, qui tentait de conduire sa mère et sa femme en lieu sûr, est reconnu. Député modéré favorable aux réformes constitutionnelles, il est néanmoins perçu comme un aristocrate. Une foule le lapide à mort devant sa famille, sur la place de Gisors.
Les victimes : Parmi les 1 400 morts figurent l'archevêque d'Arles, trois évêques, 220 prêtres, ainsi que des nobles comme la princesse de Lamballe, amie de Marie-Antoinette. Ces massacres marquent un tournant dans la Révolution, révélant la violence populaire incontrôlée et annonçant la Terreur.
Le traumatisme : Pour la duchesse d'Enville, mère de Louis-Alexandre, et sa belle-fille Alexandrine, témoins impuissantes du meurtre, le choc est immense. Elles survivront néanmoins à la Terreur, la duchesse grâce à une pétition des habitants de La Roche-Guyon en 1794.

La question religieuse

Comme partout, Gommecourt doit vivre les bouleversements religieux. L'église Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, édifice du XVIe siècle qui domine encore aujourd'hui le village, traverse la tourmente révolutionnaire. L'église est probablement transformée en "temple de la Raison" pendant la déchristianisation de 1793-1794, comme ce fut le cas dans de nombreuses communes. Après le départ d'Avoine pour Versailles en 1791, un nouveau curé jureur est nommé.

Les curés jureurs - ceux qui ont prêté serment - furent nombreux à devenir secrétaires ou maires de leurs communes, "étant souvent les seuls de la commune à avoir quelque instruction".

La disparition d'Avoine en novembre 1793 laisse le diocèse constitutionnel de Versailles sans chef pendant deux ans, jusqu'à l'élection controversée d'Augustin-Jean-Charles Clément en 1796.

Une population stable

Malgré les turbulences, Gommecourt maintient sa population. Le recensement de 1793 donne 677 habitants, chiffre quasi identique à celui de 1790, suggérant que le village a traversé la période sans catastrophe démographique majeure.

Conclusion : un village témoin

L'histoire de Gommecourt entre 1780 et 1793 illustre les tensions et les espoirs de la France rurale à la veille et pendant la Révolution. Village viticole confronté à une crise économique spécifique, communauté accablée par un système fiscal inégalitaire, paroisse capable de produire un cahier de doléances remarquable, terre natale d'un évêque constitutionnel modéré : Gommecourt concentre en miniature les contradictions de son époque.

Le cahier du 8 mars 1789 est un témoignage direct de la communauté villageoise de l'époque, qui, comme tous les cahiers, reflète les préoccupations locales autant qu’il les structure, et doit être lu avec cette double dimension en tête. Il est l'expression d'une conscience politique aiguë et d'une aspiration à la justice fiscale et à la dignité. C'est aussi, peut-être, l'œuvre d'un curé éclairé qui, quelques mois plus tard, accédera aux plus hautes fonctions ecclésiastiques avant de disparaître au plus fort de la tourmente révolutionnaire.

Un héritage vivant : l'arbre de la liberté

L'arbre de la liberté à Clachaloze, début XXe siècle. Carte postale ancienne.
L'arbre de la liberté à Clachaloze, début XXe siècle. Carte postale ancienne.

La mémoire révolutionnaire de Gommecourt a survécu aux changements de régime. À Clachaloze, hameau de la commune, un arbre de la liberté planté sous la Révolution a traversé les siècles. Alors que de nombreux arbres furent arrachés sous la Restauration, celui-ci fut préservé — peut-être grâce à la modération des événements locaux, au souvenir apaisé de Jean-Julien Avoine, ou simplement parce qu'il était devenu, avec le temps, un élément familier du paysage.

Remplacé après une tempête, cet arbre existe toujours aujourd'hui avec sa plaque commémorative, prolongeant jusqu'à nos jours le lien entre Gommecourt et cette période où un petit village viticole du Vexin participa, à sa mesure, à la transformation de la France.


Sources

📜 Document associé : Cahier de doléances de Gommecourt (1789)

Documents d'archives :

  • Cahier de doléances de Gommecourt, 8 mars 1789, in Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, 1988
  • Procès-verbal de l'assemblée de Gommecourt, 8 mars 1789

Bibliographie :

  • DUPÂQUIER Jacques, Ainsi commença la Révolution... Campagne électorale et cahiers de doléances de 1789 dans les bailliages de Chaumont-en-Vexin et Magny-en-Vexin, Société historique et archéologique de Pontoise, 1989
  • LEMOINE Henri, "Quelques aspects de l'Église de Seine-et-Oise pendant la Révolution", in Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Île-de-France, 1957
  • VAUGELADE Daniel, Louis Alexandre de La Rochefoucauld (1743-1792), un aristocrate au service de la science, éditions de l'Amandier, 2014

Ressources en ligne :

  • Archives départementales des Yvelines - Cahiers de doléances de 1789
  • Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin