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Gisacum, la capitale religieuse des Aulerques Éburovices

À une journée de marche de Gommecourt, la plus grande ville-sanctuaire du nord de la Gaule

À 70 kilomètres de Gommecourt, sur un plateau venteux de l''actuelle Normandie, les Aulerques Éburovices ont bâti l''une des plus vastes agglomérations religieuses de la Gaule romaine. Gisacum — 230 hectares, un plan hexagonal unique au monde, des temples de 25 mètres de haut — est la grande voisine du confluent Seine-Epte, accessible par la voie n° 17 qui traverse justement Gommecourt au lieu-dit la Chaussée. Ce que cette cité monumentale nous apprend sur le monde dans lequel vivaient les habitants du confluent.

La voie n° 17, fil d'Ariane vers Gisacum

Un matin du milieu de l''été, vers 180 de notre ère. À Gommecourt, au lieu-dit la Chaussée, un petit groupe d''hommes et de femmes quitte le village à l''aube. Ils portent des offrandes soigneusement emballées — quelques pièces de monnaie, un coq vivant, une figurine en terre cuite achetée à un colporteur. La voie empierrée qu''ils empruntent n''est pas la plus grande du réseau — ce n''est pas la Chaussée Jules César qui file vers Rouen —, mais elle est ancienne, bien entretenue, et elle mène loin. C''est la voie n° 17 du réseau viaire des Yvelines antiques, celle que la Carte archéologique de la Gaule identifie comme l''itinéraire Gisors–Gasny–Limetz–Pacy-sur-Eure–Évreux. Elle entre dans les Yvelines précisément sur la commune de Gommecourt, où le toponyme la Chaussée conserve encore aujourd''hui la mémoire de ce passage.

Nos voyageurs descendent la rive gauche de l''Epte vers le sud-ouest, en direction de Limetz-Villez. La voie longe la grande villa de la Bosse-Marnière puis atteint le Carrouge, un carrefour où elle croise le chemin de Vernonnet à Bonnières (voie n° 18). De là, elle se dirige vers la Seine qu''elle franchit au pied de Port-Villez, au droit de l''oppidum du Camp de César. Sur la rive droite, la voie traverse Blaru puis sort du département des Yvelines pour s''incliner vers le sud-ouest en direction de Pacy-sur-Eure et, au-delà, d''Évreux. Le passage de l''Epte, quelque part entre Gommecourt et Limetz, les a déjà fait changer de monde : ils ont quitté la civitas des Véliocasses pour entrer dans celle des Aulerques Éburovices, le troisième peuple gaulois qui borde le confluent. Mais la destination de nos pèlerins n''est pas Évreux — ou plutôt, pas tout à fait. Elle se trouve à sept kilomètres avant la capitale politique, sur un plateau dénudé où se dresse la plus grande agglomération religieuse du nord de la Gaule : Gisacum.

Carte de situation Gisacum-Gommecourt La voie n° 17 (Gisors–Évreux) relie directement Gommecourt à Gisacum en traversant la vallée de l''Epte, frontière entre Véliocasses et Éburovices

Pourquoi consacrer un article à une ville située à 70 kilomètres de Gommecourt dans un site d''histoire locale ? Parce que Gisacum complète un triptyque que nous avons commencé à dessiner. Nous avons raconté le sanctuaire de Bennecourt, lieu sacré des Véliocasses, planté sur la butte du Moulin à Vent à quelques centaines de mètres de Gommecourt. Nous avons exploré le bourg antique de Bonnières-les-Guinets, en territoire carnute, sur la rive d''en face de la Seine. Il manquait le troisième sommet du triangle : le grand sanctuaire des Éburovices, ces voisins immédiats dont le territoire commence dès qu''on franchit l''Epte. Pour une présentation complète de ces trois peuples, de leurs origines et de leurs frontières, nous renvoyons à notre article dédié sur les trois peuples gaulois au confluent.

Mediolanum et Gisacum — une ville double

Les Aulerques Éburovices — littéralement « ceux qui vainquent par l''if », probablement en référence au bois dont ils faisaient leurs arcs — occupent la partie sud-est de l''actuel département de l''Eure. Leur territoire est modeste comparé à celui des Carnutes ou des Véliocasses, mais leur peuple est l''un des plus combatifs de la Gaule : Jules César les mentionne dans pas moins de trois coalitions militaires entre 56 et 51 avant notre ère, notamment aux côtés du chef de guerre Camulogène lors de la bataille de Lutèce en 52.

Après la conquête romaine, les Éburovices adoptent un modèle d''organisation original que les archéologues qualifient de « ville double ». Dans la vallée de l''Iton, ils fondent — ou développent — Mediolanum Aulercorum, l''actuelle Évreux, qui devient la capitale politique, administrative et économique de la civitas. C''est là que siège le conseil des décurions, là que les foulons travaillent la laine dans des ateliers attestés par l''épigraphie, là que passent les grandes voies commerciales vers Rouen, Paris, Chartres et Dreux.

Mais à sept kilomètres de là, sur le plateau de Saint-André, un tout autre projet prend forme. Sur un terrain dépourvu de toute ressource en eau naturelle — la nappe phréatique se trouve à 70 mètres de profondeur —, les Éburovices entreprennent de bâtir un immense complexe religieux. Ce choix délibéré d''un site aussi inhospitalier n''est pas anodin : il rappelle que les lieux sacrés gaulois obéissent à une logique symbolique, pas pratique. Le nom même de Mediolanum — qui pourrait signifier « centre sacré » plutôt que « plaine du milieu » — renforce l''hypothèse d''une géographie volontairement structurée autour du divin. Certains chercheurs avancent même que Gisacum aurait pu être, avant la conquête, le sanctuaire commun des trois branches du peuple aulerque — Éburovices, Cénomans et Diablintes —, un lieu de rassemblement pan-aulerque comparable aux sanctuaires fédéraux connus ailleurs en Gaule.

Pour les habitants de Gommecourt, cette dualité éburovice a une conséquence concrète. Quand ils franchissent l''Epte et empruntent la voie n° 17, ils accèdent à un territoire organisé autour de deux pôles complémentaires : Évreux pour le commerce, Gisacum pour le sacré. La frontière entre Véliocasses et Éburovices n''est pas un mur — c''est un seuil, et Gommecourt en est le gardien.

Une ville comme nulle autre : l''urbanisme hexagonal

La ville-sanctuaire de Gisacum apparaît au début du Ier siècle de notre ère sous une forme modeste : deux quartiers d''habitation s''installent autour d''un sanctuaire primitif composé de temples en bois et d''une place publique qui préfigure le futur forum. Dans le troisième quart du Ier siècle, un premier groupe de trois temples en pierre remplace les constructions en bois, et un urbanisme embryonnaire commence à se dessiner.

Puis, au début du IIe siècle, tout change. Les quartiers structurés sont intégralement rasés. À leur place, un programme architectural d''une ambition démesurée est mis en œuvre, qui va donner à Gisacum sa physionomie définitive et son caractère absolument unique dans le monde romain.

La ville adopte alors un plan hexagonal — une couronne bâtie de 5,6 kilomètres de long, bordée d''un portique continu, sous laquelle court un réseau d''aqueducs. Toutes les habitations sont alignées en façade le long de cette rue périphérique, précédées d''un portique uniforme, et toutes sont tournées vers le centre. Ce centre, lui, est un immense espace vide — des prairies, pas des champs ni des bois — au milieu duquel se dressent les monuments publics : le grand sanctuaire, les thermes, le théâtre et le forum.

Plan hexagonal de Gisacum Plan schématique de Gisacum au IIIe siècle : la couronne hexagonale d''habitations (5,6 km) entoure le centre monumental exclusivement consacré aux édifices publics et religieux

Cette séparation radicale entre l''espace sacré et l''habitat civil est sans équivalent connu. Dans une ville romaine classique — à Évreux même, à Lutèce ou à Chartres —, les monuments publics sont intégrés au tissu urbain. À Gisacum, ils en sont extraits, isolés au milieu d''un écrin de verdure comme pour signifier leur caractère transcendant. L''urbanisme tout entier est une mise en scène du sacré.

Et la démesure est au rendez-vous. Avec ses 230 hectares, Gisacum est l''une des plus vastes agglomérations de la Gaule romaine — quatre à cinq fois la superficie de Lutèce, quatre à cinq fois celle d''Évreux elle-même. Pour alimenter en eau un plateau naturellement aride, les ingénieurs romains font construire un aqueduc de plus de 25 kilomètres, captant les eaux de la vallée de l''Iton en amont de Damville. L''ouvrage, en grande partie souterrain, nécessite le creusement de puits d''accès réguliers et la construction de ponts-canaux maçonnés pour franchir les vallons. À l''entrée de la ville, un bassin de répartition subdivise les eaux en deux branches principales qui irriguent l''ensemble du site. Cette prouesse technique — amener l''eau là où il n''y en a pas, à vingt-cinq kilomètres de distance — dit tout de l''importance que les Éburovices accordent à ce lieu.

📖 SCÈNE DE VIE : Le pèlerinage de Carantus
De Gommecourt à Gisacum, par la voie n° 17, vers 180 apr. J.-C.

Carantus se lève avant l''aube. La veille, il a soigneusement vérifié les offrandes : un petit sac de cuir contenant douze sesterces — la moitié de ses économies d''un mois —, une figurine en terre cuite représentant un cavalier, et un coq roux dont les pattes sont liées par un lien de chanvre. Sa femme Atepia a préparé des galettes d''épeautre et un fromage enveloppé dans des feuilles de chou. Le voyage prendra toute la journée.

Ils sont cinq à quitter Gommecourt ce matin-là, descendant la rive gauche de l''Epte vers le sud-ouest. Le chemin empierré, large de quatre à cinq mètres, est fait de gros silex concassés rechargés régulièrement par les cantonniers de la civitas. On reconnaît un chemin romain à sa rectitude obstinée — il coupe à travers les ondulations du plateau sans se soucier de les contourner. Quelque part entre Gommecourt et Limetz, ils traversent l''Epte à gué sur un fond de pierres plates. Carantus note, comme chaque fois, le changement subtil du paysage de l''autre côté : les haies sont taillées différemment, les bornes milliaires portent d''autres noms. Ils sont en territoire éburovice.

La voie longe ensuite une grande exploitation agricole — la villa de la Bosse-Marnière, dont les bâtiments blancs à la chaux se détachent contre les blés mûrs. Au Carrouge, un carrefour animé où la voie croise le chemin de Vernonnet à Bonnières, un marchand ambulant vend des fibules en bronze et de petites amulettes d''Apollon. Carantus en achète une : elle sera son offrande au dieu de Gisacum. Puis la voie descend vers la Seine, qu''ils franchissent en bac au pied de Port-Villez, sous l''oppidum du Camp de César qui surveille le passage depuis sa hauteur boisée.

C''est en milieu d''après-midi, après la longue montée du plateau au sud de Pacy-sur-Eure, que Gisacum se révèle. D''abord, les toits de tuiles rouges de la couronne d''habitations, alignés comme les perles d''un collier géant. Puis, au-dessus, la masse blanche et ocre des temples — trois tours carrées qui semblent toucher le ciel. Le théâtre, à droite, dessine un demi-cercle sombre. Et partout, entre les monuments et les maisons, un vide immense, des prairies où paissent quelques troupeaux sacrés.

Carantus connaît le rituel. On ne va pas directement au temple. On passe d''abord aux thermes — cet immense bâtiment de 109 mètres sur 84 dont les colonnes de la palestre se découpent contre le ciel du soir. On s''y lave, on s''y frictionne d''huile, on y passe du frigidarium glacé au caldarium brûlant. Le corps purifié, on enfile une tunique propre. Alors seulement on emprunte l''allée monumentale qui mène, par le portique du théâtre, jusqu''à l''enceinte sacrée du grand sanctuaire.

Le temenos — l''espace sacré clos de murs — s''étend sur près de sept hectares. Carantus lève les yeux vers les trois cellae monumentales. Celle du centre, la plus haute, abrite la statue en bronze d''Apollon Gisacus, dieu tutélaire de la cité, une figure d''un mètre de haut coiffée d''une couronne crénelée. À sa droite, Jupiter. À sa gauche, une troisième divinité dont Carantus ne connaît pas le nom — peut-être une déesse locale dont le culte se perd dans la nuit des temps. Le coq est remis aux prêtres. Les sesterces sont déposés dans un tronc de bronze. La figurine est placée parmi des centaines d''autres, dans un alignement qui court le long du mur d''enceinte. Le soleil descend. Sept mille personnes — c''est la capacité du théâtre — vont bientôt assister à une représentation dont Carantus ne comprendra pas tout, mais dont la musique des flûtes et les masques peints resteront gravés dans sa mémoire jusqu''à son retour à Gommecourt.

Procession de pèlerins vers le grand sanctuaire de Gisacum
Reconstitution : procession de pèlerins se dirigeant vers le grand sanctuaire de Gisacum, avec les trois cellae monumentales en arrière-plan

Le sanctuaire — cœur battant de Gisacum

Le grand sanctuaire occupe la position centrale de la ville et lui donne sa raison d''être. L''enceinte sacrée — le temenos — couvre entre six et huit hectares, une superficie considérable qui témoigne de l''ambition du programme architectural. Dans son dernier état, au IIIe siècle, le sanctuaire se compose de trois temples principaux reliés par une galerie couverte. Les cellae — les chambres sacrées qui abritent les statues divines — s''élancent à plus de vingt mètres de hauteur, dominant l''ensemble de la ville et visibles depuis les routes d''accès bien avant qu''on n''atteigne la couronne hexagonale.

La triade divine de Gisacum est partiellement identifiée grâce aux découvertes archéologiques. La divinité principale est Apollon Gisacus, dont le nom est attesté par une inscription votive retrouvée au XIXe siècle. C''est un dieu gaulois — Gisacus est un théonyme celtique — assimilé à l''Apollon romain, dieu des arts, de la médecine et de la lumière. En 1840, une fouille a mis au jour dans le temple une remarquable statue en bronze d''un mètre de haut, représentant le dieu nu, coiffé d''une couronne crénelée — signe qu''il s''agit de la divinité poliade, protectrice de la cité. Cette statue, aujourd''hui conservée au musée d''Évreux, est l''un des plus beaux bronzes gallo-romains du nord de la Gaule. Le deuxième temple était vraisemblablement dédié à Jupiter, d''après un second dépôt de statuettes de bronze. Le troisième dieu reste inconnu.

Le théâtre, aligné dans le prolongement de l''axe monumental du sanctuaire, est un édifice de grande ampleur : 106 mètres de diamètre, capable d''accueillir au moins 7 000 spectateurs. Son entrée monumentale s''inscrit approximativement dans l''axe du temple, ce qui confirme que les spectacles présentés avaient un caractère religieux très marqué — processions, représentations mythologiques, cérémonies votives. Ce n''est pas un lieu de divertissement profane, mais le prolongement du rituel sacré.

Les thermes, construits au sud-ouest de la ville, sont le monument le mieux connu grâce aux fouilles menées de 1996 à 2000 par la Mission Archéologique Départementale de l''Eure. L''ensemble couvre 109 mètres sur 84 et s''articule en trois parties : une cour de service bordée de latrines, un bloc thermal à deux ailes symétriques de part et d''autre d''une chaufferie centrale, et une palestre entourée d''une galerie à colonnade. Chaque aile thermale comprenait un vestiaire (apodyterium), une salle froide (frigidarium), deux salles tièdes (tepidarium) et une salle chaude (caldarium). Mais les thermes ne sont pas qu''un lieu d''hygiène : ils constituent l''étape préliminaire obligée du pèlerinage. On se purifie le corps avant de se présenter devant les dieux. C''est un sas entre le profane et le sacré.

Enfin, un forum complète l''ensemble monumental. La présence d''un forum dans une ville qui n''est pas chef-lieu de cité est remarquable : les archéologues y voient le signe que les activités municipales et commerciales d''Évreux étaient partiellement déplacées à Gisacum lors des grandes fêtes religieuses. Gisacum n''est donc pas seulement un lieu de culte : c''est, le temps des fêtes, une véritable capitale temporaire de la civitas tout entière.

Au-delà du centre monumental, deux fana — temples de tradition gauloise, de dimensions plus modestes — ont été identifiés dans la ville, près des thermes et du forum. Et les archéologues ont localisé plusieurs fana satellites dans un rayon de quinze kilomètres autour de Gisacum, dessinant un réseau sacré qui irrigue l''ensemble du territoire éburovice. On peut se demander si le sanctuaire de Bennecourt, bien qu''il se trouve en civitas véliocasse, ne participe pas de ce réseau plus large — une question ouverte que l''archéologie n''a pas encore tranchée.

🔥 FOCUS : Apollon Gisacus — un dieu gaulois sous les traits romains

Le nom de Gisacus n''est pas latin. C''est un théonyme celtique, porté par une divinité locale dont nous ignorons presque tout — ses attributs originels, ses rites, son mythe fondateur. Ce que nous savons, c''est que les Romains l''ont identifié à leur Apollon, dieu du soleil, de la médecine, des arts et de la prophétie. Cette interpretatio romana — cette traduction d''un dieu dans le langage d''un autre — est l''un des mécanismes fondamentaux de la religion gallo-romaine. Les dieux gaulois ne disparaissent pas avec la conquête : ils changent de nom, parfois de visage, mais leurs sanctuaires restent actifs, leurs fidèles continuent de venir.

