Introduction : quand le monde bascule au bord de la Seine
Imaginez le plateau du Vexin il y a sept mille ans. Une forêt dense de chênes, d'ormes et de tilleuls recouvre presque tout le paysage. Pas un seul champ, pas une seule clairière cultivée. Au fond des vallées, la Seine et l'Epte serpentent entre des roselières et des aulnaies impénétrables. Quelques groupes de chasseurs-cueilleurs mésolithiques parcourent encore ces bois, ramassant des noisettes en automne, piégeant le sanglier, pêchant le brochet dans les bras morts du fleuve. Ils vivent comme leurs ancêtres vivent depuis des millénaires, en suivant les rythmes de la nature sauvage.
Et puis, tout change.
Entre 5 300 et 4 700 avant notre ère, des communautés d'un genre entièrement nouveau apparaissent dans le Bassin parisien. Ces gens ne chassent plus pour vivre, ou du moins pas principalement. Ils cultivent le blé amidonnier et l'orge, élèvent des bœufs, des moutons et des chèvres, fabriquent de la poterie et construisent de grandes maisons rectangulaires en bois. Ils appartiennent à la culture du Rubané récent du Bassin parisien, puis au groupe de Villeneuve-Saint-Germain — des noms qui parlent peu au grand public, mais qui désignent les premiers agriculteurs de nos régions. Leur arrivée marque le début du Néolithique, littéralement l'« âge de la pierre nouvelle », la plus grande révolution de l'histoire humaine.
Cette révolution ne se résume pas à un changement de régime alimentaire. Elle transforme tout : le rapport à la terre, qui devient un bien que l'on possède et que l'on transmet ; le rapport au temps, qui se mesure désormais en saisons de labour et de moisson ; le rapport aux autres, car il faut coopérer pour défricher, semer, récolter, stocker. En quelques siècles, le paysage du Vexin est métamorphosé. Les premières clairières apparaissent sur les plateaux limoneux. Des villages s'installent près des sources et des cours d'eau. Les surplus agricoles permettent à certains de se spécialiser dans l'artisanat — la poterie, le polissage des haches, le tissage. Et très vite, ces productions circulent. Des objets venus de centaines, voire de milliers de kilomètres convergent vers le Bassin parisien par les voies naturelles que sont les rivières et les crêtes de plateau. Au confluent de la Seine et de l'Epte, Gommecourt se trouve sur l'un des carrefours naturels de ces échanges — un carrefour qu'il n'a, au fond, jamais cessé d'être depuis les chasseurs magdaléniens qui parcouraient ces mêmes vallées dix mille ans plus tôt.
Frise chronologique : du Néolithique ancien au Néolithique final dans le Vexin français
I. Le grand basculement : des chasseurs aux paysans
Une révolution venue de l'est
Le Néolithique ne naît pas en Europe. Il apparaît vers 10 000 avant notre ère dans le Croissant fertile — cette vaste région qui s'étend de la Mésopotamie à la côte levantine — où les premiers agriculteurs domestiquent le blé, l'orge, les lentilles, les pois, et commencent à élever la chèvre, le mouton, puis le bœuf et le porc. Pendant des millénaires, ce nouveau mode de vie se diffuse lentement vers l'ouest, suivant deux voies principales. La première longe les côtes méditerranéennes : c'est la voie de la céramique Cardiale, qui atteint le Midi de la France vers 5 800 avant notre ère. La seconde remonte le Danube et ses affluents, portée par la culture de la Céramique linéaire (Linearbandkeramik ou LBK), reconnaissable à ses vases décorés de rubans incisés. C'est cette seconde voie, la voie danubienne, qui concerne directement le Vexin.
Vers 5 300 avant notre ère, la culture du Rubané récent du Bassin parisien (RRBP) s'installe dans les vallées de l'Aisne et de l'Yonne. Les colons — car il s'agit bien d'une colonisation, même si elle reste pacifique dans la plupart des cas — apportent avec eux un « paquet néolithique » complet : semences, bétail, savoir-faire céramique, techniques de construction, et surtout une conception radicalement nouvelle du rapport à la terre. Vers 4 900 avant notre ère, le groupe de Villeneuve-Saint-Germain (VSG) prend le relais. Défini en 1980 par Claude Constantin et Jean-Paul Demoule à partir du matériel découvert dans l'Aisne, ce groupe culturel se caractérise par ses bracelets en schiste, sa céramique à décors plastiques, et ses grandes maisons rectangulaires à trois nefs. C'est la dernière grande culture du Néolithique ancien dans le Bassin parisien, et c'est elle qui achève la néolithisation de la vallée de la Seine aval — la région de Gommecourt.
Un climat favorable
Les premiers paysans ont la chance d'arriver dans le Bassin parisien au moment le plus clément de l'Holocène. L'Optimum climatique atlantique, qui s'étend grossièrement de 6 000 à 3 000 avant notre ère, se caractérise par des températures moyennes supérieures de 1 à 2 °C à celles d'aujourd'hui, et surtout par une pluviométrie régulière et abondante. Les étés sont chauds sans être brûlants, les hivers doux. Les forêts de chênes caducifoliés qui recouvrent le Vexin s'épanouissent dans ces conditions, et le sol limoneux du plateau — un loess déposé par les vents glaciaires il y a vingt mille ans — s'avère d'une extraordinaire fertilité une fois débarrassé de son couvert forestier. Le blé amidonnier, l'engrain et l'orge y trouvent un terroir idéal.
Les vallées de la Seine et de l'Epte offrent quant à elles un tout autre registre de ressources. L'eau, d'abord, indispensable pour le bétail et les activités domestiques. Les prairies alluviales, ensuite, qui fournissent des pâturages naturels pour les troupeaux. Et les rivières elles-mêmes, qui restent des axes de pêche et surtout de circulation — car les premiers néolithiques ne renoncent pas du jour au lendemain aux ressources sauvages. L'étude de leurs ossements montre qu'ils continuent longtemps à chasser le cerf, le sanglier, le chevreuil, et à pêcher le brochet et l'anguille. Le confluent Seine-Epte, avec sa mosaïque de milieux — plateau limoneux, coteaux calcaires, fond de vallée humide, prairies alluviales — offre une palette de ressources exceptionnellement variée pour ces communautés mixtes, à la fois paysannes et encore un peu sauvages.
