1930

Azraël de Jean Martet : quand la première croisade commence à Gommecourt

Un roman de 1930 ancre son héros entre vallée de l'Epte et vallée de la Seine

En 1930, l''écrivain Jean Martet — secrétaire de Clemenceau, familier de la vallée de la Seine et de Giverny — publie Azraël, un roman dont le héros est forgeron à Gommecourt. Une nuit de printemps, ce jeune homme quitte clandestinement le village pour rejoindre la croisade populaire de 1096. Le récit s''ouvre sur une description d''une précision stupéfiante du chemin entre Gommecourt et Clachaloze, du plateau qui domine les deux vallées, de la traversée de la Seine dans le brouillard. Pourquoi un romancier parisien a-t-il choisi ce village du Vexin comme point de départ d''une épopée médiévale ?

Quand la première croisade commence à Gommecourt

Couverture d'Azraël, édition illustrée de 1941'
Couverture de l'édition illustrée d'Azraël (Fayard, 1941), avec un bois gravé de Valentin Le Campion

On ne s'attend guère à trouver le nom de Gommecourt dans un roman. Et moins encore dans un roman consacré aux croisades, à Pierre l'Ermite, aux massacres d'Asie Mineure et aux royaumes d'Orient. Pourtant, c'est bien ici — entre la vallée de l'Epte et les falaises de la Seine, sur ce plateau que les habitants du village connaissent si bien — que commence l'une des aventures les plus singulières de la littérature française de l'entre-deux-guerres.
Azraël, publié en 1930 par Jean Martet chez Albin Michel, raconte le destin de Geoffroi, forgeron de Gommecourt, qui quitte clandestinement le village une nuit de printemps de l'an 1096 pour rejoindre les foules de la croisade populaire. Le roman le suivra de la vallée de l'Epte jusqu'en Orient, de la condition de vilain à celle de roi, des brumes de la Seine aux sables d'un royaume conquis à la pointe de l'épée. Mais ce qui frappe d'abord le lecteur local, c'est la précision presque documentaire avec laquelle Martet décrit le paysage de Gommecourt et de ses environs dans les premières pages du livre.
Comment un écrivain parisien, secrétaire de Georges Clemenceau, a-t-il pu connaître avec une telle exactitude ce territoire discret du Vexin ? Et pourquoi l'a-t-il choisi pour y ancrer une épopée médiévale ?

I — L'aube sur le chemin de Gommecourt à Clachaloze

La première phrase du roman pose le décor avec une netteté qui saisit quiconque connaît les lieux :

📖 EXTRAIT : Le départ de Geoffroi
Gommecourt – Clachaloze, une nuit de printemps 1096

« Or cette nuit-là, qui était une nuit tiède et calme de printemps, deux hommes montaient le chemin qui va de Gommecourt, dans la vallée de l'Epte, à Clachaloze, sur la Seine. Deux hommes : un moine et un vilain. »

« Ils montaient ce chemin sans mot dire, le moine d'un pas rapide, impétueux, le vilain d'un pas plus lourd et plus appuyé. »

« Le jour n'allait point tarder à venir. Les champs, sans doute, n'étaient encore qu'ombres épaisses et, ombres plus épaisses encore, les bouquets d'arbres plantés çà et là. Mais déjà les nuages tendus très bas par-dessus la vallée commençaient à pâlir ; déjà, au loin, du côté de Gasny, des chants de coqs se faisaient entendre. »

Jean Martet, Azraël (1930)

Deux hommes montent un chemin. L'un est le moine Sigebert, qui vient de son moutier (monastère) de Vernon pour accompagner son protégé jusqu'au fleuve. L'autre est Geoffroi, forgeron de Gommecourt, qui part pour Jérusalem. Le roman précise aussitôt la géographie : Gommecourt est « dans la vallée de l'Epte », Clachaloze est « sur la Seine ». Entre les deux, un chemin monte — car pour aller de l'un à l'autre, il faut d'abord gravir le plateau.

Le départ de Geoffroi et Sigebert à l'aube, montant vers le plateau Deux silhouettes dans l'aube — le moine Sigebert et le forgeron Geoffroi sur le chemin entre Gommecourt et Clachaloze

Quiconque a emprunté le chemin entre le village de Gommecourt et le hameau de Clachaloze reconnaît immédiatement ce parcours. Il faut quitter le fond de la vallée de l'Epte, remonter les pentes vers le plateau, franchir la ligne de crête — et c'est là que le paysage bascule. D'un côté, on laisse derrière soi la vallée de l'Epte et les toits du village. De l'autre, le terrain redescend vers la vallée de la Seine, vers les falaises de craie et les coteaux qui dominent le fleuve.

C'est exactement ce que décrit Martet. Quand les deux hommes atteignent le sommet de la côte, Geoffroi se retourne une dernière fois :

📖 EXTRAIT : La vue depuis le plateau
Le plateau de Gommecourt, entre deux vallées

« Il se tut. Devant lui les choses s'éclairaient, se précisaient. Il aperçut Gommecourt, qui, chaume par chaume, enclos par enclos, sortait de l'ombre. »

« — Ma forge ! dit Geoffroi. »

« Puis un instant après : »

« — Et la maison de Sibylle ! Ah ! Dieu ! »

« Perdu dans la verdure le petit clocher d'ardoises pointa. »

« Ils furent enfin au sommet de la côte et ils eurent devant eux, à présent, cette sorte de vaste cirque formé par les collines de la Tour Guibert et de Vétheuil, qui, fuyant vers la gauche et formant un large demi-cercle en forme de faucille, venaient se terminer en face, au fond de l'horizon. »

« À cent ou cent cinquante pas du pied des collines, la Seine coulait, à ras de bord, et, au delà, jusqu'aussi loin que le regard pût porter, il n'y avait plus que la forêt. Le fleuve était, ce matin-là, couvert d'une lourde nappe de brume que semblaient maintenir captive les saules et les peupliers dont les rives étaient plantées. »

Jean Martet, Azraël (1930)

La description est d'une justesse frappante. Depuis le plateau de Gommecourt, on voit bien cette grande boucle de Seine qui forme un « cirque » entre les collines. Vétheuil est nommé explicitement. Et ce que Martet appelle « la Tour Guibert » est très vraisemblablement La Roche-Guyon — le château-forteresse qui domine la vallée en face. Martet a simplement transposé le toponyme réel en nom romanesque : le seigneur de Gommecourt s'appelle Guibert « de la Tour », là où les vrais seigneurs étaient ceux de La Roche-Guyon, dont dépendait effectivement le village. Le procédé est limpide une fois qu'on le voit : « La Roche-Guyon » devient « Guibert de la Tour ».

La vue depuis le plateau de Gommecourt — le cirque de la Seine Le « vaste cirque formé par les collines de la Tour Guibert et de Vétheuil » — la boucle de la Seine vue depuis le plateau de Gommecourt, couverte de brume à l'aube

Ce point de vue depuis la crête est d'ailleurs un lieu stratégique que l'histoire a confirmé bien au-delà du roman. C'est à quelques mètres de ce promontoire, à l'endroit précis où le regard commande à la fois la vallée de l'Epte et la boucle de la Seine, que le roi d'Angleterre Henri Ier Beauclerc fit construire en 1118 la tour de Bellevue — une tour d'observation destinée à surveiller la vallée et à jouer un rôle dans le conflit franco-normand de l'époque. Martet, s'il a marché sur cette crête, a peut-être vu le renflement de terrain qui indique l'emplacement de la tour ou du moins compris, comme tous ceux qui se tiennent à cet endroit, pourquoi ce lieu avait une importance militaire : la vue y est tout simplement exceptionnelle, et le roman en témoigne avec une exactitude qui ne trompe pas.

Puis Geoffroi descend vers Clachaloze. Il traverse le hameau à l'aube, croise le bourrelier Archambaud, et gagne la berge de la Seine où le batelier Aldebert l'attend avec sa barque, caché parmi les saules et les peupliers.

📖 EXTRAIT : La traversée de la Seine dans le brouillard
Clachaloze, au bord de la Seine, à l'aube

« — Viens vite, répondit le batelier. Tu t'es fait longtemps attendre. »

« Le rideau de peupliers s'ouvrit. Aldebert parut et répéta : »

« — Viens ! Viens vite ! Heureusement il y a cette brume… »

« Geoffroi sauta dans la barque. Aldebert ne s'était point amarré et s'était contenté de s'accrocher de la main à une branche d'arbre ; il n'eut qu'à donner un coup de perche et le bateau fut pris par le courant. »

« Sur l'eau une brume épaisse flottait, que le soleil levant teintait de rose et, par place, semblait brasser comme une vapeur. Ils n'avaient point quitté la rive de la longueur de la perche que, déjà, ils ne la voyaient plus et ils continuèrent à avancer en se guidant sur le courant, sur les feuilles, les branchages que l'eau entraînait. »

Jean Martet, Azraël (1930)

C'est dans cette barque, dans ce brouillard, que Geoffroi quitte le monde de Gommecourt. Quand il touche la rive gauche, il se retourne une dernière fois vers le plateau et aperçoit la silhouette de Sigebert. Il lève la main en silence. Le moine lève la main. Puis Geoffroi se tourne vers la forêt et prend sa course vers les taillis. Le voyage vers Jérusalem a commencé.

La traversée de la Seine en barque dans le brouillard « Sur l'eau une brume épaisse flottait, que le soleil levant teintait de rose » — Geoffroi traverse la Seine en barque avec le batelier Aldebert

II — La toponymie du roman : un relevé stupéfiant

L'un des aspects les plus remarquables d'Azraël est la densité des lieux réels cités dans les premières pages du roman. Martet ne se contente pas de planter un décor vaguement vexinois : il mentionne, avec une précision de géographe, une vingtaine de localités et de lieux-dits situés dans un rayon de quelques kilomètres autour de Gommecourt.

Les lieux du village et de ses abords

Le cœur du roman, c'est le territoire immédiat de Gommecourt :

Gommecourt — le village où vit et travaille Geoffroi. C'est là qu'il a sa forge, là que vit Sibylle, sa promise malade. Le roman décrit le village « chaume par chaume, enclos par enclos », avec son « petit clocher d'ardoises ».

Clachaloze — le hameau de Gommecourt au bord de la Seine, où Geoffroi descend pour traverser le fleuve en barque. Martet décrit les maisons, les portes qui s'ouvrent à l'aube, les bruits de ferraille et de roues.

Le Mauverand — lieu-dit « sur l'Epte » où Geoffroi dit être né, et où sa mère a été tuée lors du raid des « gens d'Écos ». Le Mauverand est un heameau de la commune d'Amenucourt, voisine de Gommecourt au nord, dans la vallée de l'Epte. Martet n'a pas inventé ce nom : il désigne un lieu réel du territoire.

Roconval — mentionné comme un autre lieu pillé lors du même raid d'Écos. Roconval est un hameau d'Amenucourt également, situé entre Gasny et La Roche-Guyon, au bord de la forêt régionale. Là encore, un toponyme bien réel que seul un connaisseur du territoire pouvait citer dans un roman.

La Tour Guibert — la seigneurie dont dépend Gommecourt dans le roman. Comme on l'a vu, c'est très vraisemblablement une transposition romanesque de La Roche-Guyon.

Les villages voisins

Au-delà du village, Martet cite les communes environnantes avec une exactitude qui trahit une connaissance directe du terrain :

Écos — d'où viennent les pillards qui ravagent le Mauverand. Le roman mentionne « ces démons d'Écos [qui] avaient passé l'Epte, tuant, pillant, brûlant tout ». Écos, commune de l'Eure située de l'autre côté de l'Epte face à Amenucourt et Gommecourt, est bien un lieu qui a historiquement joué un rôle dans les conflits frontaliers de la vallée.

Gasny — cité deux fois. D'abord comme repère sonore (les coqs de Gasny qu'on entend depuis le plateau à l'aube), puis comme origine d'un personnage : « Alain de Gasny », l'amant de la femme du seigneur Guibert, qui complote pour s'emparer de la seigneurie.

Vétheuil — mentionné pour ses collines qui forment le « cirque » visible depuis le plateau. Le roman cite aussi « Baudouin de Chérance [qui] s'en vint jusqu'à Vétheuil avec ses bandes ».

Chérance — village du Vexin français situé à l'est de La Roche-Guyon, sur le plateau au-dessus de Haute-Isle. Vétheuil se trouvant au sud-est de Chérance, l'attaque de Baudouin en descendant vers la vallée de la Seine suit une logique géographique parfaitement cohérente.

Limetz — où la mère de Sibylle l'envoyait « chercher le lait » quand elle était enfant.

Bonnières — mentionnée plusieurs fois. La chasse au sanglier de Rainard file « droit sur Bonnières ». Les habitants du « Mesnil-Val » (probablement le Mesnil, hameau de Bonnières) « ont juré amitié » au sire de Gommecourt.

Vernon — d'où le moine Sigebert « venait souvent », car c'est là qu'est « son moutier » (monastère).

Les chemins et les lieux-dits de la rive gauche

Le roman mentionne aussi des itinéraires précis que le batelier Aldebert indique à Geoffroi pour sa fuite après la traversée de la Seine :

La Rouge-Voie — un chemin que Geoffroi pourrait emprunter « par Freneuse et Bonnières ».

Les Grands Chênes — un bois entre Mousseaux et Méricourt, par lequel Aldebert conseille de passer : « Droit sur Mousseaux. Méfie-toi de Bonnières. »

Mousseaux, Méricourt, Freneuse, Rolleboise, Rosny — autant de villages de la rive gauche de la Seine que Geoffroi traverse ou contourne dans sa fuite. Rolleboise est même décrit comme un village troglodyte : « tout le village était fait de trous creusés dans la falaise de craie ».

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Rolleboise - début XXe siècle, époque à laquelle Jean Martet l'a peut-être visité

Un paysage qui s'estompe

La concentration toponymique est frappante dans les premières pages : on compte près de vingt lieux réels identifiables dans un rayon de quelques kilomètres autour de Gommecourt. Puis, à mesure que Geoffroi s'éloigne — Mantes, Bréval — la géographie devient plus espacée.

Un détail savoureux mérite d'être relevé : après avoir quitté Mantes avec la troupe de croisés, Geoffroi et ses compagnons se perdent dans la campagne et, après cinq jours d'errance, se retrouvent à Chaussy, village du plateau du Vexin situé au nord de Mantes. Ils y avaient déjà campé quelques jours plus tôt. Martet utilise ce retour involontaire pour montrer l'absurdité de la marche désorganisée des croisés : « Pendant ces cinq jours, ils avaient erré, tourné dans les bois, ainsi que bêtes en cage. » C'est d'ailleurs juste après cet épisode humiliant que Geoffroi prend la parole et se fait élire capitaine de la troupe.