À Gisacum, le processus est spectaculaire. La statue en bronze retrouvée en 1840 montre un Apollon classique dans sa nudité et sa posture — mais coiffé d''une couronne crénelée qui n''a rien de grec ni de romain. C''est un symbole de souveraineté locale, le signe que cette divinité est le protecteur attitré de la cité, le tutela des Éburovices. Le même phénomène de syncrétisme s''observe au sanctuaire de Bennecourt, où un lieu de culte gaulois fondé à La Tène D1 se romanise progressivement sans rupture — le fanum en pierre succède à l''enclos en bois, mais la fosse cultuelle au centre reste en usage pendant cinq siècles.

Ce syncrétisme religieux a une conséquence directe pour les habitants du confluent Seine-Epte. Les dieux ne s''arrêtent pas aux frontières des civitates. Un Véliocasse de Gommecourt peut vénérer Apollon Gisacus sans trahir ses propres divinités — il y reconnaît simplement un autre visage du sacré. La religion est, dans la Gaule romaine, un langage commun qui transcende les découpages administratifs et facilite les échanges entre peuples voisins.

Vivre et échanger — Gisacum dans son réseau

Si Gisacum est d''abord un lieu de dévotion, elle est aussi un lieu de commerce et d''échange. Les grandes fêtes religieuses attirent des pèlerins de toute la civitas des Éburovices — et probablement au-delà, des territoires voisins. Sept mille places au théâtre, des thermes publics capables d''accueillir des centaines de baigneurs simultanément : l''infrastructure est dimensionnée pour un afflux massif et périodique. Autour des pèlerins gravitent marchands, artisans, aubergistes, qui font de ces rassemblements des moments d''intense activité économique.

Mediolanum Aulercorum — Évreux — complète le tableau. La capitale politique est aussi un centre de production textile reconnu : une inscription retrouvée en fouille mentionne explicitement les fullones, les foulons qui traitent la laine dans des ateliers installés au cœur de la ville. L''élevage ovin des plateaux environnants fournit la matière première, et les produits finis circulent dans tout le nord de la Gaule.

Pour les habitants du confluent, le réseau routier offre un accès direct à ces deux pôles. La voie n° 17, en traversant Gommecourt, relie le monde véliocasse au monde éburovice. Mais d''autres itinéraires existent : la voie n° 18 (Vernonnet–Bonnières) croise la n° 17 au Carrouge de Limetz, et la voie n° 16 (Dreux–Gisors par Mantes) offre une connexion nord-sud à travers tout le Vexin. Gommecourt se trouve ainsi, une fois de plus, à l''intersection de ces réseaux — un carrefour modeste par sa taille, mais stratégique par sa position.

La question de l''approvisionnement du confluent reste ouverte. Les habitants de Gommecourt sont-ils « clients » d''Évreux pour les textiles et les produits artisanaux, ou se tournent-ils plutôt vers les agglomérations véliocasses plus proches — Rouen, la Chaussée Jules César, les bourgs de la vallée de l''Oise ? La réponse est probablement : les deux, selon les produits et les saisons. La proximité de la frontière est un atout, pas un obstacle — elle multiplie les sources d''approvisionnement possibles.

L''effondrement — quand Gisacum s''éteint

Vers le milieu du IIIe siècle, quelque chose se brise. Le sanctuaire de Gisacum, encore en pleine phase d''embellissement — les archéologues ont retrouvé des machines de sciage de pierre encore en place et des fondations qui n''ont jamais porté de murs —, est brusquement abandonné. Le temenos est clôturé, les temples désacralisés, les statues retirées. Un « dépôt de fermeture » — monnaies, objets rituels — scelle symboliquement la fin du culte.

Les causes de cet effondrement sont celles qui frappent l''ensemble de l''Empire romain dans la seconde moitié du IIIe siècle : crise économique, instabilité politique, premières incursions de peuples germaniques dans le nord de la Gaule. Pour une ville ouverte comme Gisacum — sans rempart, sans garnison, entièrement organisée autour d''une fonction religieuse —, la vulnérabilité est totale. On ne défend pas un sanctuaire comme on défend une forteresse.