🔬 FOCUS : Le « paquet néolithique » — ce que les premiers paysans apportent dans leurs bagages
Le passage au Néolithique ne se résume pas à planter quelques graines. C'est un ensemble cohérent de techniques, de savoirs et d'espèces domestiques qui forme ce que les archéologues appellent le « paquet néolithique ». Aucune de ces innovations n'est née dans le Bassin parisien : toutes viennent du Proche-Orient, transmises de communauté en communauté pendant des millénaires avant d'atteindre nos régions.
Les plantes cultivées constituent le cœur du dispositif. Le blé amidonnier (Triticum dicoccum) et l'engrain (Triticum monococcum) sont les céréales pionnières, accompagnées de l'orge (Hordeum vulgare), des lentilles (Lens culinaris) et des pois (Pisum sativum). Le pavot, le lin — pour ses fibres textiles autant que pour ses graines oléagineuses — complètent le tableau. Aucune de ces plantes ne pousse naturellement en Europe de l'ouest : toutes sont originaires du Proche-Orient et ont été soigneusement transportées sous forme de semences par les colons néolithiques au fil de leur progression.
Les animaux domestiques sont au nombre de quatre : le bœuf (Bos taurus), le mouton (Ovis aries), la chèvre (Capra hircus) et le porc (Sus domesticus). Le bœuf est l'animal le plus important, à la fois pour sa viande, son lait, sa force de traction et son cuir. Le mouton fournit la laine — la première fibre textile animale — et le lait. La chèvre, plus frugale, broute les friches et les sous-bois. Le porc, le plus facile à nourrir, se contente des déchets et des glands. Le chien, seul animal déjà domestiqué par les chasseurs-cueilleurs mésolithiques, continue à servir de compagnon de chasse et de gardien.
La céramique est l'autre grande innovation. Pour la première fois, les humains fabriquent des récipients en argile cuite, qui permettent de stocker les grains, de cuire les bouillies de céréales, de transporter l'eau. Les formes et les décors de cette poterie — rubans incisés du Rubané, cordons en relief du Villeneuve-Saint-Germain — sont les « signatures » culturelles qui permettent aux archéologues de distinguer les différents groupes néolithiques et de suivre leur diffusion.
La hache polie en silex ou en roche dure est l'outil emblématique du Néolithique. Emmanchée dans un manche de bois, elle permet d'abattre les arbres de la forêt primaire pour ouvrir des clairières cultivables — un travail colossal qui mobilise des communautés entières pendant des semaines. Le polissage de la pierre, technique inconnue des chasseurs paléolithiques, confère à ces haches une efficacité redoutable et une durabilité remarquable.
Enfin, les premiers paysans apportent avec eux un nouveau type d'habitat : la grande maison rectangulaire en bois, longue de 15 à 40 mètres, large de 6 à 7 mètres, avec trois rangées de poteaux porteurs, des parois de torchis et un toit à double pente couvert de chaume ou de roseaux. Ces maisons, qui abritent des familles élargies de 15 à 30 personnes, sont regroupées en villages de trois à dix unités, souvent installés sur les terrasses alluviales ou les rebords de plateau, à proximité d'un cours d'eau.
II. Les premiers villages du Vexin
Le Néolithique ancien : grandes maisons et premiers champs
À quoi ressemble le premier village néolithique du Vexin ? Personne ne le sait avec certitude, car aucun habitat complet de cette période n'a été fouillé dans les environs immédiats de Gommecourt. Mais les données régionales permettent de brosser un tableau vraisemblable.
Les premiers paysans du Néolithique ancien — ceux du groupe de Villeneuve-Saint-Germain, entre 4 900 et 4 700 avant notre ère — choisissent de préférence les terrasses alluviales et les rebords de plateau bien drainés, à proximité d'un cours d'eau. Dans le Vexin, les sites documentés se situent surtout dans la vallée de l'Oise et dans le nord du plateau. Mais les indices d'une présence néolithique existent bel et bien autour de Gommecourt. À Chérence, à une dizaine de kilomètres au nord-est, le site des Sauts-Grains a livré des fosses et des trous de poteau caractéristiques d'un habitat néolithique, associés à du mobilier couvrant les périodes du Chalcolithique au Bronze ancien. C'est le site néolithique le plus proche de Gommecourt documenté par l'archéologie.
Plus à l'est, les fouilles préventives de Gisors ont mis en évidence des traces du Néolithique moyen au lieu-dit le Chemin d'Inval, et un diagnostic de 2010 a révélé des occupations datées « du Néolithique à l'âge du Fer » au nord-est de la ville. De l'autre côté de la Seine, le Camp de César à Port-Villez a livré un abondant mobilier lithique néolithique — haches polies, éclats de silex — sur le grand éperon qui domine le fleuve. Et à Bonnières, au Bois de la Roquette, une enceinte de terre couvrant environ un hectare contenait une quantité considérable de silex gélifracté, probablement d'époque néolithique.
Et Gommecourt ?
Les traces directement attribuables au Néolithique sur le territoire de Gommecourt restent modestes, mais elles existent. La monographie communale de 1899, rédigée par l'instituteur Ferrant, signale des « pierres taillées antérieures à l'occupation romaine » trouvées sur le territoire de la commune. L'archéologue Alphonse-Georges Poulain, qui a tant fait pour la connaissance du passé de la basse vallée de l'Epte, publie quant à lui des « découvertes archéologiques à Gommecourt » incluant des « silex de l'époque néolithique ». Rien de spectaculaire en soi — quelques éclats, peut-être des fragments de haches polies — mais ces mentions attestent d'une fréquentation humaine du site au Néolithique.