Plus loin encore, quand le héros entre dans le grand mouvement de la croisade populaire, les noms de lieux deviennent ceux des chroniques médiévales : Nevers, Nancy, le Rhin, le Danube, Constantinople, Semlin, Civitot...

Cette progression est révélatrice. Martet connaît intimement le paysage autour de Gommecourt — il le décrit comme quelqu'un qui l'a parcouru. Plus loin, il s'appuie sur des sources écrites. Le début du roman est un témoignage de terrain ; la suite est un travail de bibliothèque.

Carte de l'itinéraire de Geoffroi dans le roman Azraël L'itinéraire de Geoffroi dans la région : en trait plein, sa fuite solitaire de Gommecourt à Mantes ; en pointillés, l'errance des croisés qui les ramène involontairement à Chaussy

III — Le monde féodal du Vexin dans le roman

Azraël ne se contente pas de décrire un paysage. Il met en scène un monde social : celui de la féodalité dans la vallée de l'Epte à la fin du XIe siècle. Et là encore, les échos avec la réalité historique locale sont troublants.

Le forgeron et le seigneur

Geoffroi n'est pas un simple paysan. Il est forgeron — un métier qui lui confère un statut particulier dans la communauté villageoise. Sa forge est un lieu central, « autour de laquelle s'assemblaient tous les hommes du pays, le soir ». Le forgeron est un artisan indispensable : il ferre les chevaux, répare les outils agricoles, fabrique les fers de charrue. Dans un village du XIe siècle, perdre son forgeron est bien plus grave que perdre un laboureur — c'est perdre l'homme qui fait fonctionner tous les autres. Ce n'est pas un hasard si le roman insiste sur ce point : « en fait d'épée je n'ai manié que le marteau », dit Geoffroi, et Guibert le reconnaîtra plus tard : « Tu es un étrange vilain ! »

Geoffroi à sa forge de Gommecourt

Geoffroi à sa forge de Gommecourt — la forge est le cœur social du village, « autour de laquelle s'assemblaient tous les hommes du pays, le soir »


Malgré ce statut d'artisan spécialisé, Geoffroi reste un « vilain » — un homme libre mais dépendant de la seigneurie. Il ne peut pas quitter la terre sans l'autorisation du seigneur. Son départ clandestin est un acte grave, et il le sait : « Nos seigneurs ne se soucient point de voir leurs villages se dépeupler. Ils pourraient bien me tuer pour faire perdre aux autres le goût de partir. »

La guerre des voisins : micro-seigneuries en conflit

Le roman met en scène un phénomène très caractéristique du Vexin médiéval : la guerre permanente entre petites seigneuries voisines. Dans un territoire morcelé en dizaines de fiefs minuscules, chaque seigneur essaie de grignoter les terres de son voisin. Les alliances se font et se défont, les raids de pillage sont fréquents, et les paysans en font les frais.

Martet illustre cela avec une grande justesse à travers plusieurs épisodes :

Les « démons d'Écos » passent l'Epte pour piller le Mauverand et Roconval. Écos, situé sur la rive normande de la rivière, appartient à un autre seigneur. Le raid n'est pas une invasion étrangère — c'est une razzia de voisinage, typique de ces affrontements entre seigneuries frontalières de l'Epte. La vallée de l'Epte, frontière entre la Normandie et le royaume de France depuis le traité de Saint-Clair-sur-Epte en 911, a effectivement été le théâtre de tels conflits pendant des siècles. La tour de Bellevue, fortification de siège construite sur le plateau de Gommecourt en 1118, témoigne de la réalité de ces affrontements.

Le raid des gens d'Écos traversant l'Epte à l'aube Les « démons d'Écos » passent l'Epte à l'aube pour piller les hameaux de la rive française — une réalité de la vie frontalière dans la vallée

Baudouin de Chérance « s'en vint jusqu'à Vétheuil avec ses bandes » — un raid depuis le plateau (Chérence, à l'est de La Roche-Guyon) vers la vallée (Vétheuil, au sud-est). Là, il ne s'agit même plus d'un conflit entre les deux rives de l'Epte, mais d'un affrontement entre seigneuries du même côté, dans le Vexin français. Guibert doit venir à la rescousse pour « châtier ce Baudouin ».

Le plus révélateur est le complot d'Alain de Gasny avec Rainard et Letgarde, la femme de Guibert, pour assassiner le vieux seigneur et s'emparer de la seigneurie. C'est le schéma classique de l'intrigue féodale : un seigneur voisin (Gasny est à quelques kilomètres de Gommecourt) qui s'associe avec l'héritier impatient pour renverser le maître en place. Le roman raconte que Rainard et sa mère Letgarde ont tenté de poignarder Guibert dans son sommeil — Letgarde s'est suicidée quand le complot a été découvert, et Rainard s'est enfui.

Ces intrigues ne sont pas des inventions fantaisistes. Les chroniques médiévales du Vexin, telles que les rapportent les Mémoires de la Société historique de Pontoise, regorgent de trahisons, d'assassinats et de luttes de succession similaires entre petites seigneuries voisines. Martet a manifestement lu ces sources — ou du moins les connaissait suffisamment pour en saisir la logique.

