Un instituteur de la République prend la plume
En cette fin de septembre 1899, dans la salle de classe de Gommecourt, un homme pose sa plume sur le dernier feuillet d'un épais cahier manuscrit. M. Ferrant est instituteur communal depuis 1880 — dix-neuf ans qu'il enseigne ici, qu'il tient les registres cadastraux en tant que secrétaire de mairie, qu'il connaît chaque famille, chaque parcelle, chaque querelle de bornage. Le maire, M. Bonnevoye, contresignera le document. Destination : le ministère de l'Instruction publique, qui a demandé à des milliers d'instituteurs de France de rédiger la monographie de leur commune pour l'Exposition universelle de 1900.
Le résultat est un document de vingt-quatre pages serrées qui constitue aujourd'hui l'une des sources les plus précieuses sur la vie quotidienne à Gommecourt et Clachaloze à la fin du XIXe siècle. Ferrant y décrit tout : la géographie des coteaux et des vallons, l'état des cultures et des propriétés, les industries sur l'Epte, la démographie en chute libre, l'histoire communale depuis la Révolution. Son regard n'est pas neutre — c'est celui d'un républicain convaincu, fier des acquis de 1789, inquiet du dépeuplement de son village, attaché à la modernisation de l'instruction. Mais c'est justement cette subjectivité assumée qui rend le texte vivant : on y entend la voix d'un homme qui aime son village et le voit se vider.
La transcription intégrale de la monographie est disponible sur ce site. L'article qui suit en propose une lecture croisée, en replaçant les observations de l'instituteur dans leur contexte régional et en les mettant en regard des autres sources disponibles sur Gommecourt.
Car en 1899, ce village d'à peine 440 habitants reste fidèle à sa nature profonde : un carrefour. Pris entre la Seine et l'Epte, entre le département de Seine-et-Oise et celui de l'Eure, entre le plateau céréalier du Vexin et les coteaux autrefois couverts de vignes, Gommecourt est toujours au croisement de deux mondes. Mais ce qui change à la fin du siècle, c'est la nature de ces mondes : d'un côté le rural qui se vide, de l'autre l'industrie qui s'installe. Entre passé viticole et avenir incertain, entre enracinement et départ, la monographie de Ferrant fixe par écrit un moment de bascule.
L'instituteur Ferrant achève sa monographie dans la salle de classe de Gommecourt, septembre 1899. Reconstitution.
Un territoire de pentes et de vallons
Le paysage tel que Ferrant le dessine
La monographie s'ouvre sur un plan manuscrit de la commune à l'échelle 1/15 000, dessiné à la main par l'instituteur lui-même. On y reconnaît immédiatement la géographie qui structure Gommecourt depuis des millénaires : au nord-ouest, les méandres de l'Epte et ses marais ; au sud-est, la Seine large et puissante ; entre les deux, une chaîne de collines parallèle aux deux cours d'eau, que Ferrant décrit avec la précision d'un géomètre.
Plan général de la commune de Gommecourt, dessiné par l'instituteur M. Ferrant pour la monographie de 1899. On distingue l'Epte au nord avec ses méandres, Gommecourt au centre, Clachaloze au sud-est en contrebas, et la Seine en bas à droite. Échelle : 1/15 000.
Le territoire communal couvre 567 hectares, dont 525 environ en terres cultivées, vignes, bois, prés et marais. Ferrant insiste d'emblée sur la dissymétrie fondamentale du relief : côté Epte, la pente est douce, les sols siliceux se prêtent aux céréales, à l'orge et au seigle ; côté Seine, les versants plongent brusquement vers le fleuve, et c'est sur ces coteaux abrupts, orientés au sud-est — ce que les habitants appellent la « côte droite » — que la vigne donnait ses meilleurs résultats. Mais attention : en 1899, Ferrant décrit un paysage déjà transformé par la disparition du vignoble. Avant le phylloxéra, la vigne ne se cantonnait pas aux coteaux — elle couvrait l'essentiel du territoire communal, plateau compris, faisant de Gommecourt un village de vignerons face aux communautés céréalières d'outre-Epte. Cette dissymétrie du relief, que les temps géologiques ont façonnée sur des millions d'années, conditionne en 1899 la répartition des cultures de remplacement — mais elle ne doit pas masquer l'ampleur de ce qui a disparu.
Entre les deux versants principaux, une série de vallons profonds — Val de la Dame, Val d'Ahu, Val Étourdi, Val Rault, Val Marie, Val sur la Ville, Brinval — découpent le territoire en lanières. Ces micro-vallées, que Ferrant énumère avec soin, sont autant de petits mondes : chaque vallon a son exposition, son sol, ses cultures propres. Le point culminant de la commune, le lieu-dit « La Belle Vue », atteint 123 mètres au-dessus du niveau de la mer, à seulement 650 mètres à vol d'oiseau de la Seine qui coule à 18 mètres d'altitude, tandis que l'Epte, à 2 000 mètres de l'autre côté, se trouve à 23 mètres. Cent mètres de dénivelé sur un territoire étroit : le paysage de Gommecourt n'est pas celui d'une plaine monotone, mais celui d'un relief tourmenté où chaque parcelle compte.
Gommecourt et Clachaloze : deux villages, deux mondes
Ferrant consacre une attention particulière à la dualité entre le bourg principal et son hameau. Gommecourt est posé sur le plateau, tourné vers l'Epte, relié aux communes voisines par le chemin de grande communication n° 200 et par d'excellents chemins vicinaux. Clachaloze, en contrebas, occupe un vallon aux pentes très escarpées, tourné vers la Seine. Le hameau n'est pas à proprement parler isolé : il dispose d'un accès naturel le long de la rive, vers Bennecourt d'un côté et La Roche-Guyon de l'autre, et la Seine elle-même le relie à Freneuse et Bonnières sur l'autre berge. Mais c'est avec Gommecourt — son propre chef-lieu, à moins de deux kilomètres à vol d'oiseau — que la communication est longtemps restée difficile.

Jusqu'en 1892, le chemin vicinal qui reliait les deux habitats était si raide que les charrettes chargées ne pouvaient l'emprunter. Pour transporter les récoltes et les engrais entre Gommecourt et Clachaloze, il fallait faire un détour par La Roche-Guyon — descendre jusqu'à la Seine, longer la rive, puis remonter. Un trajet d'une bonne heure pour franchir un coteau que l'on voit depuis sa fenêtre.
En 1892-1893, une rectification du chemin vicinal n° 3 transforme la situation. Ferrant décrit le nouveau tracé avec une fierté perceptible : une route taillée en lacets dans la roche, plongeant au fond des vallons puis s'élevant au-dessus du rocher par des rampes hardies. Pour la première fois, les transports entre Gommecourt et Clachaloze se font facilement. C'est une petite révolution locale, à peine visible sur une carte de France, mais qui change la vie quotidienne de centaines de personnes.
Pour le reste du monde extérieur, Gommecourt est desservi par la halte de Sainte-Geneviève-lès-Gasny, à un kilomètre seulement — voyageurs seulement —, sur la ligne de Vernon à Gisors. La gare de Gasny est à deux kilomètres, sur la même ligne. La gare de Bonnières-sur-Seine, sur la grande ligne de Paris au Havre, est à sept kilomètres. Ce n'est pas loin, mais c'est assez pour que le chemin de fer aspire les jeunes hors du village plutôt que d'y amener du monde.
Le nouveau chemin vicinal n°3 entre Gommecourt et Clachaloze, percé en 1892-1893 à travers les coteaux calcaires. Reconstitution.
Auguste siffle entre ses dents en guidant la jument dans le premier lacet. Le chargement de pommes de terre, entassé sur la charrette à ridelles, penche à peine dans le virage. C'est la première fois qu'il descend vers Clachaloze par le nouveau chemin, et il n'en revient pas : la pente est régulière, les rampes larges, le sol empierré tient bon sous les roues. L'année dernière encore, il aurait dû passer par La Roche-Guyon pour livrer les mêmes sacs chez Bracq, le maçon — un détour d'une bonne heure par la route du bord de Seine.
Le chemin s'engage vers le Val sur la Ville, longe le bord du Val Étourdi, puis descend en lacets serrés vers les Malmouches. À chaque virage, le paysage bascule un peu plus : Auguste aperçoit les toits de Clachaloze en contrebas, serrés dans leur vallon, et plus loin la Seine qui miroite entre les peupliers de la rive de Bennecourt. L'air du matin porte l'odeur humide des marais de l'Epte, restée quelque part derrière lui sur le plateau. Ici, côté Seine, tout change : l'exposition, la lumière, la végétation. On dirait un autre pays, et pourtant c'est la même commune.
Un ouvrier de la carrière, le visage blanchi par la poussière de silex, le salue d'un signe de tête en remontant vers le village. Les carrières de cailloux alimentent l'entretien des routes de tout le canton — c'est l'un des rares commerces qui font encore vivre le hameau. Auguste pense au père de Bracq, qui avait racheté les ruines de la vieille chapelle de Clachaloze en 1845 pour bâtir sa maison dessus. On voit encore dans la cour quelques pierres et un chapiteau provenant de l'ancienne chapelle. La colonne du puits communal aussi, dit-on.
La jument négocie le dernier virage et débouche sur la petite place de Clachaloze. Bracq sort de son atelier, essuie ses mains sur son tablier. « Alors, le nouveau chemin ? » demande-t-il. Auguste hoche la tête en souriant. « On dirait qu'on a rapproché les deux villages de vingt minutes. » Bracq rit. « Vingt minutes et cinquante ans de réclamations au conseil municipal. » Derrière eux, les coteaux autrefois couverts de vignes ne portent plus que quelques arbres fruitiers et des friches. Le vin de Clachaloze, c'est fini. Mais au moins, maintenant, on peut descendre les pommes de terre sans risquer de verser la charrette.
La fin d'un monde viticole
Un héritage de plusieurs siècles balayé en une génération
Ferrant n'en fait pas un drame — il est trop factuel pour cela — mais ce qu'il décrit en quelques lignes sobres est en réalité un bouleversement considérable. La vigne a été pendant des siècles la culture dominante de Gommecourt — pas seulement sur les coteaux bien exposés, mais sur l'ensemble du territoire, y compris le plateau et les abords du village, comme en témoigne encore la rue de la Vignette en plein bourg (voir l'article sur la toponymie). En 1789, le cahier de doléances de la paroisse le proclamait sans ambiguïté : la vigne constituait la principale ressource du territoire. Gommecourt était un village de vignerons, par opposition aux communautés céréalières de l'autre côté de l'Epte — et c'est précisément cette spécialisation viticole qui alimentait les griefs fiscaux des habitants, surtaxés par rapport aux paroisses de terres à blé dont la valeur foncière avait grimpé. Le pressoir banal du duc de La Rochefoucauld était au cœur de la vie économique. L'article consacré à la viticulture en vallée de Seine retrace en détail cette économie viticole et son organisation, depuis les pressoirs banaux jusqu'aux circuits commerciaux vers Paris. L'article sur la Révolution montre à quel point la vigne était au cœur des préoccupations des Gommecourtois en 1789.
Un siècle plus tard, quand Ferrant rédige sa monographie, ce monde a quasiment disparu. Il en identifie les causes avec la concision d'un rapport administratif : les gelées printanières et les maladies parasitaires — le phylloxéra, même s'il ne le nomme pas explicitement — ont fait disparaître la vigne presque complètement. Sur la « côte droite » exposée au sud, autrefois le terroir le plus recherché, on cultive désormais des petits pois de printemps et des céréales. À Clachaloze, on avait planté des abricotiers en remplacement de la vigne, mais cette tentative de substitution tendait elle aussi à disparaître, le produit n'en étant pas assez rémunérateur. La comparaison avec la Statistique de l'arrondissement de Mantes d'Armand Cassan, rédigée en 1833, mesure l'ampleur du basculement : à cette date, Gommecourt comptait encore 794 habitants (360 au bourg, 344 à Clachaloze) — presque le double de 1899.
Les coteaux de Clachaloze vers 1895 : les anciennes terrasses viticoles cèdent la place aux abricotiers, aux petits pois et aux céréales. Reconstitution.
Le phénomène n'est pas propre à Gommecourt. Dans toute la vallée de la Seine en aval de Paris, les 25 000 hectares de vignes que comptait la région parisienne à la veille de la Révolution sont en voie de disparition à la fin du XIXe siècle. Le phylloxéra, arrivé du sud de la France, a ravagé le vignoble d'Île-de-France dans les années 1880-1890, achevant ce que les gelées et la concurrence des vins du Midi transportés par le chemin de fer avaient commencé. Mais à Gommecourt, la transition est d'autant plus douloureuse que le relief rend toute reconversion difficile : les coteaux abrupts, parfaits pour la vigne, ne se prêtent guère aux grandes cultures céréalières mécanisées.
Des stratégies de remplacement
Face à la disparition de la vigne, les cultivateurs de Gommecourt ne restent pas les bras croisés. Ferrant décrit, presque malgré lui, une société paysanne inventive et pragmatique.
Sur les coteaux, les cultures se diversifient selon l'exposition et le sol. Côté Epte, sur les pentes douces et les sols siliceux, on sème l'orge, le seigle et l'avoine. Plus haut, là où le sol est un mélange argilo-calcaire, le blé réussit correctement. Côté Seine, sur les anciens terroirs viticoles, les petits pois de printemps ont pris la place de la vigne — une culture maraîchère qui profite de l'exposition sud-est et des sols calcaires bien drainés. Les asperges, cultivées en grande quantité dans la partie la plus basse du versant de l'Epte, complètent le tableau. Autour des habitations, surtout à Clachaloze, des vergers bien plantés ponctuent le paysage.
Mais c'est dans les marais de l'Epte que la reconversion est la plus spectaculaire. Ferrant décrit avec un enthousiasme visible la plantation de peupliers dans la prairie marécageuse du moulin, entreprise depuis quarante à soixante ans. En moins de vingt ans, les arbres atteignent une taille exploitable ; on en abat régulièrement plusieurs centaines par an, débités sur place par une scierie mécanique ambulante. Les peupliers abattus sont remplacés par les frênes, plantés en même temps mais poussant moins vite, qui fourniront à leur tour une ample moisson lorsque les peupliers auront disparu. Cette petite forêt marécageuse, que l'instituteur évoque avec précision, est devenue au fil des décennies une source de revenus régulière et sécurisée pour les propriétaires riverains. L'article sur la vallée de l'Epte replace cette exploitation sylvicole dans l'histoire longue des marais partagés entre Gommecourt, Freneuse et Limetz.
Les peupliers du marais de l'Epte, débités sur place par une scierie mécanique ambulante. Les frênes prennent progressivement la relève. Reconstitution.
Les statistiques agricoles que Ferrant ajoute en annexe confirment l'ampleur de la mutation. En moyenne sur dix ans autour de 1890, la commune produit 2 200 quintaux de blé, 1 800 d'avoine, 950 de pommes de terre et 3 500 de fourrages secs — mais seulement 450 hectolitres de vin, en forte baisse. La céréaliculture et l'élevage ont remplacé la vigne comme piliers de l'économie locale. Les 122 hectares de bois communaux, soumis au régime forestier (essences principales : chêne, hêtre, charme et quelques bouleaux), et les 58 hectares de bois particuliers complètent les ressources du territoire.
C'est un portrait de résilience rurale, certes modeste, mais bien réelle. Les paysans de Gommecourt n'ont pas attendu les subventions ou les experts : ils ont adapté leurs cultures au relief, au sol et au marché, parcelle par parcelle, vallon par vallon.
🔎 FOCUS : Les monographies communales de 1899 — quand la IIIe République inventorie ses villages
Par une instruction ministérielle du 29 décembre 1898, le ministère de l'Instruction publique demande à toutes les écoles primaires de France de participer à la préparation de l'Exposition universelle de 1900. Parmi les travaux attendus : la rédaction d'une monographie communale par chaque instituteur. L'objectif officiel est de célébrer les progrès de l'instruction publique et l'efficacité des instituteurs dans l'enseignement de l'histoire et de la géographie — deux disciplines considérées comme indispensables pour renforcer l'unité nationale et l'esprit républicain.