L'absence de vestiges monumentaux ne doit pas surprendre. Les maisons néolithiques, construites en bois et en torchis, ne laissent presque aucune trace en surface. Seules les fosses creusées dans le sol — silos à grain, fosses d'extraction d'argile, trous de poteau — survivent au passage des millénaires, et encore faut-il les chercher. Or, Gommecourt n'a jamais fait l'objet de fouilles archéologiques systématiques. Le village dort sur ses secrets. Mais sa position géographique — sur un replat dominant le confluent Seine-Epte, avec accès au plateau limoneux au nord et aux vallées au sud et à l'est — correspond parfaitement au type de site que les premiers paysans néolithiques affectionnaient. Il serait très étonnant qu'aucune communauté ne se soit installée ici pendant les trois millénaires que dure le Néolithique.
Depuis l'aube, les coups sourds de la hache résonnent sur le plateau. Brennos frappe le tronc du vieux chêne avec une régularité de métronome, le tranchant de sa hache de silex poli mordant le bois blond à chaque impact. La sueur coule sur ses épaules nues malgré la fraîcheur du matin d'automne. Autour de lui, quatre hommes du village s'acharnent sur d'autres troncs. Les femmes et les enfants ramassent les branches abattues la veille, les entassent en fagots, arrachent les ronces et les fougères qui envahissent le sous-bois.
Cela fait trois semaines qu'ils travaillent à élargir la clairière. Trois semaines de labeur épuisant pour gagner une centaine de pas sur la forêt. Le sol, sous les feuilles mortes, est d'une terre brune et grasse — le limon du plateau, cette terre miraculeuse qui donne de si belles moissons dans les clairières plus anciennes, au nord du village. Brennos sait que ce loess, mêlé aux cendres du brûlis qu'ils allumeront au printemps, nourrira l'engrain et l'amidonnier pendant plusieurs saisons avant de s'épuiser.
Sa hache montre des signes de fatigue. Le tranchant, poli avec soin sur un bloc de grès humide pendant des heures, commence à s'ébrécher. Il faudra le raviver ce soir, au coin du feu, en frottant patiemment la pierre contre le polissoir collectif — un gros bloc de grès rapporté du bord de la Seine. Si la hache casse, Brennos devra en tailler une nouvelle dans un rognon de silex tiré des coteaux de craie, puis la polir pendant deux ou trois jours. Ou bien attendre le passage d'un de ces marchands itinérants qui remontent le fleuve avec des haches de roche verte venues de très loin, à l'ouest — des outils d'une qualité incomparable, mais si coûteux qu'il faut donner en échange un jeune veau ou plusieurs peaux de cerf.
Vers midi, le grand chêne cède enfin dans un craquement formidable. L'arbre s'abat en écrasant les taillis, ouvrant une brèche de lumière dans la canopée. Les enfants poussent des cris de joie. Nara, la femme de Brennos, lève les yeux vers le ciel bleu qui apparaît soudain au-dessus de leurs têtes. Par cette trouée, elle aperçoit au loin, en contrebas, le ruban scintillant de la Seine qui dessine ses méandres dans la vallée. De l'autre côté du fleuve, on devine la masse sombre des bois de Bonnières. Et là-bas, vers l'est, la vallée de l'Epte s'enfonce entre ses coteaux de craie blanche.
Ce soir, on fêtera la chute du chêne. La plus grosse bûche sera réservée pour le feu communautaire, dans la grande maison longue. On mangera une bouillie épaisse d'orge avec des lentilles, relevée de quelques oignons sauvages. Les anciens raconteront, comme chaque fois, l'histoire des premières semailles, quand les arrière-grands-parents de Brennos sont arrivés sur ce plateau avec une poignée de grains dans un sac de cuir et un petit troupeau de moutons — et comment, année après année, les champs ont grandi et la forêt a reculé. Le monde, lentement mais sûrement, se transforme sous les coups de hache des paysans du Vexin.
Le Néolithique moyen : enceintes et territoires
À partir de 4 500 avant notre ère environ, le Néolithique moyen voit les communautés se structurer davantage. Les villages grandissent, les territoires se définissent, et de nouvelles formes d'organisation sociale apparaissent. C'est l'époque des enceintes à fossés interrompus — ces vastes enclos de forme circulaire ou ovale, délimités par un ou plusieurs fossés, qui semblent avoir servi à la fois de lieux de rassemblement, d'échanges et de cérémonies. Le Vexin en compte plusieurs. L'enceinte de la Remise-des-Côtes à Chérence, fouillée par G. Mée entre 1958 et 1964, occupe une position spectaculaire en bordure de la falaise dominant la vallée de la Seine. Rectangulaire (environ 300 m sur 90 m), bordée d'un fossé creusé dans la roche, elle enfermait une enceinte intérieure plus petite et onze tertres. Le mobilier recueilli indique une fréquentation depuis le premier âge du Fer, mais la présence de matériel lithique et l'occupation néolithique documentée aux Sauts-Grains tout proches montrent que le site était fréquenté dès la fin du Néolithique.
À Bonnières, l'enceinte du Bois de la Roquette, avec sa superficie d'environ un hectare et son abondant mobilier de silex, atteste elle aussi d'une occupation structurée du plateau au-dessus de la vallée. Et le Camp de César à Port-Villez, ce grand éperon barré de 10 hectares dominant la Seine, dont le mobilier le plus abondant est lithique et néolithique selon la Carte archéologique, a pu servir de lieu de rassemblement dès cette époque — bien avant sa fortification protohistorique.
Le tableau qui se dessine pour le Néolithique moyen dans le secteur du confluent Seine-Epte est celui d'un territoire peuplé et organisé. Les villages des plateaux, les enceintes, les sites en hauteur contrôlant les vallées forment un maillage cohérent dont Gommecourt, à la croisée des deux vallées, occupe une position centrale. Et c'est précisément à cette époque que les échanges à longue distance commencent à s'intensifier de manière spectaculaire.
III. La civilisation Seine-Oise-Marne et le Néolithique final
Une identité régionale forte
Entre 3 500 et 2 400 avant notre ère environ, le Bassin parisien est le foyer d'une grande culture archéologique : la civilisation Seine-Oise-Marne (SOM). Définie par Gérard Bailloud en 1974, elle tire son nom des trois grandes rivières qui traversent son territoire — un territoire qui couvre précisément la zone du confluent Seine-Epte. Gommecourt est au cœur du pays SOM.