Autour des temples abandonnés, une enceinte fortifiée ovoïdale de 200 mètres sur 90 est néanmoins aménagée — un castellum protégé par un talus et un fossé, dans lequel on a retrouvé des monnaies et des ossements montrant une occupation active jusqu''au milieu du IVe siècle. Mais ce n''est plus une ville : c''est un refuge, un point fortifié dans un paysage qui se vide.

Au confluent Seine-Epte, les mêmes secousses se font sentir. Le trésor de Bonnières-sur-Seine — 1 431 monnaies romaines du IIIe siècle enfouies en urgence par un notable local — témoigne de la même insécurité. La Carte archéologique de la Gaule note que sur les 446 sites ruraux du département des Yvelines occupés jusqu''au IIIe siècle, 132 disparaissent à la période suivante et 19 nouveaux sont créés, soit une réduction d''un tiers du maillage de peuplement. Pour une présentation complète du contexte de ces crises et de leurs conséquences dans la région, nous renvoyons à notre article dédié sur la fin du monde romain.

Pourtant, tout ne s''éteint pas. À Gommecourt même, la Carte archéologique signale la présence de tuiles et de céramique du IIIe au Ve siècle au lieu-dit les Sablons, suggérant un petit habitat qui survit à la crise. La villa de Limetz-Villez livre une fibule du Ve siècle. Les voies ne sont pas abandonnées — la n° 17 sera encore empruntée pendant des siècles. Mais le grand pôle d''attraction religieux s''est éteint, et avec lui un monde.

Frise chronologique Gisacum Chronologie de Gisacum : fondation (Ier s.), plan hexagonal (IIe s.), apogée (milieu IIe-milieu IIIe s.), abandon et castellum (vers 250-350), redécouverte archéologique (XIXe-XXIe s.)

📖 SCÈNE DE VIE : La dernière fête
Gisacum, vers 250 apr. J.-C.

Divicatus est le dernier gardien du temple. Cela fait trois ans maintenant que les grandes fêtes d''été n''attirent plus les foules d''autrefois. Les routes ne sont plus sûres — on dit que des bandes armées ont été vues sur le plateau, que des fermes ont brûlé du côté de Condé-sur-Iton. Le conseil des décurions d''Évreux a envoyé des soldats, mais pas assez, jamais assez.

Ce matin, un officier est arrivé avec un ordre scellé. Le sanctuaire doit être fermé. Les statues de bronze — celle d''Apollon Gisacus, haute d''un mètre, et celle de Jupiter — seront transportées à Évreux où le rempart en construction offrira une protection que Gisacum ne peut plus garantir. Divicatus supervise les opérations. Les esclaves du temple emballent les statues dans de la paille et du tissu, les chargent sur des chariots. Autour du temenos, des maçons élèvent déjà un mur grossier — le début de l''enceinte du castellum qui protégera les ruines des temples.

Dans la fosse cultuelle principale, Divicatus dépose lui-même le dernier dépôt : quelques monnaies — des antoniniani à l''effigie de Gallien —, un fragment de statuette brisée, un petit vase contenant des cendres de sacrifice. C''est le rituel de clôture, celui qu''on accomplit quand un lieu sacré cesse de l''être. Les dieux ne meurent pas, se dit-il — ils déménagent. Mais les murs qu''ils laissent derrière eux ne sont plus que de la pierre.

Le lendemain, le convoi s''ébranle sur la route d''Évreux. Les thermes sont déjà vides — les machines de sciage de pierre qui devaient servir à l''embellissement du caldarium sont encore en place, abandonnées en plein travail. Le long de la rue hexagonale, des maisons sont déjà démontées, leurs pierres empilées sur des chariots à destination d''Évreux. D''ici quelques décennies, les blocs sculptés de Gisacum se retrouveront dans les fondations du rempart de Mediolanum — un rempart de 1 145 mètres de long, neuf hectares de surface, qui protégera la capitale éburovice pendant des siècles. Gisacum, elle, s''enfoncera lentement dans la terre, oubliée de tous sauf des paysans qui viendront y chercher des pierres pour construire leurs maisons.

Le rituel de fermeture du sanctuaire de Gisacum
Reconstitution : le rituel de fermeture du sanctuaire de Gisacum, vers 250 apr. J.-C. — les statues sont retirées, un dépôt votif scelle symboliquement la fin du culte

🔥 FOCUS : Le rempart d''Évreux — des pierres de Gisacum dans les murs

Quand on se promène aujourd''hui dans le centre historique d''Évreux, le rempart gallo-romain est encore largement visible — 1 145 mètres de long, formant un quadrilatère d''environ neuf hectares, classé monument historique. Ce que le visiteur ne voit pas toujours, c''est que ces murs contiennent, remployés dans la maçonnerie, des blocs sculptés, des fragments de colonnes et des éléments architecturaux venus directement de Gisacum.