Chaque monographie doit suivre un plan commun : une partie géographique et historique (situation, climat, histoire locale, économie, personnages remarquables), puis une partie consacrée à l'instruction publique (historique de l'école, locaux, programme, instituteurs successifs). Dans les faits, la qualité varie considérablement d'un instituteur à l'autre. Certains expédient l'exercice en quelques pages bâclées. D'autres s'y investissent avec une passion remarquable : celui de Courcelles-sur-Viosne, dans le Val-d'Oise, a décrit son village en vers sur soixante-quatorze pages.
Le mouvement n'est d'ailleurs pas né en 1898. Dès les années 1880, des sociétés savantes locales avaient encouragé les instituteurs à rédiger des monographies, et une première série avait déjà été produite pour l'Exposition universelle de 1889. Mais l'instruction de 1898 systématise la démarche à l'échelle nationale. Des dizaines de milliers de monographies sont rédigées dans toute la France au cours de l'année 1899.
Pour le département de Seine-et-Oise — dont Gommecourt faisait partie —, les monographies ont été remises aux Archives départementales après l'Exposition, puis reliées par canton. Environ 240 communes sur 262 sont couvertes pour le périmètre des actuelles Yvelines. La monographie de Gommecourt, rédigée par Ferrant et contresignée par le maire Bonnevoye le 27 septembre 1899, fait partie de ce fonds exceptionnel, aujourd'hui conservé aux Archives départementales des Yvelines.
La Carte archéologique de la Gaule (Barat, 2007) note que le corps des instituteurs s'est globalement peu intégré à la recherche historique et archéologique, hormis quelques cas notables. Ferrant fait partie de ces exceptions : sa monographie contient des observations archéologiques sur les vestiges antiques découverts le long du chemin des Bâtards et dans les Sablons (tuiles, poteries, amphores, meules), qui ont été reprises par les chercheurs ultérieurs. Mais au-delà de l'archéologie, c'est surtout comme photographie sociale et économique d'un village à un instant donné que ces monographies sont irremplaçables. Aucune enquête ministérielle de ce type n'a jamais été renouvelée depuis.
Onze mille parcelles pour quatre cent cinquante habitants
L'héritage du morcellement
De tous les passages de la monographie, celui que Ferrant consacre à l'état de la propriété est peut-être le plus révélateur de la société rurale de son époque. Au moment de l'établissement du cadastre en 1829, le territoire de Gommecourt comptait environ onze mille parcelles. Onze mille, pour une commune de 567 hectares et quelques centaines d'habitants. Cela donne une moyenne d'environ 5 ares par parcelle — un are représentant 100 m², soit un carré de 10 mètres de côté, à peine la taille d'un grand jardin.
Ce morcellement extrême est l'héritage direct de l'économie viticole. La vigne sur les coteaux se cultivait en lanières étroites, perpendiculaires à la pente, et les partages successoraux avaient subdivisé ces lanières au fil des générations. L'article sur la toponymie de Gommecourt montre comment le cadastre napoléonien a figé cet état des lieux au début du XIXe siècle, et comment les traces de ce morcellement se lisent encore dans les noms de lieux-dits.
Mais en 1899, la vigne a disparu, et les parcelles d'un à cinq ares n'ont plus de raison d'être. Ferrant observe avec précision le mouvement de remembrement spontané qui s'opère sous ses yeux. Les cultivateurs les plus avisés procèdent à des échanges de terres pour reconstituer des ensembles cohérents. Certaines parcelles exploitées en 1899, qui comptent vingt à trente ares, regroupent en réalité sept à dix anciennes parcelles cadastrales. Un cas extrême : une parcelle d'environ soixante ares a été constituée en moins de dix ans par un cultivateur qui a réuni trente à trente-cinq anciennes parcelles. Ferrant, en tant que secrétaire de mairie, est bien placé pour le savoir : il a délivré cent extraits de la matrice cadastrale entre 1894 et 1899 seulement, en exécution de la loi du 3 novembre 1894 sur les échanges d'immeubles ruraux.
Résistances et pragmatisme
Tout le monde ne suit pas le mouvement. Ferrant note que certains hésitent encore à échanger, refusant de céder telle parcelle de leur patrimoine contre une autre qui, à leurs yeux, n'aurait plus la même valeur. L'attachement à la terre du père ou du grand-père pèse dans la balance, même quand la raison économique plaide pour le regroupement. C'est un conflit silencieux entre la mémoire familiale et la logique agricole, qui se joue dans chaque cuisine et à chaque assemblée de famille.
Ferrant observe aussi que le remembrement spontané est géographiquement inégal. Sur la « côte droite » et les plateaux accessibles, les regroupements progressent bien : les bons cultivateurs agissent ainsi, note-t-il avec approbation. Mais dans la partie marécageuse des bords de l'Epte, là où les peupliers ont été plantés en lots minuscules, le morcellement persiste — il n'y a rien à gagner de l'agrandissement dans ces parcelles inondables découpées en lanières.
Ce processus patient, parcelle par parcelle, échange après échange, est l'ancêtre du remembrement institutionnel que le XXe siècle généralisera par la loi. Mais en 1899, rien de tout cela n'existe encore : ce sont les paysans eux-mêmes qui réorganisent leur finage, sans autre cadre que le droit civil et la bonne volonté des voisins.