La civilisation Seine-Oise-Marne se distingue par plusieurs traits originaux. Sa poterie, d'abord : des vases à fond plat, souvent décorés de pastilles appliquées ou de cordons en relief, de facture robuste et utilitaire. Son outillage lithique, ensuite : des haches polies en silex ou en roche dure, soigneusement façonnées, de dimensions modestes (autour de 10 cm en moyenne), parfois transformées en haches-pendeloques perforées au talon — des objets de parure caractéristiques. Ses rites funéraires, enfin : les sépultures collectives en allées couvertes et en hypogées, où des dizaines, voire des centaines d'individus sont inhumés successivement dans le même monument au fil des générations.
Les mégalithes et allées couvertes du Vexin, que nous avons explorés dans un article précédent, sont les témoins les plus spectaculaires de cette civilisation. L'allée couverte du Fayel à Saint-Clair-sur-Epte, fouillée par Destouches dans les années 1920-1930, se dresse à quelques kilomètres au nord de Gommecourt, dans la vallée même de l'Epte. Celles de Guiry-en-Vexin, de Dampsmesnil, de Boury jalonnent le plateau vexinois et ses vallées. Ces monuments funéraires ne sont pas de simples tombeaux : ce sont des marqueurs de territoire, des lieux de mémoire collective, des ancres identitaires pour des communautés qui affichent leur enracinement dans le paysage.
Le mobilier SOM de Bennecourt : des trésors venus de loin
La preuve la plus tangible de l'appartenance du confluent Seine-Epte à la sphère Seine-Oise-Marne provient paradoxalement de fouilles réalisées sur un site beaucoup plus tardif. Le sanctuaire gaulois puis gallo-romain de Bennecourt, fouillé par Laurent Bourgeois à partir de 1981, a livré dans ses niveaux du Bas-Empire (IVe siècle après J.-C.) un remarquable lot de mobilier néolithique récupéré et réutilisé comme offrandes votives — une pratique bien attestée dans les sanctuaires de la région normande et de ses abords.
Ce lot comprend deux lames de haches polies en roche dure : l'une en dolérite probable (une roche verdâtre originaire de Plussulien en Bretagne, à plus de 400 km), l'autre en éclogite, une roche verte parsemée de points de grenat originaire des Alpes italiennes — à quelque 800 km de Bennecourt. Et surtout, une petite hache-pendeloque perforée au talon, en roche dure verte à grain fin, entièrement polie. Ce type d'objet — la hache-amulette — est un élément caractéristique des parures déposées dans les tombes mégalithiques de la civilisation Seine-Oise-Marne.
Ces objets, remployés comme talismans deux mille ans après leur fabrication, témoignent doublement de la position du confluent Seine-Epte dans les réseaux néolithiques. D'abord, ils prouvent que des roches d'origine alpine et bretonne circulaient jusqu'ici dès le Néolithique final. Ensuite, leur conservation sur la très longue durée — récupérés dans des sépultures mégalithiques régionales, puis déposés dans un sanctuaire gallo-romain — montre la persistance d'une mémoire locale attachée à ces objets anciens, perçus comme dotés d'un pouvoir surnaturel. Comme l'explique Laurent Bourgeois, les haches de pierre étaient associées dans l'Antiquité à la foudre — une croyance rapportée par Pline l'Ancien —, ce qui explique leur présence dans les lieux de culte.
IV. La Seine, première autoroute : les échanges au Néolithique
Pourquoi échange-t-on ?
L'apparition de l'agriculture ne signifie pas la fin de la circulation des hommes et des objets — bien au contraire. Les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique se déplaçaient sur des territoires de 50 à 100 km de rayon, échangeant déjà des coquillages marins et des silex de qualité avec leurs voisins. Mais le Néolithique change l'échelle et la nature de ces échanges.
La sédentarisation crée des surplus — du grain, du bétail, des produits artisanaux — qui peuvent être échangés. La spécialisation artisanale, rendue possible par ces surplus, produit des biens de qualité supérieure — haches polies, poteries fines, parures — qui font l'objet d'une demande croissante. Et surtout, certaines matières premières essentielles — les roches dures pour les haches, le silex de haute qualité pour les lames, les pierres semi-précieuses pour les parures — ne se trouvent que dans des régions bien précises, parfois très éloignées. Il faut donc aller les chercher, ou attendre que quelqu'un les apporte.
Trois grands réseaux d'échanges convergent vers le Bassin parisien au Néolithique. Leurs produits phares — les lames de silex du Grand-Pressigny, les haches en jade des Alpes, l'ambre de la Baltique — sont les « marqueurs » archéologiques de ces circulations. Et tous trois passent, potentiellement, par le confluent Seine-Epte.
La pirogue remonte lentement le courant, poussée par deux pagayeurs qui peinent contre le flot printanier. Dunnos, assis à l'arrière, surveille le chargement avec la vigilance d'un homme qui transporte un trésor. Sous les peaux de cerf qui protègent sa cargaison de la pluie, une vingtaine de grandes lames de silex reposent dans des étuis d'écorce de bouleau, soigneusement calées avec de la mousse sèche. Chacune de ces lames mesure entre 20 et 30 centimètres de long. Leur couleur brun miel, presque translucide, les distingue immédiatement de tout silex local. Elles viennent de très loin — du sud, à plus de vingt jours de marche en remontant la Loire puis en coupant par les plateaux. De la région que les hommes de Dunnos appellent simplement « le pays du silex ».
Dunnos est un maître-tailleur itinérant. Chaque année, au début du printemps, il quitte les ateliers du Grand-Pressigny avec un lot de lames fraîchement débitées — le produit de tout un hiver de travail patient. Là-bas, dans la vallée de la Claise, les gisements de silex turonien sont inépuisables : de grandes dalles de pierre à grain fin, d'un brun chaud veiné de gris, que les tailleurs les plus habiles transforment en « livres de beurre » — ces gros nucléus préparés dont on extrait, par percussion indirecte, des lames d'une longueur et d'une régularité prodigieuses. Il faut des années d'apprentissage pour maîtriser le geste. Un coup mal placé, et la lame se brise. Mais quand le détachement réussit, le résultat est à couper le souffle : une lame de silex longue comme un avant-bras, tranchante comme un rasoir, dont l'éclat ambré semble contenir la lumière du soleil.