Le phénomène n''est pas propre à Évreux. Partout en Gaule, la construction des remparts du Bas-Empire — à Senlis, Tours, Le Mans, Périgueux — a puisé dans les matériaux des monuments abandonnés. Mais à Évreux, la source est identifiable avec une précision rare : c''est la ville-sanctuaire voisine, distante de seulement sept kilomètres, qui a fourni l''essentiel du matériau. Gisacum est littéralement passée de ville sacrée à carrière de pierres.

Ce transfert de matière dit quelque chose de profond sur la transformation du monde romain à la fin du IIIe siècle. On démonte le sacré pour construire le défensif. Les temples qui s''élançaient à vingt-cinq mètres de haut deviennent les fondations d''un rempart. L''aqueduc de vingt-cinq kilomètres, inutile désormais, tombe en ruine. La rue hexagonale de 5,6 kilomètres se couvre de ronces. Ce qui était tourné vers le ciel est désormais tourné vers la terre.

Au confluent Seine-Epte, la même logique est à l''œuvre. Le monde se rétracte, se fortifie, se replie sur des noyaux défendables. Les grandes fermes isolées sur les plateaux sont abandonnées. Les populations se concentrent dans les vallées, près des cours d''eau, là où la défense naturelle existe. C''est le mouvement qui, des siècles plus tard, aboutira au paysage de villages que nous connaissons aujourd''hui — et au traité de Saint-Clair-sur-Epte qui fera de l''Epte, déjà frontière de civitates, la frontière entre le royaume de France et le duché de Normandie.

Et Gisors, à mi-chemin sur la voie n° 17 ? La place de cette ville dans le réseau reste paradoxale. On aurait pu s''attendre à trouver un vicus antique au confluent de l''Epte et de la Troesne, là où la voie Beauvais-Rouen franchissait la rivière à gué. La Carte archéologique de l''Eure (2019) confirme l''existence de vestiges épars — des thermes sous l''église paroissiale (hypocauste, tubuli, praefurnium), des tegulae et de la céramique sigillée sur les bords de l''Epte, des meules en poudingue — mais un diagnostic archéologique mené en 2008-2010 sur le tracé du contournement de la ville n''a mis au jour « aucune occupation avant notre ère » et très peu de matériel gallo-romain. L''agglomération secondaire pressentie sous la ville actuelle reste hypothétique. Ce n''est qu''à l''époque carolingienne (IXe-Xe siècles) qu''un véritable habitat structuré est attesté sur le site. Gisors, avant d''être la forteresse normande que l''on connaît, n''était peut-être qu''un simple point de passage sur la voie de Gommecourt à Évreux — un gué, quelques bâtiments, et un souvenir de route.

Deux siècles de redécouverte

Gisacum dort sous la terre pendant plus de quinze siècles. Le village du Vieil-Évreux s''installe sur ses ruines — et prend son nom d''une confusion : on croit longtemps que ces vestiges monumentaux sont ceux de l''ancienne Évreux, d''où « Vieil-Évreux ». Ce n''est qu''au XIXe siècle que les archéologues établiront que les deux villes ont coexisté.

Les premières fouilles sont conduites dès 1801 par François Rever, un prêtre érudit qui s''attaque aux thermes. Ses travaux sont poursuivis par Charles de Stabenrath en 1829, puis par Théodose Bonnin dans les années 1840 — c''est Bonnin qui explore l''aqueduc et met au jour les statues de bronze. Un savant local, Auguste Le Prévost, donne alors au site le nom de « Gisacum » en s''appuyant sur l''inscription votive au dieu Gisacus et sur un passage de la Vie de saint Taurin (IXe siècle) qui mentionne une villa de Gisai.

Dans la première moitié du XXe siècle, Émile Espérandieu puis Marcel Baudot continuent les explorations. L''association Archéo 27 achève la reconnaissance des thermes entre 1973 et 1978. Mais c''est la grande sécheresse de 1976 qui constitue le tournant décisif : les photographies aériennes prises durant cet été caniculaire révèlent, sous les cultures desséchées, la totalité de la couronne hexagonale et l''ampleur stupéfiante du site. En quelques clichés, Gisacum passe de curiosité locale à site archéologique majeur.