Le soleil descend derrière le coteau quand Crépin Mantois rattrape Jérôme Robert sur le chemin des Bâtards. Les deux hommes marchent un moment côte à côte sans rien dire. Puis Mantois commence, d'un ton qu'il veut détaché : « Ta parcelle en haut du Val Rault, celle qui touche mon champ du Clos… tu y tiens toujours ? »
Robert s'arrête, cale son pied contre une borne. Il sait très bien de quelle parcelle il s'agit — huit ares d'un sol calcaire plutôt bon, exposé plein sud sur la côte droite, mais coincé entre deux propriétés Mantois. Depuis que la vigne a disparu, Robert y met du blé, mais le rendement ne justifie pas le trajet. C'est à vingt minutes à pied de sa ferme, par un sentier de coteau qui casse les chevilles.
« Mon grand-père l'a achetée au partage de 1832 », dit Robert lentement. « Il a payé comptant. » Mantois hoche la tête. Il connaît l'argument, il l'a entendu cent fois — pas seulement de Robert, mais de la moitié du village. Chaque parcelle a son histoire de famille, son acte notarié qu'on garde dans la commode, son souvenir d'un ancien qui s'est saigné pour l'acquérir. « Je ne te demande pas de la vendre, reprend Mantois. Je te propose un échange. Ma pièce au bas de la Côte Courbe, celle qui donne sur le chemin de Clachaloze. Douze ares, bon terrain, et tu n'aurais que trois minutes de marche depuis ta cour. »
Robert réfléchit. La parcelle de Mantois est un peu en contrebas, un peu plus humide, mais surtout elle est pratique. Plus grande, plus proche. C'est le calcul que font tous ceux que Ferrant appelle les « bons cultivateurs » — ceux qui ont compris que les anciennes lanières de vigne n'ont plus de sens maintenant qu'on cultive du blé et des pommes de terre. Certains, au village, ont déjà regroupé trente ou trente-cinq parcelles en une seule en moins de dix ans. Robert le sait, il l'a vu faire. Mais lâcher la terre du grand-père…
« J'en parle à ma femme », finit-il par dire. Mantois sourit. Dans le langage de Gommecourt, ça veut dire peut-être — ce qui vaut toujours mieux que le non de l'an dernier. Derrière eux, dans la lumière rasante du soir, les coteaux du Val Rault dessinent leurs lignes parallèles — les anciennes limites des vignes, encore visibles dans le paysage comme les cicatrices d'un monde disparu.

Deux industries sur l'Epte — farine et engrais chimiques
La minoterie Malgrain : du moulin banal au moulin moderne
L'Epte ne sert pas seulement de frontière et de réservoir à peupliers. Ses deux bras fournissent aussi la force motrice de deux établissements industriels que Ferrant décrit avec un soin particulier — on sent qu'il en est fier.
Le premier est une minoterie établie sur le bras principal de l'Epte. Ce moulin est ancien : la monographie retrace sa transmission depuis le XVIIIe siècle, quand il était encore moulin banal du seigneur de La Roche-Guyon. En 1792, un acte notarié passé à Houdan le décrit comme un moulin à blé assis sur la rivière de l'Epte, tenu du vignoble de La Roche-Guyon. En 1774, il change de mains pour la somme considérable de 35 000 livres. L'article sur la période révolutionnaire évoque la suppression des droits seigneuriaux qui pesaient sur ce moulin, et le duc de La Rochefoucauld proposant en 1790 de vendre ou louer le pressoir banal à la commune.
En 1899, le moulin appartient à M. Malgrain, qui lui a donné une grande impulsion par des aménagements tout à fait modernes. La roue hydraulique fournit une force de trente chevaux-vapeur. La transformation décisive date de 1892 : Malgrain a substitué à l'ancien système de meules des cylindres, qui lui permettent de produire une farine d'excellente qualité pouvant rivaliser avec les meilleures marques. La production moyenne atteint cinquante quintaux de farine par jour — un volume respectable pour un moulin rural, qui dépasse largement les besoins locaux et alimente un réseau commercial élargi. La force motrice reste hydraulique, fournie par une chute d'eau puissante.

C'est un cas d'école de modernisation industrielle rurale : une infrastructure médiévale (le moulin banal) reconvertie en outil de production moderne (la minoterie à cylindres) par un entrepreneur local. Le passage des meules aux cylindres, dans les années 1890, est une petite révolution technique qui touche l'ensemble de la meunerie française — à Gommecourt, Malgrain fait partie des premiers à franchir le pas dans le canton.
La fabrique de superphosphates Labarrière : quand le zinc cède la place à l'engrais
Le second établissement industriel est plus inattendu. En 1876, une laminerie de zinc comprenant un laminoir a été installée sur un bras dérivé de l'Epte, elle aussi dotée d'une roue hydraulique de trente chevaux-vapeur. Mais en 1884, l'industrie du zinc étant languissante, le directeur, M. Labarrière, prend une décision audacieuse : plutôt que de laisser son usine mourir, il y adjoint la fabrication de superphosphates d'os gras.
Le pari est réussi. En 1899, l'usine produit annuellement 30 000 quintaux de cet engrais, et cette production s'accroît constamment. Aux superphosphates d'os gras fabriqués sur place s'ajoutent les ventes en entrepôt de superphosphates minéraux, nitrates de soude, sulfate d'ammoniaque, chlorure de potassium, engrais de poisson et tourteaux pour le bétail — un catalogue complet de fertilisants modernes. Le volume total des ventes en entrepôt atteint 50 000 quintaux par an. La laminerie de zinc continue de fonctionner en parallèle, produisant 700 000 kilogrammes de zinc laminé par an — et l'aménagement de l'usine permettrait de doubler cette production. L'ensemble emploie en permanence trente à trente-cinq ouvriers — un effectif considérable pour une commune de 438 habitants.