Dunnos reconnaît le confluent de l'Epte. Sur la rive gauche, au pied du coteau de craie, un petit groupe de huttes se serre autour d'une grande maison de bois — le village de Gommecourt, ou du moins ce qui deviendra Gommecourt dans quelques millénaires. Deux pirogues sont tirées sur la berge. Des filets de pêche sèchent sur des perches. Une femme bat du linge sur une pierre plate au bord de l'eau. Des enfants jouent dans la boue.
Dunnos fait accoster la pirogue. Il connaît ce village — il y est passé l'an dernier déjà, et l'année d'avant. Le chef du village, un homme trapu au visage buriné par le soleil, descend vers la berge suivi de plusieurs hommes. Les tractations commencent. Dunnos déballe deux de ses plus belles lames et les pose sur un morceau de cuir. La lumière du matin joue sur les arêtes translucides du silex. Les hommes se penchent, les yeux brillants de convoitise. Ces lames, ici, valent une fortune. Elles servent à moissonner les céréales avec une efficacité que nulle faucille de silex local ne peut égaler. Mais surtout, posséder une lame du Grand-Pressigny, c'est afficher son statut, montrer que l'on a accès aux réseaux d'échanges lointains, prouver que l'on est un homme d'importance.
En échange de deux lames, Dunnos obtient un jeune veau, plusieurs paniers de grain d'épeautre, et surtout l'autorisation de remonter l'Epte jusqu'aux villages du nord — car les routes fluviales ne sont pas libres, et chaque communauté contrôle le passage sur son tronçon de rivière. Le confluent Seine-Epte, Dunnos le sait bien, est un point de passage obligé pour quiconque veut remonter vers les plateaux du Vexin normand, vers Gisors, vers le pays de Bray et au-delà. C'est un carrefour, et les hommes de Gommecourt tirent profit de cette position depuis des générations.
Les grandes lames du Grand-Pressigny
Entre 3 000 et 2 400 avant notre ère, la région du Grand-Pressigny, dans le sud de la Touraine (Indre-et-Loire, à environ 200 km au sud de Gommecourt), devient le plus grand centre de production de lames de silex d'Europe occidentale. Ce « phénomène pressignien », comme l'appellent les archéologues, n'a pas d'équivalent. Des maîtres-tailleurs spécialisés exploitent les gisements de silex turonien — un silex d'une qualité exceptionnelle, reconnaissable à sa couleur brun miel caractéristique — pour produire des milliers de grandes lames pouvant atteindre près de 40 centimètres de long.
La technique utilisée est elle-même remarquable. Le tailleur prépare d'abord un gros nucléus en forme de « livre de beurre » — un bloc de silex d'une vingtaine de centimètres de long, soigneusement mis en forme pour que ses flancs présentent la courbure convexe nécessaire au détachement des lames. Puis, par percussion indirecte — en frappant un punch de bois de cerf posé sur le bord du nucléus —, il détache une série de lames longues, régulières, au tranchant redoutable. Il faut des années d'apprentissage pour maîtriser ce geste, et les ratés sont nombreux : les ateliers du Grand-Pressigny sont jonchés de nucléus abandonnés et de lames brisées.
Les lames exportées servent à la fois d'outils fonctionnels — faucilles pour la moisson, couteaux pour la découpe de la viande et des végétaux — et d'objets de prestige. Les plus belles sont montées sur des manches de bois précieux et déposées dans les sépultures des personnages importants. L'inventaire des exportations pressigniennes, mené par Nicole Mallet et ses collaborateurs pendant plus de trente ans, recense plus de 7 070 outils pressigniens exportés hors de la zone de production, retrouvés dans cinq pays : France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne et Suisse. La diffusion suit principalement les axes fluviaux — la Loire vers l'ouest, la Seine vers le nord, le Cher et l'Indre vers le Massif central — mais aussi des itinéraires terrestres qui franchissent les plateaux du Bassin parisien.
Gommecourt se trouve précisément sur l'axe de remontée de la Seine vers le nord. Les lames quittant le Grand-Pressigny par la vallée de la Claise rejoingnaient la Loire, puis probablement la Seine par des itinéraires terrestres via la Beauce ou le Gâtinais. De là, elles remontaient le fleuve vers le nord, en direction de la Belgique et des Pays-Bas — des régions où les découvertes de lames pressigniennes sont nombreuses. Au confluent de l'Epte, ces lames pouvaient également bifurquer vers le nord-est, en remontant la vallée vers Gisors et le pays de Bray. Les « pierres taillées antérieures à l'occupation romaine » signalées en 1899 à Gommecourt pourraient bien être des lames du Grand-Pressigny ou des haches polies échangées lors de ces circulations — mais en l'absence de description précise, la prudence s'impose.
🌍 FOCUS : Les « livres de beurre » — une prouesse technique du Néolithique
Le « livre de beurre » est le nom donné aux nucléus préparés par les tailleurs du Grand-Pressigny pour le débitage de grandes lames. Ce surnom pittoresque vient de leur forme oblongue et crénelée, qui rappelle les mottes de beurre moulées dans des formes de bois au XIXe siècle. Mais derrière cette appellation familière se cache une prouesse technique qui stupéfie encore les archéologues.
Le tailleur commence par sélectionner un bloc de silex turonien d'au moins 25 à 30 centimètres de long. Il le met en forme en éliminant le cortex et en aménageant un plan de frappe à une extrémité. Puis il crée deux crêtes latérales qui guideront le détachement des lames. Le nucléus ainsi préparé pèse plusieurs kilogrammes.
Vient alors le moment critique. Le tailleur pose un punch — une tige de bois de cerf ou d'os — sur le bord du plan de frappe, exactement à l'endroit voulu. D'un coup sec de percuteur en bois, il détache une lame qui court sur toute la longueur du nucléus, se séparant du bloc dans un craquement net. Si le geste est parfait, la lame sort d'une seule pièce, longue, régulière, à peine plus épaisse qu'une pièce de monnaie. Si le coup est trop fort ou mal orienté, la lame se brise — et tout est à refaire.