La Roche-Guyon transposée

Le plus frappant est la manière dont Martet transforme la réalité seigneuriale locale en fiction romanesque. Les seigneurs de La Roche-Guyon ont effectivement dominé Gommecourt pendant des siècles — les marais du village étaient leur propriété, les habitants leur devaient corvées et redevances. En faisant de « Guibert de la Tour » le seigneur de Gommecourt, Martet transpose cette réalité en l'habillant d'un nom romanesque qui conserve l'écho du lieu réel.

📖 EXTRAIT : La chasse au sanglier de Rainard
La forêt rive gauche de la Seine, un matin

« Et soudain, les cavaliers apparurent. Ils étaient trois. Geoffroi reconnut Rainard, le fils de Guibert de la Tour. C'était un bel homme plein de feu, les cheveux au vent ; il montait un grand cheval noir, tenait sous le bras droit son épieu, la pointe en avant, et, se retournant vers les deux valets qui le suivaient, il leur montrait la fuite des fauves : »

« — Ah ! maudits ! criait-il. Je vous fouetterai et vous apprendrai ce qu'est le galop ! Laisserez-vous ces bêtes s'échapper ? Vous m'avez fait manquer ma chasse ! »

« Geoffroi reconnut aussi les deux valets : l'un était un gros homme, à l'énorme face blafarde, bouffie de graisse, huileuse, qui semblait suer la crapule. Il avait nom Enguerran et on l'avait surnommé le Mauvais ; c'est lui qui pourvoyait de filles le lit de son maître et il ne leur demandait point si l'affaire était à leur gré. L'autre était Orderic, le frère de lait de Rainard, un petit homme aux yeux apeurés, clignotants. »

Jean Martet, Azraël (1930)

Cette scène se déroule dans la forêt de la rive gauche de la Seine, là où Geoffroi vient de traverser le fleuve en barque. Le monde seigneurial y apparaît dans toute sa brutalité quotidienne : Rainard chasse pendant que ses paysans se font massacrer de l'autre côté de l'Epte. Les deux valets — Enguerran le Mauvais et le craintif Orderic — complètent le portrait d'une petite cour seigneuriale locale, violente et corrompue.

La chasse au sanglier de Rainard dans la forêt rive gauche Rainard, « bel homme plein de feu », lance ses valets à la poursuite du gibier dans la forêt rive gauche — pendant que les gens d'Écos pillent ses terres

IV — De Gommecourt à Jérusalem : le parcours de Geoffroi

Après sa fuite clandestine et sa traversée de la Seine, Geoffroi s'enfonce dans la forêt rive gauche, échappe à la chasse de Rainard, tue un chien de meute à mains nues, puis passe par Rolleboise — qu'il décrit comme un village de troglodytes creusé dans la falaise de craie — et Rosny, où un curé ami de Sigebert le soigne et le nourrit. À Mantes, il rejoint la première bande de pèlerins venue de Bréval.

Le roman suit alors Geoffroi dans l'immense mouvement de la croisade populaire. Il devient capitaine de sa troupe, traverse la France en direction de Nevers, puis de Nancy et du Rhin. À chaque étape, Martet décrit les foules misérables qui grossissent, les pillages, les batailles entre croisés affamés et villes qui leur ferment leurs portes. Geoffroi finit par rencontrer Pierre l'Ermite, le prédicateur charismatique qui mène toute cette multitude vers l'Orient.

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Pierre L'Hermite - Roman du Cygne - Wikipédia
Massacre de la croisade populaire par les Hongrois
Massacre de la croisade populaire par les Hongrois. Miniature de Jean Colombe - Wikipédia


La suite du roman emporte le héros à travers l'Europe et jusqu'en Asie Mineure, dans un crescendo de violence et de désillusion : le sac de Semlin (en Hongrie, où chrétiens massacrent des chrétiens), la traversée du Danube, Constantinople, la débâcle de Civitot où la croisade populaire est anéantie par les armées turques. Geoffroi est capturé, réduit en esclavage, contraint de tourner une meule pendant des mois dans une cave obscure.
Libéré lors d'une bataille, il retrouve Guibert de la Tour — son seigneur de Gommecourt, parti lui aussi en croisade avec l'armée des barons. C'est là que se produit la révélation centrale du roman : Guibert confesse à Geoffroi, mourant sur le champ de bataille, qu'il est en réalité son père — le fils illégitime d'une liaison avec une femme du Mauverand. Avant de mourir, le vieux seigneur adoube Geoffroi chevalier, lui transmet son épée et ses éperons d'or.
Seul survivant du massacre, Geoffroi erre dans le désert, rejoint d'autres croisés égarés, et finit par prendre à lui seul — dans un exploit qui tient du prodige — la ville fortifiée d'Allahad, dont il devient roi. C'est là qu'il rencontre Aïcha, fille de l'ancien roi, qui lui donne le surnom d'Azraël — l'Ange de la Mort dans la tradition islamique — pour avoir massacré tous ses ennemis sous ses yeux. Le roman s'achève sur un dialogue théologique d'une densité étonnante entre Geoffroi et Aïcha, sur l'amour et la foi, sur le Christ et le Prophète, avant que le moine Sigebert — venu de Gommecourt jusqu'en Orient — ne ramène Geoffroi à la raison et à Dieu.