Il y a quelque chose de vertigineux dans ce tableau : un village qui se vide de ses paysans abrite en même temps une usine de superphosphates qui alimente la modernisation agricole des communes voisines. Gommecourt fabrique l'engrais chimique qui permet aux autres de cultiver mieux, pendant que ses propres coteaux retournent à la friche. C'est un paradoxe typique de la fin du XIXe siècle rural, où l'industrie s'installe parfois là où l'agriculture recule — parce que c'est là que la main-d'œuvre est disponible et que la force hydraulique est abondante.
L'article sur la vallée de l'Epte replace ces installations dans le réseau plus large des moulins et des usines hydrauliques qui jalonnent la rivière depuis le Moyen Âge. Un futur article thématique sur l'économie du village permettra d'approfondir l'histoire de ces deux établissements et leur rôle dans les échanges régionaux.
La minoterie Malgrain sur l'Epte, modernisée en 1892. Reconstitution.
La laminerie de zinc et fabrique de superphosphates Labarrière, 30-35 ouvriers. Reconstitution.
Coupe schématique du territoire de Gommecourt en 1899 : de l'Epte (23 m) à la Seine (18 m), les activités économiques décrites par Ferrant.

🔎 FOCUS : L'instituteur-secrétaire de mairie — un homme entre deux fonctions
Quand Ferrant rédige sa monographie, il le fait depuis une position singulière. Il n'est pas seulement l'instituteur communal : il est aussi secrétaire-greffier de la mairie. Ce cumul de fonctions, banal sous la IIIe République, fait de lui un personnage central de la vie communale — bien au-delà de sa seule fonction d'enseignant.
Comme secrétaire de mairie, Ferrant tient les registres cadastraux, délivre les certificats de mutation foncière, rédige les procès-verbaux des délibérations du conseil municipal, archive les correspondances avec la sous-préfecture de Mantes et la préfecture de Versailles. Il connaît le revenu foncier de chaque propriétaire, le nombre exact de parcelles de chaque exploitation, les litiges de bornage et les querelles d'héritage. C'est cette connaissance intime du foncier qui lui permet d'écrire avec tant de précision sur le morcellement des terres et les échanges de parcelles : entre 1894 et 1899 seulement, il a délivré cent extraits cadastraux pour des échanges d'immeubles ruraux.
Comme instituteur, il enseigne depuis 1880 à la maison commune de Gommecourt — un bâtiment construit en 1846-1847 qui abrite à la fois la mairie et l'école. Il y a passé dix-neuf ans. Il a vu arriver dans sa classe les enfants des familles qu'il voit en mairie ; il a vu certains de ces enfants grandir, se marier et quitter la commune — les 33 couples de la décennie 1843-1853 qui partent immédiatement, il les a peut-être connus. L'école de Clachaloze, créée en 1874, a son propre instituteur, ce qui a permis d'agrandir le logement de Ferrant en récupérant une partie du local scolaire.

Ferrant est républicain jusqu'au bout des ongles — la tonalité de ses pages sur la Révolution ne laisse aucun doute. Mais il est aussi, et peut-être surtout, un homme de terrain : un observateur patient du monde rural, qui mesure chaque année le recul de la population, l'augmentation des célibataires, la fermeture des maisons. Sa monographie n'est pas l'exercice scolaire d'un fonctionnaire obéissant : c'est le témoignage d'un homme qui, de sa double position d'instituteur et de secrétaire, voit son village se défaire sous ses yeux — et qui tente d'en fixer l'image avant qu'il ne soit trop tard.
Le village qui se vide
Un comptage minutieux
Ferrant consacre plusieurs pages à la démographie de sa commune, et c'est peut-être la partie la plus remarquable de sa monographie. L'instituteur ne se contente pas de donner les chiffres des recensements : il remonte aux registres d'état civil depuis 1668 pour tenter de reconstituer l'évolution de la population sur plus de deux siècles. Sa méthode est celle d'un statisticien autodidacte : puisqu'il ne dispose pas de recensements avant 1806, il utilise le nombre de mariages par décennie comme indicateur indirect de la population.
Son constat est sans appel. La commune a compté jusqu'à 742 habitants en 1817 — Gommecourt 402, Clachaloze 340. Au dernier recensement de 1896, elle n'en compte plus que 438 — dont 286 à Gommecourt et 152 à Clachaloze. La perte est de 40 % en quatre-vingts ans. Mais le déclin n'a pas frappé les deux habitats de la même façon : Gommecourt a perdu environ un tiers de sa population, Clachaloze près des trois cinquièmes. Le hameau, qui comptait encore 347 habitants en 1831, n'en a plus que 152 en 1896.

L'instituteur détaille avec soin les causes du déclin. Pour Gommecourt, il n'en voit qu'une : l'excédent des décès sur les naissances, aggravé par la progression du célibat. De 1883 à 1893, la commune n'enregistre que 69 naissances pour 151 décès — plus du double. Ferrant note au passage un phénomène qui fausse les statistiques anciennes : dans les registres du XVIIIe siècle, une proportion importante des décès sont ceux de nourrissons envoyés en nourrice par Paris. En 1770, sur cinquante-huit inhumations, dix-neuf concernent des enfants en nourrice. En 1899, ce système a presque disparu — seulement neuf nourrissons mis en nourrice dans la commune en dix-neuf ans.
Pour Clachaloze, les causes sont multiples et Ferrant les énumère sans détour : à l'excédent des décès s'ajoutent l'épidémie de choléra de 1849, qui fait trente et une victimes dans le seul hameau (contre deux à Gommecourt), et surtout l'émigration provoquée par un terrain trop accidenté que les jeunes gens abandonnent volontiers pour une culture plus facile ou pour chercher une place au chemin de fer.