Les meilleurs tailleurs du Grand-Pressigny pouvaient extraire huit à dix lames d'un seul nucléus. Jacques Pelegrin, archéologue expérimental, a mis vingt ans pour retrouver le geste et reproduire ces lames à l'identique. C'est dire le niveau de savoir-faire que possédaient ces artisans il y a cinq mille ans. Certains chercheurs estiment que les tailleurs du Grand-Pressigny étaient des spécialistes à plein temps, nourris et entretenus par leur communauté, comme le seront plus tard les forgerons ou les orfèvres. La fabrication des « livres de beurre » était un art autant qu'une technique — un art qui se transmettait de maître à apprenti, et qui s'est perdu en deux ou trois générations lorsque le bronze a rendu obsolète le travail du silex.
Les haches en jade des Alpes
Plus extraordinaire encore que la circulation des lames pressigniennes : celle des haches en jade venues des Alpes italiennes. Des analyses pétrographiques menées depuis les années 2000 par Pierre et Anne-Marie Pétrequin et leur équipe ont démontré que des haches en jadéitite, en omphacitite et en éclogite — des roches métamorphiques de très haute pression, formées dans les profondeurs de la chaîne alpine — ont circulé sur des milliers de kilomètres à travers l'Europe néolithique, du Ve au IIIe millénaire avant notre ère.
Ces haches alpines ne sont pas des outils ordinaires. Les plus grandes — certaines dépassent 30 centimètres — sont des objets de prestige, entièrement polis, aux formes parfaites, souvent jamais utilisés comme outils. Elles étaient échangées de communauté en communauté, parfois sur des distances considérables, et leur possession conférait un statut social élevé à leur détenteur. Leur couleur verte, translucide et lumineuse, leur conférait sans doute aussi une valeur symbolique liée à la nature, à la fertilité ou au pouvoir surnaturel.
Le dépôt du Pecq (Yvelines), à une cinquantaine de kilomètres en aval de Gommecourt sur la Seine, contenait deux grandes haches de type Altenstadt-Greenlaw en jade alpin — des objets d'un prestige immense. Et les haches de Bennecourt — l'une en dolérite probable (provenance bretonne, Plussulien), l'autre en éclogite (provenance alpine) — montrent que ces réseaux d'échanges atteignaient bien le confluent Seine-Epte. La hache en dolérite de Plussulien est particulièrement intéressante, car les carrières de Plussulien, dans les Côtes-d'Armor, sont l'un des plus grands centres de production de haches polies du Néolithique européen. Des haches de Plussulien ont été retrouvées dans tout le Bassin parisien, attestant d'échanges réguliers entre la Bretagne et la vallée de la Seine.
Face au prestige de ces haches exotiques — vertes, translucides, venues de si loin —, les populations locales créent des imitations en roches disponibles dans leur environnement immédiat : grès-quartzite, calcaire dur, silex soigneusement poli. Ces imitations témoignent du désir universel de posséder ces objets de prestige, même quand on n'a pas les moyens d'acquérir les originaux.
L'ambre de la Baltique
Le troisième grand réseau d'échanges néolithiques touche à un matériau plus rare encore : l'ambre. Cette résine fossile, d'un jaune doré translucide, légère et chaude au toucher, exerce depuis toujours une fascination particulière. Elle provient principalement des côtes de la mer Baltique — les régions actuelles de la Pologne, de la Lituanie et de la Prusse orientale —, où les tempêtes en rejettent des quantités sur les plages.
Le sanctuaire de Bennecourt a livré des perles en ambre dans ses niveaux archéologiques. Les analyses chimiques réalisées sur des exemplaires analogues provenant de sites français ont révélé une forte proportion d'acide succinique — la signature chimique de l'ambre baltique. Ces petites perles dorées, trouvées à plus de 1 500 km de leur lieu d'origine, sont les témoins muets d'un réseau d'échanges qui reliait les rivages de la Baltique aux vallées du Bassin parisien, en passant par l'Allemagne du Nord, la vallée du Rhin et la Belgique.
L'ambre n'est pas un outil. C'est un objet de parure, un matériau de prestige. Sa présence à Bennecourt — à moins de 5 km de Gommecourt — confirme que le confluent Seine-Epte était connecté aux réseaux d'échanges les plus lointains du Néolithique européen. Les voies de circulation de l'ambre empruntaient probablement les grands axes fluviaux : le Rhin, la Meuse, l'Escaut, puis la Seine. Au confluent de l'Epte, ces itinéraires se croisaient avec les routes est-ouest (la Seine) et les routes nord-sud (l'Epte et les chemins de plateau du Vexin).
V. Le confluent Seine-Epte, carrefour des routes préhistoriques
Pourquoi ici ?
La question se pose naturellement : pourquoi Gommecourt, ce village qui ne compte aujourd'hui que quelques centaines d'habitants, se trouve-t-il au croisement de réseaux d'échanges couvrant la moitié de l'Europe ? La réponse tient en un mot : la géographie.
Le confluent de la Seine et de l'Epte est un point de convergence naturel entre plusieurs axes de circulation. La Seine, d'abord, le plus grand fleuve du Bassin parisien, qui relie Paris à la Manche en traversant la Normandie. C'est l'autoroute préhistorique par excellence : navigable en pirogue, bordée de terrasses accessibles, jalonnée de villages et de points de ravitaillement. Les lames du Grand-Pressigny, les haches bretonnes, les objets de prestige venus du sud remontent la Seine par cet axe est-ouest.
L'Epte, ensuite, affluent de rive droite qui descend du pays de Bray vers le sud pour se jeter dans la Seine à l'amont de Vernon. La vallée de l'Epte constitue un axe nord-sud naturel, reliant le plateau du Vexin aux vallées normandes et, au-delà, au pays de Caux et aux rivages de la Manche. C'est par cette voie que circulent les produits venus du nord — l'ambre baltique arrivant par la Belgique, les silex du pays de Caux.