🔎 FOCUS : La croisade populaire de 1096 — la croisade des pauvres

Le parcours de Geoffroi dans Azraël n'est pas une pure invention romanesque. Il correspond dans ses grandes lignes à un événement historique bien documenté : la croisade populaire de 1096, parfois appelée « croisade des pauvres » ou « croisade de Pierre l'Ermite ».

En novembre 1095, le pape Urbain II lance à Clermont un appel solennel à la chrétienté pour aller délivrer Jérusalem, tombée aux mains des Turcs seldjoukides. L'appel est relayé dans toute l'Europe par des prédicateurs itinérants, dont le plus célèbre est un moine nommé Pierre l'Ermite (ou Pierre d'Amiens).

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Urbain II préside le concile de Clermont - BNF


L'effet dépasse toutes les attentes. Avant même que les armées féodales des grands barons ne se mettent en route, des milliers de paysans, artisans et petites gens prennent le chemin de l'Orient. La plupart n'ont aucune expérience militaire, pas d'armes ni d'armures, parfois même pas de provisions. Ils partent par familles entières, avec femmes, enfants et vieillards. Les chroniqueurs de l'époque, comme Albert d'Aix et Guibert de Nogent, décrivent des foules immenses, désorganisées, qui traversent l'Europe en pillant sur leur passage.

Martet a manifestement lu ces chroniques. Son roman en reproduit fidèlement les grandes étapes : le rassemblement à Nevers, les massacres en Hongrie (le sac de Semlin est un épisode historiquement attesté, au cours duquel les croisés populaires s'emparèrent effectivement de la ville de Zemun en juin 1096), la traversée du Danube et de la Save, l'arrivée à Constantinople où le basileus Alexis Ier Comnène se hâte de faire passer cette horde incontrôlable sur la rive asiatique, et enfin la catastrophe de Civitot (octobre 1096), où l'armée turque du sultan Kilij Arslan anéantit la croisade populaire. La plupart des croisés furent tués ; quelques-uns furent réduits en esclavage.

Le sac de Semlin (Zemun), juin 1096

Le sac de Semlin (Zemun), juin 1096

Le sac de Semlin (Zemun), juin 1096, vue des remparts

Le sac de Semlin (Zemun), juin 1096 - Vue des remparts

Le sac de Semlin (Zemun), juin 1096 — des milliers de croisés populaires, paysans mal armés, s'emparent d'une ville chrétienne de Hongrie. Chrétiens contre chrétiens : le premier massacre de la croisade des pauvres


Le personnage de Geoffroi, forgeron de Gommecourt devenu capitaine puis esclave puis chevalier, condense en un seul destin la trajectoire de ces milliers d'hommes ordinaires qui partirent à l'appel de Pierre l'Ermite et dont la plupart ne revinrent jamais.

Ce que Martet ajoute à l'histoire, c'est l'ancrage local. Les chroniques médiévales ne disent rien de l'origine géographique précise des croisés populaires du Vexin. Mais il est historiquement vraisemblable que des hommes de la vallée de l'Epte aient rejoint le mouvement : la prédication de Pierre l'Ermite a traversé tout le nord de la France, et le Vexin se trouvait sur l'une des routes possibles.

V — Jean Martet, Clemenceau et le Vexin

Reste la question centrale : comment Jean Martet a-t-il connu Gommecourt ?

L'écrivain

Jean Martet'
Jean Martet

Jean Martet naît à Angers le 31 décembre 1886. Après des études de lettres à Paris, il entre dans l'administration, puis devient en juillet 1915 le secrétaire particulier de Georges Clemenceau. Il restera l'ami et le confident du « Tigre » jusqu'à la mort de celui-ci en novembre 1929.
Parallèlement à ce rôle politique, Martet mène une carrière d'écrivain prolifique chez Albin Michel. Il publie des romans d'aventure (Marion des Neiges, 1928 ; Gubbiah, 1929), des récits de voyage (Les Bâtisseurs de royaumes, 1934), des ouvrages sur Clemenceau (Le Silence de M. Clemenceau, 1929 ; M. Clemenceau peint par lui-même, 1929) et des romans historiques. Sa nécrologie le décrit comme « curieux du passé depuis les survivances gallo-romaines et l'époque des croisades ».

Azraël paraît en 1930, un an après la mort de Clemenceau. Son auteur meurt dix ans plus tard, le 13 février 1940, à Paris. Il avait cinquante-trois ans.

Pourquoi Gommecourt ?

La question a de quoi intriguer. Martet est angevin de naissance, parisien d'adoption. Ses romans se situent en Provence (Vaison-la-Romaine), en Amérique, en Afrique. Rien ne le rattache a priori au Vexin. Et pourtant, les premières pages d'Azraël décrivent le territoire de Gommecourt avec une précision qui suppose une connaissance directe des lieux — jusqu'aux micro-toponymes comme le Mauverand (lieu-dit d'Amenucourt) et Roconval (lieu-dit attesté sur les cartes IGN entre Gasny et La Roche-Guyon).