L'appel du chemin de fer
C'est à partir de l'établissement des chemins de fer que la dépopulation est la plus sensible, note Ferrant. La ligne de Paris au Havre, ouverte en 1843, a placé Bonnières-sur-Seine — à sept kilomètres de Gommecourt — sur la grande artère ferroviaire nationale. La ligne de Vernon à Gisors, avec la halte de Sainte-Geneviève-lès-Gasny à un kilomètre seulement, a complété le dispositif.
Le chemin de fer n'apporte pas de population à Gommecourt — le village est trop éloigné des gares pour attirer des navetteurs. En revanche, il offre aux jeunes du village une porte de sortie. Ferrant le documente avec précision à travers les registres de mariage : entre 1843 et 1853, la commune enregistre 72 mariages — un chiffre élevé, qui pourrait sembler encourageant. Mais sur ces 72 unions, 33 couples quittent la commune immédiatement ou dans les deux à trois ans, sans y laisser aucune trace. Les jeunes se marient au village natal, puis partent chercher un emploi au chemin de fer ou dans les villes. Quelques-uns reviennent à la retraite, mais leurs enfants sont établis ailleurs et ne reviendront jamais.
Pour Clachaloze, les causes s'ajoutent : le terrain trop accidenté et difficile d'accès pousse les jeunes à abandonner la culture des coteaux pour chercher une place ailleurs. La rectification du chemin de 1892-1893 est arrivée trop tard pour enrayer le mouvement.
Le portrait d'un village vieillissant
Le passage le plus saisissant de la monographie est le tableau que Ferrant dresse de la structure des ménages lors du dernier recensement. Sur 165 ménages que compte la commune, 38 — soit environ le quart — sont formés d'individus isolés. Quarante-huit ménages sont sans enfants. Parmi ceux qui ont des enfants, trente-neuf n'en ont qu'un seul, vingt en ont deux, quinze en ont trois. Les familles de quatre ou cinq enfants se comptent sur les doigts d'une main. On dénombre seize célibataires hommes et dix célibataires femmes de plus de vingt-cinq ans, dont la moitié vivent seuls.
Ferrant porte un jugement sévère sur cette situation. Il déplore un individualisme nouveau, un goût de l'éclat — du paraître, dirait-on aujourd'hui — qui pousse les hommes surtout à rester seuls plutôt qu'à fonder une famille. Le célibataire, note-t-il avec une pointe d'amertume, vit sans souci, sans attache. Cet état n'est pas fait pour arrêter la dépopulation.
Mais l'instituteur ne se résigne pas tout à fait. Sa monographie se clôt sur une note d'espoir fragile : « Peut-être la génération qui s'élève réagira-t-elle contre cette désertion. » C'est le vœu d'un homme qui a vu grandir deux décennies d'enfants dans sa classe, et qui veut croire que l'attachement au village finira par l'emporter sur l'attrait des ateliers et des usines. En 1899, cet espoir est déjà mince. L'histoire du XXe siècle montrera qu'il était en partie fondé : Gommecourt ne disparaîtra pas, mais il ne retrouvera jamais les 742 habitants de 1817.
Évolution de la population de Gommecourt de 1668 à 2022. L'apogée de 742 habitants (1817) est suivi d'un déclin continu jusqu'au point bas de 376 (1968), puis d'une remontée liée au développement des transports.
Le soir tombe sur la salle de classe. Ferrant relit une dernière fois la page vingt-quatre de son cahier, celle où il a écrit : « Peut-être la génération qui s'élève réagira-t-elle contre cette désertion. » Il hésite un instant, la plume en l'air, puis ajoute la date et signe. Dehors, par la fenêtre ouverte, les tilleuls du préau bruissent dans l'air doux de la fin septembre. Il les a fait planter lui-même en 1886, quand un échange avec un propriétaire voisin a permis d'aménager ce vaste préau où les élèves trouvent ombrage et fraîcheur. Treize ans déjà. Les arbres ont pris, les enfants jouent dessous à la récréation — ceux qui restent, du moins.
Sur son bureau, à côté du cahier achevé, s'empilent les registres cadastraux qu'il tient en tant que secrétaire de mairie. Il connaît par cœur les noms qui reviennent dans les colonnes : Mantois, Robert, Lemoine, Guerbois — les mêmes patronymes que dans les registres de baptêmes de 1668, les mêmes que dans le cahier de doléances de 1789. Mais les colonnes se clairsèment. Les maisons qu'il notait « occupées » au recensement précédent, il doit maintenant les cocher « vacantes ». Trente-huit ménages de personnes seules sur cent soixante-cinq. Il a compté, recompté. Les chiffres ne mentent pas.
Demain matin, le maire Bonnevoye passera à la mairie pour contresigner la monographie avant qu'elle parte pour Versailles, puis pour Paris, pour l'Exposition universelle. Ferrant se demande si quelqu'un la lira vraiment là-bas, dans les pavillons immenses du Champ-de-Mars, au milieu des milliers de cahiers envoyés par des milliers d'instituteurs de France. Probablement pas. Mais il l'a écrite quand même, avec le soin qu'il met dans tout ce qu'il fait — les leçons de calcul comme les certificats de mutation, les procès-verbaux du conseil comme les actes de mariage. Vingt-quatre pages serrées pour dire ce qu'est Gommecourt en cette fin de siècle : un village de collines et de vallons, un ancien vignoble reconverti en terres à blé et en peupleraies, deux usines sur l'Epte, une église romane, des ruines de chapelle, et des gens qui s'en vont.