Enfin, les chemins de plateau — ces itinéraires de crête qui suivent les lignes de partage des eaux à travers le Vexin, évitant les vallées marécageuses et les forêts de fond de vallée. Plusieurs de ces chemins anciens sont encore lisibles dans le paysage actuel, fossilisés dans les limites communales et les chemins ruraux. La voie de Saint-Clair-sur-Epte à Vétheuil, que la tradition considère comme une ancienne voie romaine, pourrait reprendre un itinéraire bien plus ancien.
Au confluent de ces trois types de voies — fluviales (Seine, Epte), de plateau (chemins de crête), et de versant (descentes vers les vallées) — Gommecourt occupe une position de carrefour qui n'a rien d'accidentel. Les chasseurs magdaléniens l'avaient déjà compris il y a 13 000 ans, en installant leur halte de taille dans les abris de la Côte Masset, juste en face, à Bonnières. Les bâtisseurs de mégalithes l'ont confirmé en jalonnant les plateaux et les vallées du Vexin de leurs monuments funéraires, dont l'allée couverte du Fayel à Saint-Clair-sur-Epte, à quelques kilomètres en amont sur l'Epte. Et les marchands du Grand-Pressigny, les porteurs de haches alpines, les intermédiaires de l'ambre baltique n'ont fait que prolonger une tradition vieille de dix mille ans.
Des chasseurs aux marchands : la continuité d'un carrefour
Il est tentant — mais anachronique — d'imaginer le confluent Seine-Epte comme une sorte de « marché » préhistorique, avec ses étals et ses négociants. La réalité était probablement plus diffuse et plus complexe. Les échanges néolithiques ne fonctionnent pas comme un commerce au sens moderne. Ils relèvent davantage du don et du contre-don — cette obligation sociale de donner, de recevoir et de rendre qui structure les sociétés traditionnelles, comme l'a montré l'anthropologue Marcel Mauss. Offrir une lame de silex du Grand-Pressigny à un chef de village voisin, c'est nouer une alliance, affirmer un statut, créer une dette qui sera un jour remboursée sous une autre forme — du grain, un droit de passage, un mariage.
Dans ce système, les communautés installées sur les points de passage obligés — les confluents, les gués, les cols — jouent un rôle d'intermédiaires. Elles reçoivent des objets de prestige venus du sud ou de l'est, et les redistribuent vers le nord ou l'ouest. Elles prélèvent au passage une part des marchandises — un « droit de péage » avant la lettre. Les communautés du confluent Seine-Epte, qu'elles habitent à Gommecourt, à Bennecourt, à Bonnières ou à Limetz, sont idéalement placées pour jouer ce rôle. Elles contrôlent l'accès à l'Epte depuis la Seine, et l'accès au plateau du Vexin depuis la vallée.
Cette position de carrefour n'est pas une parenthèse dans l'histoire du site. C'est une constante structurelle qui traverse les millénaires. Les Gaulois y installeront une frontière entre trois peuples — Véliocasses, Éburoviques et Carnutes. Les Romains y traceront des voies. Les Normands et les rois de France s'y disputeront une frontière. Trois départements — Yvelines, Val-d'Oise, Eure — s'y rejoignent encore aujourd'hui. La géographie commande, et la géographie ne change pas. Ce que les premiers paysans néolithiques ont compris en installant leurs villages au confluent, chaque génération suivante l'a redécouvert à sa manière.
Carte des réseaux d'échanges au Néolithique : lames du Grand-Pressigny, haches alpines, ambre baltique et dolérite de Plussulien convergent vers le confluent Seine-Epte
Amma est vieille. Ses cheveux blancs flottent dans le vent d'ouest qui balaie le plateau en cette fin d'automne. Debout sur la crête du coteau, là où la craie affleure entre les touffes d'herbe rase, elle contemple le paysage qui s'étend à ses pieds comme elle le fait chaque soir depuis des années.
Le monde qu'elle voit n'a plus rien à voir avec celui de ses arrière-grands-parents. Là où s'étendait jadis une forêt ininterrompue, une mosaïque de champs moissonnés, de prairies et de bosquets dessine un paysage humanisé, presque domestique. Sur le plateau, les parcelles d'épeautre et d'orge, fraîchement récoltées, montrent leurs chaumes dorés. Des moutons paissent dans une jachère bordée de ronces. Plus bas, dans la vallée de l'Epte, la fumée bleue de trois villages monte dans l'air immobile du crépuscule. Des enfants crient quelque part. Un chien aboie. Le tintement sourd d'une hache résonne — quelqu'un coupe du bois pour l'hiver.
Au-delà de l'Epte, vers l'ouest, la Seine dessine ses grands méandres entre les falaises de craie. Amma peut voir, au confluent des deux rivières, le village où vivent ses cousins — quelques maisons de bois et de torchis serrées au pied du coteau, avec leurs greniers à grain sur pilotis, leurs enclos à bétail, leur grand foyer communautaire. C'est là que les pirogues des marchands font halte, au printemps et à l'automne. C'est là qu'on peut obtenir, contre du grain ou des peaux, ces extraordinaires lames de silex brun miel qui viennent du sud, ou ces haches d'un vert profond, lisses comme de l'eau, qui viennent de si loin à l'est que personne ne sait exactement d'où.
Amma porte au cou, sur un lacet de cuir, une petite hache-pendeloque en pierre verte, percée d'un trou au talon. C'est sa mère qui la lui a donnée, et sa grand-mère avant elle. La pierre est douce et tiède contre sa peau. On dit qu'elle protège de la foudre. On dit que les ancêtres l'ont rapportée d'un voyage au pays des montagnes, là où la neige ne fond jamais. Amma ne sait pas si c'est vrai, mais elle sait que cet objet la relie à quelque chose de plus grand qu'elle — à un réseau invisible de chemins, de rivières et d'alliances qui s'étend bien au-delà de ce que ses yeux peuvent voir.
Le soleil descend derrière les collines de Bonnières. La lumière rasante transforme les chaumes en or et les falaises de craie en miroirs rosés. Amma frissonne. Elle serre son manteau de laine contre sa poitrine — un manteau tissé avec la laine des moutons du village, sur un métier que les femmes ont appris à monter il y a seulement quelques générations. Elle se retourne vers le chemin qui redescend vers le village. Demain, il y aura du grain à moudre, de la bière à brasser, du tissu à teindre avec les baies de sureau. La vie continue, transformée à jamais par les gestes patients de ces hommes et de ces femmes qui, les premiers, ont enfoncé un bâton à fouir dans la terre limoneuse du Vexin et y ont déposé une graine.