L'explication la plus probable tient en trois noms : Clemenceau, Monet et Giverny.

🔎 FOCUS : Clemenceau, Monet et la vallée de l'Epte — comment Martet a découvert Gommecourt

Clémenceau et Monet'
Georges Clemenceau et Claude Monet dans le jardin de Giverny - Wikipédia

Georges Clemenceau et Claude Monet se sont liés d'amitié dès 1889. Pendant trente-sept ans, jusqu'à la mort du peintre en décembre 1926, les deux hommes entretiennent une relation d'une intensité exceptionnelle, documentée par une abondante correspondance. Clemenceau rend visite à Monet à Giverny à de très nombreuses reprises. C'est lui qui est au chevet du peintre quand celui-ci s'éteint, et la légende veut qu'il ait arraché le drap noir du cercueil en déclarant : « Pas de noir pour Monet ! »
Or Giverny se trouve à quelques kilomètres à peine de Gommecourt, de l'autre côté de la Seine. Le jardin d'eau de Monet est alimenté par un bras de l'Epte — cette même rivière qui borde Gommecourt. Monet a peint les peupliers de Limetz (commune voisine de Gommecourt) en 1891, l'une de ses séries les plus célèbres. Il a vécu à Vétheuil de 1878 à 1881 — ce même Vétheuil que le roman cite pour ses collines visibles depuis le plateau de Gommecourt. Il a séjourné à Bonnières-sur-Seine. Un de ses tableaux représentant un moulin sur l'Epte pourrait même être le moulin Malgrain de Gommecourt.

Moulin sur l'Epte
Moulin sur l'Epte : le moulin Malgrain ?

Jean Martet, en tant que secrétaire de Clemenceau de 1915 à 1929, a très vraisemblablement accompagné son patron lors de certaines de ses visites à Giverny. Le pont de Vernon porte d'ailleurs le nom de « pont Clemenceau ». Depuis Giverny, la vallée de l'Epte remonte vers Gasny, puis vers Gommecourt — une promenade à pied ou à vélo tout à fait faisable en une après-midi.
L'hypothèse est donc la suivante : Martet, lors de séjours dans la région de Giverny-Vernon liés à l'amitié Clemenceau-Monet, a parcouru la vallée de l'Epte et découvert le paysage de Gommecourt. Le village entre deux vallées, la crête d'où l'on voit à la fois l'Epte et la Seine, le hameau de Clachaloze au pied des falaises — tout cela l'a frappé. Quand il a cherché un point de départ pour son roman sur les croisades, ce paysage s'est imposé : un lieu de frontière, un lieu de passage entre deux mondes, parfait pour le départ d'un homme qui quitte tout.

Aucune preuve documentaire directe ne permet de confirmer cette hypothèse avec certitude. Mais la précision des descriptions — incluant des lieux-dits qu'on ne trouve que sur les cartes locales — rend très difficile l'idée que Martet aurait écrit ces pages sans connaître personnellement le terrain.

Carte de randonnée cycliste de 1938 montrant Gommecourt et ses environs Carte de randonnée cycliste de 1938 — on y voit le territoire tel que Martet a pu le parcourir : Vernon, Giverny, la vallée de l'Epte, Gommecourt, Clachaloze, Bonnières, et la grande boucle de la Seine vers La Roche-Guyon

VI — L'édition illustrée de 1941 et les bois gravés de Valentin Le Campion

Azraël a connu deux éditions distinctes.

La première, publiée chez Albin Michel en 1930, est un roman de 316 pages en format in-12. C'est l'édition originale, le texte complet tel que Martet l'a écrit.

La seconde est une édition illustrée, publiée à titre posthume en 1941 dans la collection « Le Livre de Demain » chez Arthème Fayard. Martet étant mort en février 1940, il n'a jamais vu cette édition. Le texte y est condensé en 128 pages, accompagné de 26 bois gravés originaux de Valentin Le Campion.

Le Campion (1903-1952) est un graveur d'origine russe — né Valentin Nikolaïevitch Bitt à Moscou, formé aux Vkhoutemas auprès de Favorsky, il a fui le régime soviétique en 1927 et s'est installé à Paris où il a pris le nom de sa grand-mère française. Ses gravures pour Azraël sont de puissantes compositions en noir et blanc, dans un style expressionniste qui convient parfaitement à la violence du récit : on y voit les croisés en marche, les batailles, les scènes de pillage, l'adoubement de Geoffroi, la rencontre avec Aïcha. La dédicace du roman à Pierre Benoît — l'auteur de La Châtelaine du Liban — est ornée d'une gravure représentant une forteresse croisée, et le frontispice montre un guerrier à l'épée levée, figure d'Azraël, l'Ange de la Mort.