Ferrant range le cahier dans le tiroir de son bureau, éteint la lampe. Dans la cour, les tilleuls font une ombre longue sur les pavés. Il ne sait pas encore que son document traversera le siècle. Que cent vingt-cinq ans plus tard, quelqu'un le relira en essayant de comprendre ce qu'était ce village à l'instant exact où il a posé la plume. Il ne sait pas non plus que les noms qu'il a couchés sur le papier — Malgrain le meunier, Labarrière l'industriel, Bracq le maçon de Clachaloze — survivront dans la mémoire locale bien au-delà de ce que ces hommes auraient pu imaginer. Il ferme la porte de l'école, traverse la petite place, rentre chez lui. Demain il y a classe.
Un village entre deux siècles, toujours au carrefour
La monographie de Ferrant saisit Gommecourt à un moment de bascule. Le monde viticole qui a fait vivre le village pendant des siècles a disparu en une génération. Les coteaux se couvrent de friches, les maisons se vident, les jeunes partent vers le chemin de fer et les villes. Mais en même temps, deux usines tournent sur l'Epte, les peupliers poussent dans les marais, les cultivateurs réorganisent patiemment leurs parcelles, et l'instituteur républicain enseigne à lire et à compter aux enfants qui restent.
Ce portrait en demi-teinte est celui d'un territoire qui refuse de mourir tout en sachant qu'il ne sera plus jamais ce qu'il a été. Gommecourt en 1899 reste fidèle à sa nature de carrefour — mais les termes de l'équation ont changé. Ce n'est plus la frontière entre la Normandie et l'Île-de-France qui structure le village, ni le confluent de la Seine et de l'Epte qui attire les peuples et les armées. C'est la tension entre deux mondes : le rural qui se contracte et l'industriel qui émerge, l'enracinement des familles anciennes et l'appel des gares, la mémoire du vignoble et la réalité des superphosphates.
Ferrant, sans le savoir, a fixé par écrit le dernier instant d'un XIXe siècle rural. Le XXe siècle apportera d'autres bouleversements — deux guerres mondiales, la mécanisation agricole, le remembrement officiel, l'arrivée de l'automobile — qui transformeront Gommecourt aussi profondément que le phylloxéra et le chemin de fer l'avaient fait avant lui.
Mais l'instituteur avait-il raison d'être aussi pessimiste ? En partie seulement. La chute s'est poursuivie : en 1968, Gommecourt ne comptait plus que 376 habitants — son point le plus bas, la moitié de ce qu'il comptait à l'apogée de 1817. Puis le mouvement s'est inversé. Avec le développement des transports en commun et de l'automobile, Gommecourt est redevenu ce qu'il a toujours été : un lieu où l'on vient habiter. En 2006, la commune comptait 674 habitants — retrouvant presque son niveau du début du XIXe siècle. La population est certes redescendue depuis (621 habitants en 2022), mais le village n'a pas disparu. Il s'est transformé : les nouveaux Gommecourtois ne sont plus des vignerons ni des cultivateurs, mais des actifs qui peuvent désormais vivre entre Seine et Epte et travailler jusqu'à Paris. Le carrefour a changé de nature, une fois de plus. Ferrant n'aurait peut-être pas reconnu son village — mais il aurait compris que la génération qui s'est élevée a fini, à sa manière, par répondre à son vœu.
Grâce à la plume méthodique de son instituteur, le village de 1899 reste lisible, avec ses noms, ses chiffres, ses paysages et ses inquiétudes — un instantané irremplaçable d'un monde en train de tourner la page.

Sources et pour aller plus loin
Source principale :
- Monographie communale de Gommecourt (1899) — transcription intégrale sur ce site. Document original conservé aux Archives départementales des Yvelines, série T.
Articles du site en lien direct :
- La viticulture en vallée de Seine : Gommecourt et ses hameaux (XVIIe-XIXe siècles) — l'économie viticole et son déclin
- Gommecourt et la période révolutionnaire — les cahiers de doléances, les La Rochefoucauld, le curé L'Avoine
- Gommecourt et la vallée de l'Epte — l'Epte frontière, les marais, la force hydraulique
- Toponymie de Gommecourt et ses environs — le cadastre napoléonien et les traces du morcellement
- Les temps géologiques — les origines du relief dissymétrique
Sur les monographies communales :
- Monographies communales des Yvelines en ligne — Archives départementales des Yvelines
- Les monographies d'instituteurs du XIXe siècle — Archives départementales du Val-d'Oise (présentation du contexte)
- René Crozet, Les instituteurs de Seine-et-Oise vers 1900, Musée départemental de l'Éducation, Saint-Ouen-l'Aumône, 1991
Archéologie et histoire locale :
- Armand Cassan, Statistique de l'arrondissement de Mantes, Seine-et-Oise, Mantes, Forcade, 1833, 385 p. (texte intégral sur Google Books) — notice sur Gommecourt citée par Ferrant sous le nom « A. Lassan »
- Armand Cassan, Antiquités gauloises et gallo-romaines de l'arrondissement de Mantes (Seine-et-Oise), 1835 (texte intégral sur Gallica)
- Yvan Barat (dir.), Carte archéologique de la Gaule — Les Yvelines (78), Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2007 (notice Gommecourt, p. 276)
- Mémoires de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d'Oise et du Vexin, tome LXIV, 1972 — cahier de doléances de Gommecourt et note sur l'église