VI. L'héritage néolithique dans le paysage
Un paysage transformé à jamais
En trois millénaires — de 5 500 à 2 200 avant notre ère environ —, le Néolithique a accompli une transformation du paysage du Vexin plus radicale que tout ce qui l'avait précédé en dizaines de milliers d'années d'occupation humaine. La forêt primaire a reculé de manière irréversible. Les plateaux limoneux, autrefois couverts d'une chênaie dense, sont désormais parsemés de clairières cultivées qui s'agrandissent de génération en génération. Les vallées, défrichées et drainées, accueillent des villages et des pâturages. Les premiers chemins relient les habitats entre eux, dessinant un réseau de circulation qui préfigure les voies antiques et médiévales.
Ce paysage ne redeviendra jamais « sauvage ». Les pelouses calcaires du plateau du Vexin, que les promeneurs d'aujourd'hui admirent pour leur flore rare — orchidées, anémones pulsatilles, genévriers —, sont un héritage direct du déboisement néolithique. Privées de leur couvert forestier, les pentes crayeuses ont été colonisées par une végétation herbacée adaptée aux sols pauvres et secs. Les bois qui subsistent sur les coteaux les plus escarpés et dans les vallons encaissés sont les vestiges fragmentés de l'ancienne forêt, pas son état naturel.
Le substrat d'un monde nouveau
L'héritage néolithique ne se limite pas au paysage. La révolution agricole a posé les fondements de tout ce qui suivra. Le parcellaire — cette division de la terre en unités cultivées — naît au Néolithique et ne cessera plus de se développer. Les premiers chemins relient les villages aux champs, aux pâturages, aux points d'eau, aux carrières de silex, aux sépultures des ancêtres. Les premières inégalités sociales s'affirment, visibles dans la taille variable des maisons, dans l'accès différencié aux objets de prestige, dans la monumentalité des tombes collectives réservées à certaines familles ou certains clans. Et les premiers réseaux d'échanges structurés mettent en relation des communautés distantes de centaines de kilomètres, préfigurant les routes commerciales de l'âge du Bronze et de l'âge du Fer.
Au confluent de la Seine et de l'Epte, les communautés néolithiques ont jeté les bases d'une occupation humaine continue qui ne s'interrompra plus. Les villages du Néolithique final, avec leurs greniers à grain et leurs enclos à bétail, ressemblent déjà — dans leur implantation sinon dans leur architecture — aux hameaux gaulois qui leur succéderont. Les chemins de plateau empruntés par les marchands du Grand-Pressigny deviendront les voies romaines du Vexin. Et le carrefour du confluent, point de passage obligé des échanges néolithiques, restera un enjeu stratégique à travers les âges — de la triple frontière gauloise au traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911.
Le Néolithique n'est pas une période lointaine et révolue. C'est le monde dans lequel nous vivons encore — un monde de champs cultivés, de villages groupés, d'échanges commerciaux et de frontières. Les premiers paysans du Vexin, en abattant les chênes du plateau et en semant leurs premières poignées de grain, ont inventé notre paysage. Le reste n'est qu'un commentaire.
Sources et pour aller plus loin
Sources principales
Archéologie locale :
- Barat, Y. (dir.), Carte archéologique de la Gaule. Les Yvelines, 78, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2007. — Notices de Gommecourt, Bonnières-sur-Seine, Limetz-Villez, Chérence, Port-Villez.
- Bourgeois, L. (dir.), Le sanctuaire rural de Bennecourt (Yvelines), du temple celtique au temple gallo-romain, Documents d'archéologie française n° 77, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 1999. — Mobilier néolithique remployé, haches en roche alpine, ambre, offrandes préhistoriques dans les sanctuaires gallo-romains.
- Provost, M. et coll. (Archéo 27), Carte archéologique de la Gaule. L'Eure, 27/2, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2019. — Notices de Gasny, Écos, Gisors, Giverny, Saint-Clair-sur-Epte.
- Barois-Basquin, B., Charier, M.-A., Lécolle, F., « L'abri de La Côte Masset à Bonnières-sur-Seine (Yvelines) : un gisement magdalénien en Île-de-France », Bulletin de la Société préhistorique française, t. 93, n° 1, 1996, p. 34-43.
- Poulain, A.-G., « Découvertes archéologiques à Sainte-Geneviève-lès-Gasny et Gommecourt », Bulletin de la Société normande d'études préhistoriques, 1922.
Néolithisation du Bassin parisien :
- Meunier, K., Styles céramiques et néolithisation dans le sud-est du Bassin parisien. Une évolution Rubané – Villeneuve-Saint-Germain, Recherches archéologiques 5, Paris, CNRS Éditions / Inrap, 2012.
- Constantin, C., Demoule, J.-P., « Le groupe de Villeneuve-Saint-Germain dans le Bassin parisien », in Actes du colloque interrégional sur le Néolithique, 1982.
- Bailloud, G., Le Néolithique dans le Bassin parisien, 2e éd., Paris, CNRS, 1974. — Définition de la civilisation Seine-Oise-Marne.
Échanges et réseaux :
- Mallet, N., Ihuel, E., Verjux, C., « La diffusion des silex du Grand-Pressigny au Néolithique », ADLFI. Archéologie de la France – Informations, 2014.
- Pétrequin, P., Pétrequin, A.-M. et coll., JADE. Grandes haches alpines du Néolithique européen, Presses universitaires de Franche-Comté, 2012.
- Peek, Inventaire des mégalithes de la France, 4 : Région Parisienne, 1975.
Liens internes
- La Préhistoire — l'âge de pierre — Page période englobante
- L'abri magdalénien de Bonnières-sur-Seine — Les chasseurs du Paléolithique final au confluent
- Les mégalithes et allées couvertes du Vexin — Les monuments funéraires de la civilisation Seine-Oise-Marne
- La Protohistoire — l'âge du Fer — La suite : les Gaulois héritent du paysage néolithique