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Le frontispice d'Azraël par Valentin Le Campion — le guerrier à l'épée levée, figure de l'Ange de la Mort

La collection « Le Livre de Demain », créée par Fayard en 1923, avait pour ambition de rendre la littérature accessible au plus grand nombre en republiant des romans à succès dans des éditions bon marché mais illustrées de gravures originales. Elle a compté 236 titres entre 1923 et 1947, illustrés par plus de cinquante artistes. Le prix de vente de l'édition d'Azraël était de six francs soixante-quinze — le prix d'un livre véritablement populaire.

Galerie : les bois gravés de Valentin Le Campion

Le frontispice — Azraël, l'Ange de la Mort, l'épée levée
Le frontispice — Azraël, l'Ange de la Mort, l'épée levée
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Geoffroy retrouve sa mère mourante après l'attaque des gens d'Escos, au Maurevand
Geoffroy retrouve sa mère mourante après l'attaque des gens d'Escos, au Maurevand
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Le moine et Geoffroy — ouverture de la Première Partie
Le moine et Geoffroy — ouverture de la Première Partie
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La marche des gueux
La marche des gueux
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La bataille — les croisés au combat
La bataille — les croisés au combat
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Le massacre de Civitot
Le massacre de Civitot
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L'esclavage
L'esclavage
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La libération des esclaves
La libération des esclaves
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Combat contre les mulsulmans
Combat contre les mulsulmans
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L'adoubement de Groffroy sur le champ de bataille, par son père Guibert
L'adoubement de Groffroy sur le champ de bataille, par son père Guibert
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La rencontre avec Aïcha — le dialogue entre deux mondes
La rencontre avec Aïcha — le dialogue entre deux mondes
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La forteresse croisée — gravure ornant la dédicace à Pierre Benoît
La forteresse croisée — gravure ornant la dédicace à Pierre Benoît
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La collection « Le Livre de Demain », créée par Fayard en 1923, avait pour ambition de rendre la littérature accessible au plus grand nombre en republiant des romans à succès dans des éditions bon marché mais illustrées de gravures originales. Elle a compté 236 titres entre 1923 et 1947, illustrés par plus de cinquante artistes. Le prix de vente de l'édition d'Azraël était de six francs soixante-quinze — le prix d'un livre véritablement populaire.

VII — Un roman oublié, un village immortalisé

Aujourd'hui, Azraël est un roman largement tombé dans l'oubli. On en trouve des exemplaires d'occasion dans les librairies spécialisées, mais il n'a pas été réédité depuis des décennies et ne figure dans aucune anthologie courante du roman historique français.

Pourtant, il possède une singularité qui le rend précieux pour l'histoire locale : il est probablement le seul roman français dans lequel Gommecourt et Clachaloze jouent un rôle central. Non pas comme un décor vague ou une mention en passant, mais comme le point de départ d'une épopée, avec une description topographique d'une précision quasi documentaire.

Le fil rouge du site — Gommecourt comme carrefour, comme lieu de passage entre deux mondes — trouve dans Azraël une illustration littéraire saisissante. C'est bien parce que le village se trouve à la frontière entre deux vallées, entre deux paysages, entre la Normandie et la France, que Martet l'a choisi. Son Geoffroi quitte un monde (la vallée de l'Epte, la condition de vilain, la seigneurie de la Tour Guibert) pour entrer dans un autre (les routes de la croisade, l'Orient, la royauté). Et le passage se fait exactement là où il s'est toujours fait : sur la crête du plateau, entre les deux versants, dans ce brouillard de la Seine qui, depuis des millénaires, signale la frontière entre deux territoires.

Ainsi, dans un roman de 1930, la première croisade ne commence ni à Paris, ni à Clermont, ni dans un château célèbre. Elle commence dans un chemin brumeux entre Gommecourt et Clachaloze, sur les épaules d'un forgeron qui regarde une dernière fois le clocher d'ardoises de son village avant de disparaître dans l'aube.

Sources

Le roman

  • MARTET Jean, Azraël, Paris, Albin Michel, 1930, 316 p. (édition originale)
  • MARTET Jean, Azraël, Paris, Arthème Fayard, coll. « Le Livre de Demain », 1941, 128 p., 26 bois originaux de Valentin Le Campion (édition illustrée posthume)

Sur Jean Martet

Sur Valentin Le Campion

  • « Valentin Le Campion », notice biographique, Wikipédia
  • GALLAND Jean-Michel, « Les gravures sur bois des collections Fayard (Le Livre de demain) et Ferenczi (Le Livre moderne illustré) », Nouvelles de l'estampe, n° 254, 2016, p. 38-56

Sur le contexte historique

  • FLORI Jean, Pierre l'Ermite et la première croisade, Paris, Fayard, 1999
  • ALBERT D'AIX, Historia Hierosolymitana (chronique de la première croisade, XIIe siècle)
  • GUIBERT DE NOGENT, Dei Gesta per Francos (chronique de la première croisade, XIIe siècle)

Sur le lien Clemenceau-Monet-Giverny

  • Correspondance Monet-Clemenceau, Musée de l'Orangerie / Réunion des musées nationaux
  • Fondation Claude Monet, Giverny