Depuis 1996, la Mission Archéologique Départementale de l''Eure conduit un programme de recherche continu. Les thermes, fouillés méthodiquement, ont été transformés en jardin archéologique ouvert au public — l''une des ailes a été réensevelie pour créer un parcours piéton qui restitue le cheminement du baigneur romain, tandis que l''autre est laissée en l''état. Un centre d''interprétation, installé dans une grange normande, présente maquettes, objets de fouille et reconstitutions. Les recherches se poursuivent sur le temple et le théâtre, et le site est loin d''avoir livré tous ses secrets : sur 230 hectares, seule une infime fraction a été fouillée.

Le site est ouvert gratuitement au public de mars à novembre, au Vieil-Évreux (Eure), à sept kilomètres d''Évreux et environ 70 kilomètres de Gommecourt. Pour les habitants du confluent Seine-Epte, c''est peut-être le plus beau voyage dans le temps qu''on puisse faire en une journée — exactement comme il y a deux mille ans.

Le miroir lointain de Gommecourt

Gisacum n''est pas Gommecourt. C''est son horizon.

Le village du confluent n''a jamais été une grande cité — ni capitale, ni sanctuaire monumental, ni carrefour routier majeur. Mais il vivait dans l''orbite de ces pôles, relié à eux par un réseau de voies, d''échanges et de croyances partagées. Avec cet article, le triptyque des sanctuaires voisins du confluent est complet. Le sanctuaire de Bennecourt, au plus près, sur la butte qui domine la confluence — un lieu sacré des Véliocasses fondé à La Tène D1 et actif pendant cinq siècles. Le bourg de Bonnières-les-Guinets, sur la rive d''en face de la Seine, en territoire carnute — un fanum, un trésor monétaire, un verrier. Et maintenant Gisacum, à une journée de marche vers le sud-ouest — la plus grande agglomération religieuse du nord de la Gaule, capitale sacrée des Éburovices.

Trois sanctuaires, trois peuples, un confluent qui les relie. Gommecourt n''a peut-être jamais eu de temple, mais il avait quelque chose que ces grandes cités n''avaient pas : la position. Ce seuil entre trois mondes — Véliocasses au nord, Carnutes au sud, Éburovices à l''ouest — qui faisait de chaque voyage un franchissement de frontière, et de chaque voyageur un passeur entre les cultures. Ce rôle de trait d''union ne cessera pas avec la chute de Rome : il se prolongera au haut Moyen Âge, quand l''Epte deviendra la frontière entre le royaume de France et le duché de Normandie, et que Gommecourt se retrouvera, une fois de plus, exactement sur la ligne.

Sources et pour aller plus loin

Sources archéologiques principales :

Barat Y., Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines 78, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 2007 — voie n° 17, sanctuaire de Bennecourt, habitat de Gommecourt, réseau d''agglomérations secondaires.

Guyard L., Lepert T., « Renaissance d''une ville sanctuaire gallo-romaine : le Vieil-Évreux », Archéologia, n° 359, septembre 1999.

Dabas M., Guyard L., Lepert T., « Gisacum revisité », Dossiers d''archéologie et sciences des origines, n° 308, novembre 2005, p. 52-61.

Guyard L., Bertaudière S., Gisacum, ville sanctuaire gallo-romaine, catalogue de l''exposition permanente du Centre d''interprétation, Département de l''Eure, 2006.

Cliquet D., Eudier P., Étienne A. et al., Le Vieil-Évreux, un vaste site gallo-romain, Conseil général de l''Eure, Évreux, 1996.

Mathière J., La Civitas des Aulerques Eburovices, Évreux, Drouhet, 1925.

Wech P., L''aqueduc du Vieil-Évreux, mémoire universitaire, Université de Paris I, 2005.

Follain É., Évreux Mediolanum Aulercorum. Guide du rempart gallo-romain, 2017.

Provost M., Archéo 27, Carte archéologique de la Gaule — L''Eure (27/2), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2019, 832 p. — Notice Gisors (n° 284).

Deshayes G., Lepeuple Br., Théolas D., « Diagnostic archéologique de la déviation de Gisors », Bilan scientifique 2009, p. 40-44 ; 2011 (2012), p. 191.

Sur le web :

Site officiel du site archéologique : gisacum-normandie.fr

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Cet article a été enrichi en mars 2026 avec les données de la Carte archéologique de la Gaule — département de l''Eure (27/2), 2019, notamment pour la notice de Gisors.